mardi 2 juillet 2013

Université de Fresno (Californie), 14 mars 2013 - Conférence du docteur Sona Haroutiounian sur le génocide en traduction / Fresno State, March 14, 2013 - Dr. Haroutyunian Gives Talk on Genocide in Translation


Antonia Arslan, Le Mas des alouettes, édition en arménien
© Sahak Partev (Erevan), 2007

 

Université de Fresno (Californie), 14 mars 2013
Conférence du docteur Sona Haroutiounian sur le génocide en traduction

par Ruzan Orkusyan

Hye Sharzhoom (Fresno, Californie), May 2013, Vol. 34, No. 4 (122)

 

La force de la traduction est sa capacité à surmonter les barrières culturelles et rendre l’histoire et les mémoires accessibles à un public global – tel était le thème central de la seconde conférence du docteur Sona Haroutiounian (université de Venise, Italie), dans la série « Le thème du génocide arménien dans la littérature, la traduction et le cinéma. »

Cette conférence, prononcée par le professeur Haroutiounian, dans le cadre du programme d’échanges Kazan, le 14 mars 2013, à l’université d’Etat de Fresno, a exploré le rôle de la traduction dans l’histoire et l’évolution du génocide arménien, soulignant l’intérêt et la compréhension globales accrues, que la traduction a suscité au regard du génocide arménien.

L’A. a élargi la définition de la traduction, afin d’inclure toute une série d’événements. « En réfléchissant à la contribution de la littérature dans la prise de conscience du génocide arménien, » a-t-elle déclaré, « je me suis demandé si la littérature constituait l’étape immédiate, qui suit l’événement historique. Selon moi, non. L’événement historique arrive en premier. Ce qui s’ensuit alors est la traduction de cet événement dans l’esprit des survivants, à savoir leur mémoire et leur interprétation de l’événement. La mémoire devient alors le sujet de l’histoire orale, rendant possible la transmission intergénérationnelle. L’histoire orale pénètre l’esprit des auteurs de mémoires et d’œuvres de fiction, puis vient la traduction littéraire et enfin, le cinéaste, si ce genre de récit franchit cette étape, traduit le texte afin de restituer le film tel que lui ou elle a interprété ou traduit le récit. De fait, nous avons ici différentes strates de traduction en traduction – pour reprendre un terme du mémorialiste Günter Grass, avec cette théorie nous « épluchons l’oignon. »

Ces différentes strates de traduction en traduction sont ce qui permet aux mémoires et aux écrits personnels de prendre leur essor et d’atteindre un public plus large. Pour illustrer sa thèse, le docteur Haroutiounian livra un compte rendu détaillé de l’histoire de la traduction du Mas des alouettes d’Antonia Arslan. Ce roman est un récit historique qui emporte le génocide au delà de ses réalités historiques, l’enrichissant de nuances nouvelles. Comme dans maints romans, la dimension historique du roman d’Arslan est introduite via des entretiens, la construction de personnages et autres techniques littéraires. Or la véritable force du roman réside en ce qu’il a franchi les frontières de l’Italie, son lieu d’origine, accédant à un lectorat global, lequel a conduit à une prise de conscience au niveau international du génocide arménien.

Dans des pays comme la Hongrie, où le génocide arménien n’est pas reconnu, les lecteurs de ce roman ont été consternés par les événements décrits, et déconcertés du fait que ces mêmes événements ne sont jamais mentionnés dans leurs manuels d’histoire. L’A. livra aussi une présentation visuelle frappante de l’odyssée de ce roman à travers le monde, traduit en quinze langues.

En tant que traductrice arménienne du Mas des alouettes, le docteur Haroutiounian exposa son expérience de traduction d’un roman portant sur le génocide. Tâche qui fut des plus émotionnelle. Elle rappela ses réveils, chaque matin, éprouvant le devoir de faire connaître l’histoire des personnages. Ressentant même de la honte de marquer des pauses pour se nourrir, alors que les personnages du récit mouraient de faim dans les déserts d’Anatolie. Tous les personnages lui parlaient, criant afin d’être entendus.

En dépit de ces gageures et d’autres, l’A. honora son engagement d’achever la traduction avant la sortie du film en 2007. Plus récemment, elle a traduit le second roman d’Antonia Arslan, La Route de Smyrne, qui n’existe que dans des éditions italiennes et arméniennes.

La conférence du docteur Haroutiounian et le passage déchirant de La Route de Smyrne, lu en arménien et en anglais, captiva l’assistance, suscitant nombre d’attentes en termes d’informations. Une partie du public fit part de son regret de l’absence de traduction arabe du roman. L’A. expliqua qu’une traduction arabe est en cours et qu’une traduction turque a été réalisée, sans jamais avoir été publiée.

Cette conférence fut agréable et stimulante, soulignant le rôle clé joué par la traduction dans la transmission de la culture et de l’histoire d’un peuple. D’une certaine manière, elle a aussi incité les participants à recenser leurs souvenirs et leur vécu, afin que ceux-ci puissent un jour constituer de précieuses ressources historiques.     

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