mardi 2 juillet 2013

Le voile et la matraque : ce que pensent les Arméniens de la place Taksim / Velo e manganello : cosa pensano gli armeni di piazza Taksim


Manifestant en derviche soufi, portant un masque à gaz, parc Gezi (Istanbul), 2 juin 2013
http://commons.wikimedia.org 

 
Le voile et la matraque

Ce que pensent les Arméniens de la place Taksim

Akhtamar on line (Rome), n° 162, 01.07.2013

 
A plus d’un mois du début de la révolte de la place Taksim, le temps des bilans n’est pas encore venu.
Nous saurons seulement dans les mois à venir si la défense du parc de Gezi a eu la force explosive de briser le système ou s’il s’est seulement agi d’un tumultueux feu de paille et rien d’autre.
Nous, les Arméniens, avons été des spectateurs attentifs à tout ce qui se passait.
Nous avons lu, non sans un certaine satisfaction, les articles des journaux, regardé les reportages à la télévision. Les photos des jeunes de la place ont fait le tour du monde et, nous en sommes sûrs, il n’est aucun Arménien qui n’ait suivi avec intérêt ce qui se passait à Istanbul.
Or, à l’instar de l’attention portée aux événements stambouliotes, la nécessité de comprendre comment se positionner face à la révolte de la place Taksim est apparue chez nous tous ; car un fait est sûr : nous ne pouvons rester simplement à la fenêtre ou nous limiter à nous réjouir de ce que la Bourse turque ait perdu plusieurs points durant les semaines écoulées. Nous devons en premier lieu nous demander dans quelle mesure la crise turque peut influer sur les relations avec l’Arménie, et dans quelle mesure cette révolte contre le pouvoir constitué à l’avance est en mesure de faire sortir de ses gonds le vieil appareil d’Etat de la Turquie.
Ces derniers jours, le Conseil des ministres a fait paraître un communiqué de presse, afin précisément de clarifier les termes de la question et il nous semble juste de résumer les points fondamentaux de notre position arménienne, face à ce qui se passe en Turquie.

La Turquie ordinaire

Ou mieux. L’Etat turc ordinaire. De l’empire ottoman aux Jeunes-Turcs, du régime d’Atatürk aux gouvernements républicains de nos jeunes, la Turquie n’a jamais changé. Conquérante, répressive. Ayant toujours fondé son existence sur sa capacité à phagocyter les Autres, leur soutirer terres et ressources.
Arabes, Arméniens, Kurdes, défenseurs des droits de l’homme, démocrates et réformateurs. Chaque fois que quelqu’un ou quelque chose se dresse face à l’Etat turc, il ou elle est balayé(e) sans hésitation.
« Nous serons énergiques ! » a tonné Erdogan, ces dernières semaines, menaçant les manifestants de la place. Mots qui résonnent de manière sinistre : « Nous n’avons pas été cruels, mais seulement énergiques ! » déclara, lors d’un entretien, Talaat Pacha (L’Idea Nazionale, 24 août 1915) à un journaliste italien qui lui demandait de commenter les déportations des Arméniens. Un siècle plus tard, cet « énergiques » témoigne que rien n’a changé ; aujourd’hui comme alors, la réaction est la même ; hier les Arméniens, aujourd’hui les jeunes dans la rue pour défendre les arbres de ce parc. Pas de demi-mesure.
La réaction d’Erdogan et de sa police, réaction disproportionnée et qui s’est transformée en un but marqué contre son propre camp, à la fois médiatique et politique, finissant par alimenter encore plus la révolte, est à l’image de la Turquie de ces dernières décennies. Face à l’obstacle (un jeune homme qui demande de sauver six cents arbres, un Arménien, un Kurde, un défenseur des droits de l’homme), la réaction est toujours la même.
La Turquie, l’Etat turc, n’est pas habituée à raisonner. Elle se prélasse dans son nationalisme, exalte la pureté de la race, n’accepte aucune discussion.
L’Autre devient immédiatement, aux yeux du système, un ennemi de la patrie, un terroriste, un saboteur, un danger à éliminer.

