jeudi 18 juillet 2013

Le phénomène étrange de la nostalgie de l’empire ottoman / The Weird Phenomenon of Ottoman Empire Nostalgia


Carte du génocide arménien de 1915
© Vahagn Avedian – www.armenica.org

 
Le phénomène étrange de la nostalgie de l’empire ottoman

par John Hinderaker

Powerline, 10.01.2013

 

Si vous détestez l’Amérique et l’Occident en général, sans être assez fou pour regretter le nazisme ou le communisme, que reste-t-il ? Notons que de nombreux sympathisants de gauche ont récemment témoigné leur affection envers l’empire ottoman. Quand on y songe, les Ottomans ont réalisé une véritable fiction libérale : autoritaire, au point de faire travailler tout le monde autour de soi, tout en menant son chemin, mais habituellement sans avoir, en fait, à massacrer ses ennemis. Sans que le sexe fasse défaut, par dessus le marché. J’ai ridiculisé, il y a peu, la nostalgie d’un Tom Friedman pour l’époque ottomane (1), en glissant, mine de rien, cette phrase :

« Il s’avère que l’expression « empires de fer » renvoie aux Ottomans qui, comme l’écrit Friedman, « avaient une mentalité du laisser faire vis-à-vis de leurs sujets. » A moins, bien sûr, qu’ils ne fussent Arméniens. »

Dans The Middle East Quarterly (2), Efraim Karsh entreprend une démolition plus systématique de la nostalgie ottomane :

« Il est banal, parmi les spécialistes du Moyen-Orient, toutes tendances politiques confondues, d’idéaliser l’héritage colonial ottoman comme un exemple éclatant de tolérance. ‘L’empire turc ottoman multiethnique, écrit le journaliste américain Robert Kaplan, fut plus accueillant envers les minorités que les Etats démocratiques mono-ethniques, qui lui ont succédé dans la foulée. […] Les débats féroces, pour savoir quel groupe prendrait le contrôle de tel territoire, n’ont émergé que lorsque l’empire arriva à son terme, après la Première Guerre mondiale.’ »

Karsh cite lui aussi le génocide arménien en réponse à l’idéalisation des Ottomans :

« Si personne ne nie la force d’attraction, largement répandue, de cet argumentaire, l’on ne saurait non plus nier le fait que, dans pratiquement chaque détail, il est manifestement erroné. L’idée d’empire, de par sa définition même, suppose la domination d’un groupe ethnique, religieux ou national sur un autre, et l’empire ottoman ne faisait pas exception à cette règle. Il tolérait en son sein l’existence de nombreuses populations non musulmanes sujettes, comme l’avaient fait avant lui d’autres empires musulmans (et non musulmans) – à condition que celles-ci reconnussent leur infériorité juridique et institutionnelle dans l’ordre des choses musulman. Lorsque ces groupes osaient contester leur statut de subordination – sans parler de tenter de rompre le joug ottoman – ils étaient brutalement anéantis, comme le furent les Arméniens durant la Première Guerre mondiale. […] »

Loin d’être cet espace tolérant et tranquille, pour lequel on la prend souvent, la Turquie européenne constitua la partie la plus violente du continent durant la centaine d’années qui sépara le bouleversement napoléonien et la Première Guerre mondiale, tandis que les Ottomans déclenchaient une véritable orgie sanglante en réponse aux aspirations nationalistes de leurs sujets européens. La guerre grecque d’indépendance des années 1820, les soulèvements nationalistes, le long du Danube, de 1848, l’explosion des Balkans dans les années 1870, et le conflit gréco-ottoman de 1897 – autant de rappels pénibles du prix à payer pour s’affranchir d’un maître impérial. Mais qui pâlissent, comparés au sort réservé au principal réveil nationaliste en Turquie asiatique : celui des Arméniens.

