lundi 15 juillet 2013

Yéghiché Tcharents : poète de la vie comme révolution permanente (III) / Yeghishe Charents : Poet of Life as Permanent Revolution (III)


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Yéghiché Tcharents : poète de la vie comme révolution permanente
III. Un communiste arménien, poète du monde

par Eddie Arnavoudian

Groong, 24.07.2006

 

La poésie de Yéghiché Tcharents (1) est comme irrésistible, empreinte d’une énergie impérieuse et d’un esprit de confiance intrépide, lequel n’accompagne d’ordinaire une entreprise humaine qu’à son zénith. Qu’il écrive sur sa vie et ses amours, sur le nationalisme arménien, la révolution bolchevik, le déclin de la culture lors de la montée du stalinisme ou la création artistique en tant que telle, il déverse dans son œuvre tout le contenu de son âme à jamais passionnée et tout son inépuisable appétit de vivre. Mais, comme toujours, la première personne au singulier, omniprésente, le Je et le Moi sont aussi synonymes du On et du Nous universel.

Dans une langue réduite à l’essentiel, sans qu’aucun mot ne soit dénué de sens, Tcharents crée l’épopée de chaque homme et de chaque femme, partant en quête de « terres lointaines, miroitant d’une promesse d’immortalité. » Habité d’un amour immense, total, envers son prochain, il l’invite généreusement à rejoindre l’aventure de la vie, à défier, comme il le fit, tous les obstacles de l’adversité, à résister à toutes les dominations, à se remettre de chaque catastrophe et, s’étant ainsi prémuni, guidé par une volonté sans faille, à toujours aller de l’avant et se dépasser.

I. Un pont vers la vie 

Le ralliement de Tcharents au communisme et son soutien à la révolution bolchevik d’octobre 1917 ne fut aucunement un simple accessoire de mode, ou l’emprunt inconsidéré d’un habillement idéologique entaché, de seconde main, comme Kostan Zarian. Il assuma ses convictions communistes en toute conscience, fermement et passionnément. Or la poésie inspirée par ces convictions a une résonance qui va bien au-delà de son contenu politique spécifique.

Le communisme était pour Tcharents un pont menant à un avenir meilleur pour l’homme, une voie permettant d’atteindre ces « contrées lointaines », par delà l’ordre social féodal et capitaliste, qui à ses yeux

« a opposé toutes sortes d’entraves
aux talents de l’homme, à ses mains
créatrices, à son ingéniosité sans bornes,
à ses aspirations et au flot de ses désirs
comme à ses audacieuses passions […] »

A la fin des années 1920, alors même que la bureaucratie stalinienne commençait à ternir ce qui pour lui constituait la promesse du communisme, Tcharents explique la nature de son engagement continu. Il est « séduit par l’énergie » de la société communiste, où « l’homme ne se contente pas de fabriquer des chaussures, » mais, inspiré par « un amour infini » « proclame aussi son esprit. » Il s’agit d’une époque dans laquelle « l’homme est plus riche d’émotions et de passions, de choses qu’il a éprouvées et ressenties.

Tout aussi importante pour Tcharents, qui fut témoin de l’échec des dirigeants nationalistes à empêcher le génocide, la conviction que la révolution bolchevik était une force positive, capable d’aider le peuple arménien dans son combat pour la survie et le renouveau. Ce point est souligné par Parouir Sévak :

« Si beaucoup d’artistes de nationalités diverses saluèrent l’aube nouvelle d’octobre (à savoir, la révolution bolchevik de 1917) comme un tonnerre purificateur, Tcharents, lui, l’étreignit avec ferveur, en fils d’un peuple que seul un miracle pouvait sauver de l’anéantissement. »
(Œuvres Choisies, Vol. 5, p. 322)

La poésie révolutionnaire de Tcharents reflète avec précision et même chaleur nombre de ces espoirs, ainsi que certains événements historiques concrets, les organisations et les personnalités du mouvement communiste de son époque. Or les images, les vers mêmes, jusqu’à des poèmes entiers, qui décrivent le processus révolutionnaire dans sa réalité, constituent en même temps un tableau éclatant de ces grandeurs et de ces joies possibles de l’existence, dont la vérité profonde transcende la politique. Dans cette poésie communiste et révolutionnaire, ces vérités acquièrent une authenticité impressionnante, façonnée non par une quelconque déclamation, mais par l’écoulement et le détail de la vie quotidienne. L’imagination de Tcharents a la particularité et le mérite de pouvoir révéler le bourgeonnement de l’extraordinaire qui se cache dans le monde ordinaire, de pouvoir découvrir le monumental en germe dans les choses élémentaires les plus simples et nécessaires.

