vendredi 19 juillet 2013

Maria Titizian - Voyage en Arménie Occidentale : des villes anciennes aux réalités modernes / Sojourn to Western Armenia : From Ancient Cities to Modern Realities


Ile d’Akhtamar (Arménie Occidentale), printemps 2009
© http://commons.wikimedia.org

 

Voyage en Arménie Occidentale : des villes anciennes aux réalités modernes

par Maria Titizian

Asbarez, 01 et 08.07.2013


 

Première partie

Je partais sans le moindre a priori. J’étais tranquille et étonnamment calme, lorsque nous nous approchâmes de la frontière terrestre séparant la Géorgie et la Turquie. Mon cœur ne battait pas la chamade, mon cerveau n’était pas en état d’absorber ce que j’allais découvrir, pas le moindre trac. Je m’imaginais que ce voyage allait changer ma vie, mais j’étais loin de savoir qu’il me faudrait presque six ans pour coucher par écrit cette expérience. Ce fut et cela continue d’être un processus, à la fois intellectuel et spirituel.

Un entretien avec un confrère sur la perte, la mémoire et l’identité, les discours sur la nation, les attentes utopiques et les perceptions déformées dans la diaspora de l’actuelle république d’Arménie, m’ont finalement décidée à prendre la plume.

Lorsque des amis nous ont proposé de revenir en Arménie Occidentale en 2007, nous avons de suite accepté. Rétrospectivement, je n’arrive pas à réaliser pourquoi nous avons attendu aussi longtemps, qu’il s’agisse de trouver le moment opportun ou qu’il y eut une résistance en nous, que nous ne verbalisions pas, aucun de nous n’y était jamais allé. Nous verrions le Mont Ararat, pour la première fois, de l’autre côté… Nous n’engagerions pas un guide pour touristes, nous ignorions comment les populations kurdes et turques locales réagiraient quand elles auraient découvert que nous étions Arméniens, nous n’avions aucune idée de l’état des routes, ni où nous résiderions en passant par les villes de Kars, Doğubayazıt, Van, Mouch, Erzeroum, Artvin, Hopa… Nous avions avec nous un exemplaire du guide Lonely Planet, un chauffeur et une jeune connaissance, qui savait parler le kurde. Aucun de nous ne savait le turc, aucun de nous ne savait ce que nous allions ressentir et vivre, mais nous savions intrinsèquement qu’il était temps d’y aller. Cela allait de soi.

Une fois franchie la frontière avec la Turquie, notre première étape fut la ville de Kars, dont les rues et l’architecture nous rappelèrent celles de Gumri. Tout dans cette ville nous sembla étrangement familier, l’odeur, la nourriture, les visages… Ce premier jour, nous nous rendîmes à la forteresse de Kars, sans pouvoir y entrer, les portes ayant été fermées et scellées. Près de la forteresse se trouve l’église arménienne des Saints Apôtres [Sourp Arakélots], datant du 10ème siècle, encerclée, bâtie lorsque Kars faisait partie de l’Arménie bagratide (940 de notre ère). Nous n’entrâmes pas dans l’église, et aujourd’hui encore, après toutes ces années, je me demande pourquoi, peut-être parce qu’elle sert de mosquée. (A travers les siècles, l’église des Saints Apôtres changea plusieurs fois de mains, servant au début d’église arménienne, puis devenant mosquée, église orthodoxe russe (1877), mosquée, à nouveau église, entrepôt, musée (1969-1980) et actuellement mosquée Kumbet.)

Ne pouvant entrer dans la forteresse, nous descendîmes une longue allée menant à notre véhicule, tandis que le soleil se levait sur la ville. Soudain, nous entendîmes l’appel musulman à la prière, retentissant par des haut-parleurs, depuis l’église des Saints Apôtres. Je restai là, figée, quelques minutes, l’estomac noué, mes yeux rougis, jusqu’à ce que mon mari arrive, me prenne la main, tandis que nous nous éloignâmes en silence. Cette nuit-là, allongée dans mon lit, j’essayai de donner sens à mes premières impressions sur les terres historiques de l’Arménie. Mes rêves étaient emplis d’ombres…

Le lendemain matin, aux premières heures, nous nous rendîmes vers l’ancienne ville arménienne d’Ani, aujourd’hui dépeuplée. Sur notre route, en traversant d’immenses étendues vertes, nous pouvions voir les cimes du Mont Aragats, au loin. Elles semblaient suspendues dans le ciel, comme tenues par les mains invisibles de Dieu. Chacun de ses quatre sommets était reconnaissable… Le Mont Aragats n’est jamais aussi spectaculaire qu’il l’est, vu d’Arménie Occidentale. 

