mardi 30 juillet 2013

Jean Sénac - Oran (2)

Oran, escaliers du front de mer, juin 2010
© www.villedoran.com 



Oran est sombre, elle n’est pas triste. Elle est sombre comme une toile de Murillo : la lumière coule à jus épais. Sombre comme une gravure de Goya : on y rit jusqu’à l’indécence pathétique, jusqu’à ce que la mort vous arrache la bouche. Cette gaîté naturelle, et pourtant de compensation, porte en elle ses solutions tragiques, les grelots de la rébellion. J’insiste sur les grelots. Notre ville aime le spectacle, elle adore paraître et ne s’ouvre jamais. Ce qu’elle pouvait être, quelques-uns seulement en connaissent la hantise. Et telle pourtant, elle continue à vivre, mimant avec un soin têtu les travers de l’Europe et la voix de l’Afrique, tourmentée jusqu’aux os et sans cesse étrangère à son vague tourment. Comme une femme noble qu’un grand malheur condamne et qui, pour échapper à ce coup, s’enivrerait et pousserait des cris.
Le soir, après leur travail, les jeunes Oranais se changent et descendent sur les avenues où ils retrouvent les copains et les filles. C’est l’heure de l’anisette, de la kémia et des brochettes, l’heure où on s’exalte pour le sport, les revendications ouvrières, les jeux de l’amour et les soucis de famille. Un grand feu sombre envahit les pupilles, on plaisante ou on dramatise, puis tout retombe dans le silence dur. Alors vous repérez, réelle comme une main, la nostalgie qui noue ces êtres, les tient un instant immobiles, plantés dans un décor invisible et funeste. Ils fuient leur condition et la statue s’effrite. Mais très vite tout rentre dans l’ordre et le rire revient avec les gestes vifs. Bien sûr, les vivants de la terre, et surtout ceux qui ont dû s’insérer d’office dans les mortaises d’une société, connaissent ce moment où les voiles les tirent, ce mouvement de l’âme qui les jette à la mer, mais ici plus qu’ailleurs, peut-être parce que l’Oranais a un sang qui résonne et des yeux qui ne mentent pas, j’ai compris la douleur qui les tanne et les livre, une douleur indifférente.

Jean Sénac, « Les statues sous la peau » (extrait), Simoun, n° 21, février 1956, p. 64-69