Dans « Les masses en délire, » Tcharents reconstitue le moment de la révolution bolchevik. Il s’agit à la fois d'un moment d’explosion d’énergies humaines réprimées et d’émancipation d’une accumulation de rêves et de désirs cachés. L’acte de la révolte politique représente un mouvement de millions d’êtres vers « de lointaines contrées, des soleils encore à naître. » Les « masses en délire », une armée faite de classe ouvrière et de paysans en révolte, assiège la Ville, une « ennemie millénaire », un centre de richesses et de pouvoir qui a réduit à néant leurs vies.

« Tous ceux qui arrivent de villages reculés, abandonnant une terre humide,
Sur laquelle une existence soumise n’a produit la moindre récolte en or.
Tous ceux qui viennent des steppes, abandonnant l’immensité
De l’horizon qui pour eux est devenu une prison.
Tous ceux qui émergent de villes lointaines, où règne un brouillard indistinct
Portant leur cœur rongé par la tuberculose, tel un drapeau rouge ! » (2)

Dans le combat, ces masses n’apportent pas seulement une juste colère, née de souffrances indicibles, mais aussi une aspiration inépuisable et une énergie intérieure, non moins inépuisable. Les paysans apportent leurs muscles qui se soulèvent avec « la force de la terre, » tandis que les habitants des steppes, qui « vivent à l’état d’esclave », livrent «  dans leur regard azur » une vision « aussi vaste que ces steppes. » Ils font ainsi la guerre pour détruire la Ville, d’une manière si totale « que jamais elle ne pourra, tel un phénix, renaître de ses cendres. » Ils veulent la réduire en cendres et disperser celles-ci aux quatre vents, « afin qu’elle soit emportée pour ne jamais revenir. »

La révolution est ici ce séisme collectif, social, abattant les obstacles qui séparent les masses des « lointaines contrées. » Le soulèvement contre l’Etat, l’Eglise, le propriétaire et le capitaliste, est à la fois un acte politique et l’épanouissement élémentaire de potentiels jusqu’alors non vécus, de la confiance, de l’énergie, de la force de vivre. Se préparant à l’assaut final, les masses ont l’impression que :

« Si elles voulaient, elles pourraient conférer au soleil un rythme nouveau et un chemin nouveau […]
Si elles voulaient, elles pourraient lancer de lointains soleils sur les hauteurs du ciel ;
Si elles voulaient, elles pourraient faire tomber du ciel des soleils […]
Si elles voulaient, armées de leur volonté, brûlantes de la flamme du monde…
Que ne pourraient-elles pas, ces foules en délire […] ? » (3)

L’approche particulière, universelle et humaniste du communisme, chez Tcharents, est aussi évidente dans sa poésie, qui traite directement du parti bolchevik et de la révolution bolchevik d’octobre 1917. Il souscrit naturellement au bolchevisme en tant que force politique luttant pour le pouvoir politique, mais aussi conçue pour libérer et enrichir l’existence de ces « nombreux millions » qui souffrent de l’appauvrissement, de la maladie, de l’ignorance, de la guerre et des massacres. Même si elle n’est pas de la plus haute valeur artistique, « L’histoire de Sako le laboureur » relate avec émotion pourquoi et comment nombre de jeunes paysans ordinaires sont devenus des militants bolcheviks. Rentrant de la guerre, Sako découvre sa mère et son père appauvris et humiliés. De riches propriétaires terriens ont volé la terre de sa famille. Personne, mis à part les bolcheviks, ne semble prêt à corriger cette injustice, cet outrage, cette spoliation non seulement du fondement, mais aussi de la condition même de leurs existences.