Nous approchâmes enfin des massives doubles murailles de la ville d’Ani, parsemées de tours semi-circulaires ; il s’agit d’une structure imposante et magnifique, contrairement à tout ce que j’ai pu voir en république d’Arménie. Mais ce qui m’a frappée tout d’abord, ce fut la svastika surplombant une des arcades. (La svastika tournante est un symbole d’éternité, que l’on peut observer dans presque toutes les églises arméniennes.) Nous franchîmes une des portes de la ville et, devant nous, s’étendait la ville aux mille et une églises. Il est toujours pénible et difficile de traduire en mots les images, le panorama, l’herbe ondulant, se soulevant, mouvante sous les sifflements du vent, s’engouffrant dans des églises aujourd’hui pillées et vides, qui s’offraient à nos regards. Aucun d’entre nous ne parlait, car les mots étaient devenus inutiles ; nous n’arrivions même pas à nous regarder les uns et les autres. Nous nous mîmes à marcher dans différentes directions, comme poussés par quelque force imperceptible. Nous avions l’impression d’être des fantômes, des apparitions errant sans but, en quête d’une destination inconnue. Je me mis à murmurer ces trois mots, sans cesse : « O mon Dieu ! O mon Dieu ! O mon Dieu… »

J’avais vu des images d’Ani, des lieux et de ses églises, mais je n’arrivais pas à saisir l’immensité et l’échelle du paysage qui se révélait sous mes yeux incrédules. Je me dirigeai vers l’église du Saint-Sauveur (Sourp Prguitch), bâtie en 1035. Elle possédait un immense dôme central, mais l’édifice a été scindé en deux. Sourp Prguitch est restée miraculeusement intacte jusqu’en 1955, lorsqu’elle fut coupée en deux, lors d’un violent orage. Elle est perchée sur une petite hauteur. En m’approchant d’elle, je dus retenir ma respiration à plusieurs reprises. J’étais stupéfiée par ses dimensions et son allure. La moitié ayant disparu, j’ai commencé à me demander combien de temps l’autre moitié subsisterait, face à son état d’abandon et de délabrement. J’ai posé mes mains sur ses pierres usées par les siècles, j’appuyai ma joue sur leur surface froide, j’avais envie de pleurer, mais il n’y avait pas de larmes, seulement le bruit du vent par rafales… Sourp Prguitch restera à jamais dans mes souvenirs comme le symbole de la nation arménienne, pillée, ravagée et scindée en deux…

Je m’éloignai de ce magnifique édifice, puis je descendis vers la partie méridionale de la ville, là où s’écoule l’Akourian. De l’autre côté du fleuve se trouve la république d’Arménie. Je suis restée là un long moment, tentant de comprendre cette proximité entre les anciens territoires historiques, aujourd’hui perdus, où je me trouvais, et la toute nouvelle république d’Arménie, indépendante et libre. Ce voisinage m’exaspérait ; le fait que le Mont Ararat était devant moi, chaque jour, m’exaspérait ; le fait qu’Ani se trouvait juste à côté de la rivière, que je n’avais pas demandé cela et que je devais regarder au loin, m’exaspérait. Je marchai vers l’admirable cathédrale d’Ani, en quête de réconfort parmi ses piliers élancés et ses fresques spectaculaires.

Tandis que nous continuions à arpenter en silence la ville, nous pouvions voir des rangées d’édifices qui avaient été fouillés… Des murailles d’églises gisant à terre, monceaux de pierres, broyées, détruites… Celles qui restent debout s’enorgueillissant de certaines fresques, parmi les plus spectaculaires que j’aie jamais vues dans des églises arméniennes. Nous arrivions à lire l’écriture arménienne sculptée sur les pierres et nous avions l’impression de parcourir l’histoire millénaire de notre peuple, gisant fracassée sous nos pieds.