L’A. énumère les atrocités de l’anéantissement des Arméniens par les Turcs ; lisez-les en entier, si vous n’êtes pas déjà familier de cette histoire déprimante. En attendant, en voici quelques extraits. A vous de voir si certains aspects de cette histoire vous semblent d’actualité :

« La première mesure en ce sens fut prise au début de 1915, lorsque les soldats arméniens dans l’armée ottomane furent relégués dans des « bataillons de travaux forcés » et désarmés. La plupart de ces combattants, devenus des forçats, durent marcher en troupeaux vers des lieux isolés, puis furent abattus de sang froid, souvent après avoir été obligés de creuser leur propre tombe. Ceux qui eurent la chance d’échapper aux exécutions sommaires furent employés comme ouvriers dans les conditions les plus inhumaines.

Parallèlement, les autorités lancèrent une campagne sans merci, visant à désarmer la population arménienne tout entière, avant de se lancer dans une orgie génocidaire, faite de déportations et de massacres en masse. A l’automne 1915, la Cilicie ayant été « purifiée » au plan ethnique, les autorités se tournèrent vers les populations arméniennes établies à l’est de l’Anatolie. La première à être « purifiée » fut la zone entourant Van, qui s’étendait de la mer Noire à la frontière iranienne, menacée immédiatement par l’avancée des Russes ; là seulement, des massacres directs remplacèrent souvent les interminables marches de mort, le long des routes de déportation ou dans les camps de concentration du désert syrien. Dans d’autres régions de l’Arménie ottomane, dépeuplées entre juillet et septembre 1915, les Turcs tentèrent de préserver une apparence de politique de déportation, même si la plupart des déportés furent sommairement exécutés, après s’être mis en route. Dans les villes côtières de la région de Trébizonde, par exemple, les Arméniens étaient embarqués vers le large, officiellement pour être déportés, mais pour être jetés par-dessus bord, peu après. Des déportés d’Erzeroum, d’Erzindjan et de Baïbourt [Papert], seule une poignée survécut à ces premières phases. […]

Chaque fois que les déportés arrivaient dans un village ou une ville, ils étaient exhibés tels des esclaves en public, souvent devant les bâtiments officiels. Des marchés aux femmes esclaves étaient installés dans les régions musulmanes, où furent conduits les Arméniens, et des milliers de jeunes Arméniennes furent ainsi vendues. Les religieux eux-mêmes étaient prompts à profiter des bonnes affaires de ce marché aux esclaves blancs. […] »

Il n’y a donc en cela aucune symétrie entre les ressources militaires (et autres) à la disposition de l’empire et ceux dont disposaient ses sujets, encore moins lorsque les Etats, par définition, contrôlent les moyens de la violence collective. Dans le cas arménien, cette inégalité constitutive fut aggravée par le désarmement général de la communauté ; et si quelques « bandes » ont pu conserver leurs armes, l’immense majorité des Arméniens les remirent aux autorités, malgré leur pleine conscience que les massacres de 1895-1896 furent précédés de mesures très similaires. 

L’on ne peut donc que s’interroger sur les raisons pour lesquelles tant de libéraux se prennent de sympathie pour les Ottomans.     

Notes

1. http://www.powerlineblog.com/archives/2012/12/iron-dope.php
2. http://www.meforum.org/3429/ankara-unacknowledged-genocide

[John H. Hinderaker est avocat au niveau national. Depuis vingt ans, il a publié, en collaboration avec son ancien confrère, Scott Johnson, des études sur des questions de politique publique, dont l’inégalité des revenus, les impôts sur les revenus, la réforme du financement des campagnes électorales, la discrimination positive, la réforme de l’aide sociale, et les questions raciales dans le système pénal. Leurs articles sont parus dans la National Review, The Weekly Standard, The American Enterprise, American Experiment Quarterly, et divers périodiques, allant de la Floride à la Californie. Nombre de leurs études sont archivés par le Claremont Institute (Claremont, CA).

John H. Hinderaker vit avec sa famille à Apple Valley, Minnesota. Il est diplômé du Dartmouth College et de la Harvard Law School. Il est classé comme l’un des meilleurs spécialistes en contentieux commercial et parmi les 100 meilleurs avocats du Minnesota, où il a été élu par ses pairs l’un des avocats les plus respectés de cet Etat. Il figure dans l’annuaire The Best Lawyers in America et a été désigné en 2005 meilleur avocat du Minnesota.]

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