Tcharents ne barbouille pas son poème d’images, aux allures de slogans, de soulèvements imaginaires de masses ouvrières ou paysannes. Au contraire, des représentations réalistes de l’Arménie et du Caucase – alors les avant-postes d’un empire tsariste déclinant – illuminent la vie des gens ordinaires, d’un peuple en souffrance, mais qui conserve sa fierté et ses rêves. Non pas des rêves de « révolution communiste, » de « théorie marxiste » ou de « dictature du prolétariat et de la paysannerie, » mais ceux simples et, dans leur simplicité même, grandioses, d’une vie voulue libre, dans la dignité, le respect et un minimum de confort matériel.

L’insistance de Tcharents à dépeindre la vie dans ses aspects réels, particuliers, spécifiques, dans le quotidien concret du processus social, est souvent apparue ennuyeuse aux yeux des critiques d’extrême gauche et de profession, aveuglés par les dogmes du « rôle dirigeant et révolutionnaire du prolétariat industriel. » Haroutioun Sourkhatian expose l’esthétique vulgaire de ces critiques dans une défense de Tcharents, en 1925. Un de ces critiques, écrit-il, K. Vanantetsi

« n’approuve pas le fait que Tcharents, dans son poème épique [Amenaboem] évoque aussi les victimes de la guerre impérialiste, les réfugiés, les habitants de Van et de Mouch, ainsi que le gardien d’Erevan, Sogho l’enseignant et d’autres. Malheureusement pour Vanantetsi, il souffre de la maladie de souhaiter devenir le porte-parole d’un prolétariat industriel, qui n’existe pas en Arménie. »
(Questions de littérature, Erevan, 1970, p. 114-115)

D’une force dramatique plus grande que l’histoire de Sako, « Aux Murs des Fédérés à Paris » opère une synthèse entre la grandeur et le quotidien avec les situations subjectives et psychologiques individuelles. Tcharents rend hommage aux révolutionnaires exécutés après la chute de la Commune de Paris en 1871, expliquant que la victoire des bolcheviks illustre la réalisation ultérieure de leurs idéaux. En révolutionnaire authentiquement humain, il relate néanmoins ses moments humains incontournables de fragilité et d’échec. « Camarades ! – s’écrie-t-il – moi aussi je suis fait de votre chair, en moi renaissent vos cendres ! » Mais sa chair est toute d’humanité, empreinte de faiblesse, de peur et de lâcheté. Saluant le courage de ses héros, Tcharents avoue comment un jour il « sauva sa peau. » Il « se faufila tel un chat dans l’obscurité », alors qu’un autre révolutionnaire resta ferme et finit sur la potence, mais la tête haute, « comme s’il brandissait un drapeau rouge dans ses yeux bleu turquoise, » « comme si, de ce regard, il renversait d’innombrables bataillons et armées ennemies. »

Une approche différente de l’idée que se faisait Tcharents du communisme figure dans ses réflexions sur le rapport entre le pouvoir bolchevik et l’avenir du peuple arménien. Il nourrit ici sa vision communiste de son souci constant de la renaissance culturelle et sociale de l’Arménie. Dans « Nork, » le communisme apparaît à la fois comme un processus de reconstruction industrielle et de renaissance spirituelle et culturelle, moyennant quoi le peuple arménien peut désormais prendre part à une épopée mondiale. Sous la forme d’une aimable polémique, Tcharents rejette la mélancolie de la poésie de Vahan Dérian, exprimant selon lui l’esprit historiquement passif et infortuné d’un peuple vaincu. Le chant de Dérian est

« Ce chant final qui attache
à notre terre un arbre stérile,
imaginant un songe vain,
détaché du vaste, vaste monde. »

Le peuplier mourant, qui symbolise la nation arriérée et déclinante, est « sauvé de la hache » :

« Le Scythe côtoyait déjà
le vénérable peuplier de notre terre
qui se dresse, robuste, froid et gelé
sur les plaines de l’Ararat
lorsque une nouvelle tempête, salvatrice,
retentit du nord, porteuse de vie,
telle une fougueuse rivière printanière,
déferlant sur nos montagnes. »

Cette tempête est la révolution bolchevik. Elle « anime le peuplier d’une allégresse nouvelle. » Désormais, la nation-peuplier entend et pressent « un chant et une rose. » Contrairement au « hameau infortuné et alangui de Nork, » un « nouvel Erevan se lève et plonge son regard dans notre âme nouvelle. » La nation rompt avec son isolement déshumanisant, elle « prête son oreille aux malheurs du monde » et commence à « éprouver les crises de ce monde. » Ce faisant, elle ne cesse pas d’être elle-même. Au contraire, elle se découvre et se redécouvre. Elle retrouve le pouvoir et la force « de ressusciter les torrents oubliés » de notre terre. A mesure que « la cendre ancienne déserte son visage, » la nation commence à « contribuer par ses accords à la symphonie naissante du monde. » Désormais, le peuple n’est plus « triste et misérable », « égaré quelque part dans l’immensité du globe. » A nouveau, il