Aujourd’hui, au bord de ma fenêtre, à Erevan, je possède une coupe en verre, emplie de pierres et de tessons de poteries en argile, ramassés sur le sol de cette ville, jadis admirable, aux mille et une églises. Comme un rappel silencieux d’une civilisation détruite, d’une histoire très personnelle, décimée il y a plusieurs siècles. Sur mon bureau, se trouve un fragment, ciselé avec recherche, d’un ancien vase en argile, sur lequel je suis tombée lors de mon passage à Ani. Peut-être aurais-je dû le laisser là-bas, mais j’avais besoin d’un rappel physique de ce que j’avais vécu et ressenti. Désormais, trônant sur mon bureau, il suscite l’intérêt, chaque fois qu’un invité vient me voir ; ils s’en saisissent, l’examinent et tentent de deviner sa provenance, mais pour une raison étrange, ils ne se doutent jamais qu’il provient d’Ani. Il me rappelle aussi chaque jour un lieu physique et un morceau tangible de mon histoire, gisant de l’autre côté de la frontière.

Seconde partie

Nous laissâmes derrière nous la ville d’Ani, devenue chère à nos cœurs, mais en nous promettant secrètement de revenir un jour pour elle seule. Avoir passé quelques heures dans cette capitale arménienne, jadis somptueuse, actuellement en territoire turc, était comme un outrage à son histoire, son héritage et son patrimoine… Lesquels nécessiteraient des jours, des semaines, sinon une vie entière d’introspection et de découvertes. Ce fut l’une des premières leçons que j’ai apprises lors de ce voyage en Arménie Occidentale.

Tandis que nous nous éloignions, Ani se faisait chaque fois plus petite, jusqu’à disparaître finalement de notre regard. Notre fourgonnette s’élance maintenant le long d’une route nationale et solitaire en direction de Doğubayazıt. Des maisons de bric et de broc, la plupart en terre, équipées d’antennes paraboliques accrochées sur leurs toits. La juxtaposition du moderne avec l’ancien me laisse légèrement perplexe ; l’impression de nous trouver à un point de jonction, où l’ancien rencontre le nouveau, sans aucune langue commune pour surmonter cette division. Ceux qui possèdent les maisons et les terres dans cette région de la Turquie ne sont pas des Turcs, mais des Kurdes. En fait, la plus grande partie de l’Arménie Occidentale actuelle est peuplée par des Kurdes turcs…

Tout en sillonnant les pentes du Mont Ararat, nous pouvions voir les coulées de lave durcie, résultant d’éruptions volcaniques. Ici rien ne pousse, cela ressemble presque à la surface de quelque autre planète de l’univers, criblée de cratères et de fissures sinueuses. Il est étrange de se trouver si près de l’Ararat et pourtant aussi loin. C’est aussi à ce moment du voyage que nous aperçûmes Erevan pour la première fois, depuis l’Arménie Occidentale. Nous parlons si souvent du Mont Ararat, si proche d’Erevan, que nous avons l’impression de l’atteindre et de le toucher… Cette fois-ci, j’aurais tant voulu m’échapper vers Erevan…

En fin d’après-midi, nous arrivons à Doğubayazıt, situé au sud-est du Mont Ararat. Une ville désordonnée, sale, grouillante de voitures, mobylettes et vélos. Nous découvrons un famille de cinq personnes, juchée sur une mobylette ; le père en train de conduire, la mère derrière lui, tenant un nourrisson, et deux autres enfants, se cramponnant à leur mère. Vu de Doğubayazıt, le plus petit des deux sommets de l’Ararat semblait presque complètement caché. Un large nuage de forme ovale surplombait la cime principale, ressemblant à un chapeau, tandis que des franges de rouge et d’orange perçaient le ciel, à mesure que le soleil prenait place pour la nuit. Nous passâmes la soirée à Doğubayazıt, nous préparant au voyage du lendemain vers la ville de Van, où nous devions visiter la forteresse, puis faire une courte traversée en bateau vers l’île d’Akhtamar.

Le lendemain matin, à l’aube, nous entamons notre voyage vers Van. Nous suivions une carte ancienne, essayant de nous assurer d’être sur la bonne route. Je n’arrive pas à me rappeler le temps qu’il nous a fallu pour découvrir enfin les rives superbes du lac de Van, mais je me souviens très bien de cette explosion de joie dans la fourgonnette, lorsque nous le découvrîmes. C’était presque trop à porter. Nous nous empressâmes de demander au chauffeur de s’arrêter, afin de nous faire une première impression de ce lac historique. Le mélange de découverte et de perte devenait lentement un sujet commun, propre à ce voyage. Nous continuâmes jusqu’à atteindre la ville de Van, où notre première étape serait la fameuse forteresse.