Les forces armées

Derrière tout cela se tiennent les forces armées turques. Une armée imposante d’un million d’hommes, la troisième aviation des pays membres de l’OTAN. Généraux et services secrets. Un enchevêtrement d’intérêts et de pouvoir qui a un seul objectif, le maintien du statu quo.
La Turquie doit rester ainsi, dans le grand jeu des alliances internationales, et les forces armées sont la garantie que rien ne change au sein de l’Etat. Dès qu’un signal de changement se présente, c’est l’intervention directe ou indirecte (trois coups d’Etat en 1960, 1971 et 1980), c’est Ergenekon, les complots ultranationalistes.

Le voile et la matraque

La Turquie nouvelle d’Erdogan ne diffère pas des autres. Le processus d’islamisation de la société se déroule de manière soft, lent mais continu. « La démocratie est comme un autobus dont nous nous servons pour parvenir à nos fins. Quand nous serons arrivés, nous en descendrons, » déclara-t-il, lorsqu’il était maire d’Istanbul et dirigeant du parti du Bien-être.
A présent, en temps que chef du gouvernement et leader du Parti pour la Justice et le Développement (AKP), il se comporte ni plus ni moins comme tous ses prédécesseurs aux commandes de la Turquie. Il cligne de l’œil à l’Union Européenne, tout en éloignant son pays de celle-ci.
Il est disposé au dialogue, mais seulement si ses interlocuteurs s’adaptent à sa façon de penser ; il signe les tristement célèbres protocoles avec l’Arménie, mais vingt-quatre heures plus tard, on découvre le petit jeu des conditions préalables.
L’Europe et les Etats-Unis n’ont pas confiance, mais le considèrent comme un mal nécessaire, comme toute la Turquie, regardée comme un élément d’« équilibre » sur l’échiquier du Moyen-Orient ; même la crise avec Israël a été réglée en peu de temps, tandis que les rêves de revanche ottomane du Premier ministre se dissolvent peu à peu.

Le retour d’Atatürk

N’allez pas vous imaginer que, de l’autre côté, les choses aillent mieux ; le kémalisme d’opposition n’est autre que l’autre face d’une même pièce. Le jeu des parties (et des partis) à l’intérieur de la politique turque ne nous intéresse pas et il serait difficile (et niais) de soutenir tel parti, plutôt que tel autre.

Avec le peuple turc ?

Dans cette querelle, nous devons donc être avec la troisième partie, le peuple turc.
Ce peuple turc qui est descendu dans la rue pour les funérailles de Hrant Dink, ce peuple turc qui refuse la politique du négationnisme, qui ne veut pas de cadavres dans le placard, qui est prêt à revoir les questions d’intérêt national, abordées non plus en termes de nationalisme exacerbé, mais pour ce qu’elles peuvent effectivement valoir. Certes, il n’est pas simple de convaincre quelques dizaines de millions de Turcs, éduqués des décennies durant dans le culte de la haine contre les Arméniens (pour ne nous en tenir qu’aux questions qui nous concernent), abreuvés de mensonges (il y a quelque temps, une brochure circulait dans les écoles élémentaires turques, où il était écrit que les Arméniens cuisinaient et mangeaient les enfants…), obligés de vivre avec la censure de l’Etat, laquelle empêche aujourd’hui encore de parler de certains sujets, et menace quiconque le fait.
La révolte de la place Taksim est donc en premier lieu une révolte contre l’Etat-système turc, contre la politique du pouvoir rustre et négationniste qui, durant des décennies, a enchaîné et maintenu dans les ténèbres le peuple turc.
Tandis que nous écrivons ces quelques notes, nous ignorons comment tout cela finira : la matraque d’Erdogan l’emportera-t-elle sur les défenseurs du parc ou bien la crise politique turque aura-t-elle eu une issue autre ?
Ce que nous devons tous espérer (plus qu’une espérance, c’est même une certitude), c’est que, à la fin, de toute manière, quelque chose aura changé.
Que le mot « génocide » ne soit plus un tabou, comme le fait de défendre les arbres d’un parc.             

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Source : http://www.comunitaarmena.it/comunita/akhtamar/akhtamar%20numero%20162%20%281%20lug%29.pdf
Traduction de l’italien : © Georges Festa – 07.2013.