« porte en lui une flamme inépuisable
et le rêve d’une existence sans crainte […] »

Désormais, pleinement arménien et pleinement citoyen du monde, l’Arménien et l’Arménienne, aux côtés des hommes et des femmes de toutes les nations

« Pour la première fois s’élancent
vers le lointain, fougueux et inconnu,
en quête d’un vase ardent
où déverser leurs désirs enflammés […] »

Que l’on rejette le communisme et le bolchevisme de Tcharents, que l’on mette en cause l’engagement politique de sa poésie, il est néanmoins quasi impossible de ne pas être séduit par ces visions d’hommes et de femmes libres, affranchis de siècles d’oppression sociale, politique et psychologique, libérés de la passivité et du poids destructeur de l’infériorité, s’appuyant désormais avec confiance sur la vie qui est devant eux.

II. Sur le pont     
                
A la fin des années 1920 et au début des années 1930, avec la montée grandissante d’une élite antidémocratique en Union Soviétique, beaucoup parlaient déjà d’une révolution trahie. Tcharents était de ceux qui voyaient les nuages s’amonceler. Aube épique et Le Livre du chemin peuvent, à certains égards, être lus comme sa réponse toute personnelle et précoce. Contrairement à ce que certains prétendent, aucun de ces ouvrages n’est essentiellement une réaction au passé de Tcharents – à sa soi-disant « période d’extrême gauche » des années 1920 ou au génocide de 1915, qui l’a précédé. Ils y reviennent, mais seulement pour les apprécier au vu d’un engagement total dans le présent. « A nouveau, s’écrie Tcharents dans l’ouverture d’Aube épique, la bataille fait rage tout autour. » (p. 11). « C’est le présent qui élève maintenant sa voix / tel un océan de passions terribles », s’exclame-t-il, tandis qu’il dresse la carte des conditions auxquelles il combattra les plumitifs qui regardent sa poésie, et les œuvres de ses alliés tels que Bakounts et Méguerditch Armen, avec la plus grande inquiétude.   

Les poèmes introductifs d’Aube épique relatent le combat de Tcharents contre « les chevaliers aux petits complots, » contre les médiocres et les carriéristes « qui n’ont ni lutté pour gagner les cimes, ni connu la peur et la lassitude. » Nourri de références à l’activité et à la construction industrielle, à l’économie, la politique, l’art et la culture, ces poèmes reproduisent des aspects essentiels de la vie en Union Soviétique. Ils constituent de fait une protestation et un défi lancé à la transformation de la littérature en une propagande d’Etat, visant une théorie vulgarisée du « réalisme socialiste », censé dissimuler la corruption grandissante de l’élite.

La préoccupation première de Tcharents est l’avilissement de la littérature, un avilissement symptomatique de celui de la vie politique et sociale dans son ensemble. Dans sa Lettre à un ami poète, écrite d’Erevan, il s’élève contre le fait qu’en lieu et place de poésie, il y ait « pléthore de papier et d’encre. » « Nous avons instauré une vie nouvelle, » mais « nous manquons de chants en rapport. » 

« Nous chantons l’amour, nous chantons la mort
Nous chantons la lutte et le travail
Mais dans nos chants aujourd’hui
Il n’est ni amour, ni pensée, ni vie. »

De plus en plus dominés par des « poètes satisfaits d’eux-mêmes, » charmés par leur chant, l’art et la littérature se réduisent à « des chants mutuellement louangeurs. » Réduisant au silence des « chants d’une langue millénaire, » qui célébraient la vie, ces plumitifs rendent un hommage inerte à l’acier et au labeur. Au lieu de faire écho à un monde dans lequel « des milliers d’êtres vivent, éprouvent tristesse, épuisement et joie, » au lieu de chanter les « émotions vivantes, » les « passions énergiques » du peuple et les « mille sentiments de ses cœurs, » ces poètes