La forteresse ou citadelle de Van est un édifice colossal et imposant, bâti entre le 9ème et le 7ème siècle avant Jésus-Christ, par l’ancien royaume d’Ourartou (royaume arménien préhistorique, de l’Age de Fer, centré sur le lac de Van, sur les hauts plateaux de l’Arménie).

La forteresse est menaçante, elle pourrait facilement servir de toile de fond à un cauchemar. Le ciel était sombre, avec un vent à couper au couteau. Tandis que nous entamions notre ascension, des volées de corbeaux fondaient sur nous, pour s’élancer ensuite vers le ciel. Un de mes amis observa qu’il avait entendu dire que les corbeaux ne quittent jamais un lieu où une tragédie est arrivée… J’avais des difficultés à respirer, du fait non pas de l’ascension, mais de l’énergie étrange qui semblait absorber l’édifice. J’avais besoin de descendre, de fuir l’aspect obsédant du lieu, lorsqu’un petit garçon kurde s’approcha de moi et se mit à me parler en turc. Je hochai de la tête en lui répondant : « Ermeni ! » Il passa de suite à l’anglais et se mit à régurgiter un monologue historique, appris par cœur, expliquant comment les Arméniens vivaient autrefois ici… Je l’écoutai calmement, puis je me mis à descendre, pour échapper à l’atmosphère étouffante de la citadelle.

Une fois regroupés en bas de la forteresse, un groupe de Kurdes locaux s’approcha des hommes de notre groupe, demandant à savoir, par l’intermédiaire de notre interprète kurde, si nous avions « les cartes » avec nous. Signifiant ainsi que nous étions venus déterrer l’or et les richesses de nos ancêtres, censés depuis longtemps (selon eux) avoir été enterrés au pied de la forteresse, avant qu’ils ne fussent massacrés ou chassés de leurs terres historiques. J’observais nerveusement cet échange morbide, qui me révulsait. Les Kurdes nous proposèrent de revenir à minuit avec « la carte » pour exhumer le trésor, que nous étions censés nous répartir équitablement… Nous acceptâmes, sans jamais revenir. Cette seule pensée nous déchirait le cœur.

Le lendemain, nous nous dirigeâmes vers le petit embarcadère, où un bateau devait nous conduire à l’île d’Akhtamar, où nous découvririons l’église de Sainte-Croix [Sourp Khatch], datant du 10ème siècle, un chef-d’œuvre de l’architecture religieuse arménienne… L’extérieur de l’église est recouvert de bas-reliefs illustrant des scènes de la Bible. Nous n’avons pu entrer dans l’église, car elle était en cours de restauration par le gouvernement turc. Mais nous pûmes explorer l’île, où nous tombâmes sur d’innombrables croix en pierre et autres artéfacts jonchant le sol. L’île est couverte d’amandiers et, tout en parcourant les lieux, nous avions l’impression d’être suspendus dans le temps et l’espace. Un de nos amis ramena avec lui quelques amandes de l’île d’Akhtamar. Il les planta dans sa propriété, où elles continuent de vivre et de prospérer. Nous remplîmes de terre plusieurs bouteilles d’eau, que nous ramenâmes aussi pour la mélanger à notre terre d’Arménie. Nous avons ramassé des morceaux de rochers et des pierres, pris des vidéos et des photos des falaises de l’île, afin que l’esprit du lac emplît nos poumons et nourrît nos âmes. Le sentiment écrasant de perte, que j’avais ressenti à Ani, ne m’a pas accompagné sur l’île… Je m’y suis sentie lumineuse et rayonnante, et loin de l’idée de perte, la découverte de l’église Sainte-Croix, de ce monument splendide, qui a comme survécu au déchaînement de haine et de destruction, m’a emplie de fierté.

Nous quittâmes l’île et revînmes sur la plage sablonneuse, près de l’embarcadère. Mon mari m’annonça qu’il n’avait pas fait tout ce voyage sans tremper ses pieds dans les eaux du lac de Van ; il entreprit d’ôter ses chaussures et ses chaussettes, releva son pantalon et marcha dans les eaux glacées. Dans sa main il tenait deux bouteilles d’eau, qu’il se mit à remplir des eaux salées du lac, tandis que je restai à bonne distance pour enregistrer ses exploits. Alors que je n’arrêtais pas de parler, tout en filmant, pour être sûre que nos enfants possèdent un souvenir enregistré de notre voyage de « l’autre côté de la frontière », une vague puissante déferla inopinément, renversant presque mon mari et faisant dérailler mes plans pour rester au sec. Pour la première fois, depuis des jours, nous éclatâmes de rire, ayant véritablement l’impression d’avoir le cœur léger, tandis que les vagues ne cessaient d’affluer… Comme si le lac nous adressait un message, implorant notre retour. Jamais je n’oublierai ces moments de bonheur, cette sensation presque indécente de calme et de ne faire qu’un avec notre histoire.

