lundi 29 juillet 2013

Jean Sénac - Oran

Oran, jardin - mai 2010
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Si j’aime Oran, c’est parce que cette ville plus qu’une autre vous étreint, vous arrache des plaintes, vous jette sans secours sur un lit de silence, bouillonnant, insaisissable, cru. Je sais maintenant par où cette ville, pourquoi elle creuse en moi de si profonds chantiers, et pourquoi je m’y sens prisonnier et souffrant. Oran vous oblige à jouer. Ici la société, dont on comprend l’engouement pour les masques et la liturgie romaine, organise ses camps avec une minutie de mante religieuse. « Parcere subjectis et debellare superbos. » Il s’agit de vivre comme tout le monde ou de fuir. Qui veut franchir les zones interdites se trouve nez à nez avec la lumineuse fixité de la pierre. Et la pierre le mange. Libre, on ne peut échapper à la folie que par le dérèglement ou la quête éperdue de certaine mystique qui n’est, tout compte fait, que la santé de l’âme fixée à son point de raison. Le ciel et la terre se sont unis dans une blanche complicité. La colline, les falaises, les rues, les arbres, tout est poussière, et l’eau poursuit dans le corps l’œuvre inhumaine, l’ascension. Il s’agit de minéraliser l’homme. Seul le regard échappe au vide compact, aux splendeurs immobiles. Malheur à qui s’insurge et persiste à penser. Solitaire et masqué, il circulera parmi les statues hurlantes dont les yeux fascinants ne pourront l’endormir.
Ville somptueuse entre toutes, ville spirite, ville où la folie vous guette à chaque coin de rue, ville allumeuse, raccrocheuse. Se laisser guider par le souffle des ruelles et rire, voilà l’issue. La journée devient machinale, toute vocation commune. A ce rythme les Oranais sont heureux. Envoûtés, ils sont libres. Et libre, le poète qui dort pour échapper à Dieu se sent soudain frappé d’une cruelle nécessité : s’ouvrir au mystère, plonger, et ramener peut-être, à l’abri du soleil, une statue qui fond et bientôt sera chair, mémoire, tentation.

Jean Sénac, "Les statues sous la peau" (extrait), paru in Simoun, n° 21, février 1956, p. 64-69