Après avoir quitté Van, nous traversâmes les villes de Mouch, Erzeroum, Ardvin, pour gagner ensuite Hopa sur les rives de la mer Noire, jusqu’à ce que nous ayons franchi la frontière vers la Géorgie pour passer la nuit à Batoumi.

Les histoires, tout au long de cette route, sont innombrables. Nous avons voyagé dans le passé, à travers le temps, accompagnés de l’esprit, de l’affection, des souvenirs et des récits de nos grands-parents. Nous avons été témoins de la grandeur et de la perte, nous avons vu les fantômes des localités et des villes de nos ancêtres, peuplées maintenant de Kurdes et de Turcs. Nous avons vu des églises détruites ou converties en mosquées ou ayant fait l’objet de « rénovations » controversées. Nous avons vécu et respiré le passé en tous sens.

Parmi les histoires et les expériences aux dimensions multiples, dont nous fûmes gratifiés lors de ce voyage, il en est une qui restera à jamais gravée en moi. Une de nos amies découvrit que dans les sombres recoins oubliés de sa mémoire, elle avait engrangé beaucoup de mots turcs qu’elle avait entendus, dans son enfance, de sa grand-mère et qu’elle croyait avoir perdus à tout jamais. Au fil des jours et tandis que nous allions de ville en ville, voyageant à travers le passé, elle commença progressivement à s’en souvenir et lorsque nous parvînmes à la ville de Hopa, elle était capable de parler en turc. Je me demande à quel point elle dut être profondément remuée par ce voyage pour être en mesure de se souvenir d’une langue qu’elle pensait avoir oublié… Tel est le pouvoir du passé !

Pour ma part, le moment marquant fut lorsque nous approchâmes de la frontière arménienne. Un moment doux-amer, car j’étais impatiente de rentrer à Erevan, où nous avions, pour la première fois, laissé seuls nos enfants, alors que je savais que notre court périple dans le passé s’achevait. Je voulais franchir les frontières de l’Arménie actuelle, mais j’ignorais que je ferais ma rentrée en ayant changé. Nous sortîmes du véhicule pour présenter nos passeports et régler les droits de douane. Je dus me retenir de m’approcher des jeunes soldats arméniens à la frontière, de les embrasser et de les remercier, eux qui protègent tout ce qui reste de l’ancien royaume d’Arménie… Pour avoir vu tout ce que nous avons perdu et parce que je l’avais vu, j’appréciais d’autant plus ce qui subsiste. Je l’appréciai de tout mon cœur et de toute mon âme, car je commençais finalement à comprendre la valeur de ce que signifie posséder un Etat indépendant.

Tel est le message, l’histoire, le récit que je veux transmettre. Sans cesser d’exiger le rétablissement de nos droits historiques, nous devons simultanément et avec un même empressement adhérer à l’Arménie, que nous possédons aujourd’hui. Nous devons l’accepter et l’aimer, en mettant de côté attentes irréalistes et idées erronées. Ce n’est pas la patrie qui existait dans les rêves de nos grands-parents, jamais elle n’existera. Nous devons créer et bâtir la patrie moderne de nos rêves, et non les leurs. Nous vivons un rêve. Nous sommes libres et indépendants, nous avons tous les éléments nécessaires à la démocratie, à la stabilité et à la prospérité, nous avons les institutions et les ressources, nous avons juste besoin de trouver la volonté, de définir les mécanismes et d’utiliser notre capacité à la rendre plus forte et meilleure. Tel est le fardeau de notre génération, des Arméniens qui vivent dans la mère patrie et en diaspora. L’impératif historique d’aller de l’avant avec un discours neuf n’a jamais été aussi pressant qu’aujourd’hui. Je ne puis imaginer et je ne veux pas imaginer le jour où ces terres libérées, que j’ai l’honneur de fouler, pourraient devenir une histoire de perte et de mémoire…                     

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