« chantent un pantin borgne, unijambiste, sans bras
Ils chantent l’homme qui tient un gramophone
Dans ses poumons, qui
Ne peut qu’éructer des sons insupportables
Et qui n’a ni enthousiasmes, ni passions, ni amours. »

Une autre lettre en forme de poème, adressée au romancier « Axel Bakounts, écrite de Leningrad, » se collète à cette même situation lamentable de la littérature arménienne d’alors. La poésie devrait être « un drapeau déployé dans le cœur, l’âme, l’esprit et le désir des générations montantes, à venir. » Au lieu de cela, elle est composée par des hommes, qui s’imaginent que « l’essentiel est dans le plumage » et qui s’empressent de « couper les ailes de l’aigle » et « mettre en cage son squelette plumé et dénudé. » Tcharents, qui a toujours exigé le niveau artistique le plus élevé, s’opposait à ce déversoir négligent et irréfléchi d’une poésie au contenu officiellement dicté, qui commençait à prévaloir. Il prônait un « effort consciencieux et concentré, » en sorte que « la moindre rouille ne s’insinue dans notre œuvre. » « Tant que nous n’aurons pas appris à considérer chaque mot avec amour » et « avec une noble rigueur, »

« Il sera difficile pour notre parole d’embraser l’horizon
Ou d’atteindre les générations montantes, à venir. » (p. 37)

Or, pour l’heure, ceux qui occupent le perchoir, n’éprouvent ni passion, ni scrupules, et écrivent, dénués de savoir ou de sentiment :

« Lis-les d’un cœur sincère – et dis-moi,
Ces gens ont-ils jamais travaillé ? »

Ces poèmes livrent une approche personnelle de l’évolution même de Tcharents, d’une enfance « semblable à une rivière déferlante » aux années de maturité du poète, « dont le cœur farouche ne galope plus à travers champs, tel un étalon, bride abattue. » Combinant une critique mordante de son temps avec une autocritique personnelle des plus sincère, ils foisonnent d’images de la volonté de lutter, combattre, sans la moindre hésitation. Ils témoignent aussi de manière grisante du fait d’être en vie et de ruer dans les brancards, des hauts et des bas de l’existence, et des combats nécessaires pour surmonter les obstacles qu’elle présente.

Il fut un temps où Tcharents, lui aussi, trahit sa muse, un temps où il choisit « une froide amante, » pour laquelle « entonner des chants aux rêves de métal, » le transportant « sans amour ni passion » vers « quelque nouveau monde de métal. » Un jour, lui aussi « arracha son cœur à la vie et à la terre, » fuit l’existence, même si elle se tenait devant lui, riche de « champs d’idées attendant la récolte, » l’invitant « tel un océan de passions terribles. » C’est vers cette existence qu’il tente désormais de revenir, mais avec davantage de maturité.

« Mon esprit ne tombe plus dans de mesquines questions
Ne s’égare pas de mots pompeux
Telle la balle se faisant plus lourde dans le champ
Empli d’une riche et vaste récolte […] »

« Au lieu d’un tambour, » il tient maintenant « une lyre de cuivre, lourde de pensées » (p. 18) et décide de « traverser l’océan de la vie aux mille couleurs » (p. 19) :

« Nous gagnons maintenant cette limite d’où
Commence une nouvelle et audacieuse ascension,
Effaçons de nos pensées la poussière de vains désirs
Et à nouveau gagnons le large, le grand large ! » (p. 37)

III. Le combattant au plan théorique et culturel

Tcharents s’engagea dans la vie, la révolution, le communisme et l’avenir du peuple arménien non seulement en tant que poète, mais aussi comme intellectuel et théoricien de la littérature. Brillant polémiste, ses contributions améliorèrent la qualité des débats littéraires soviétiques. Intervention significative à cet égard, sa « Lettre ouverte » au Journal littéraire, qui ne fut jamais publiée de son vivant. Elle livre une importante définition d’ordre esthétique et socio-politique à la formule d’alors de la littérature et de l’art, entendu comme « national dans sa forme, mais prolétaire dans son contenu. » L’attention apportée aux détails, ainsi que les contributions émanant d’alliés de Tcharents, montrent que ces mêmes détails sont, en dépit de circonvolutions et de formes ésopiques, rendues nécessaires par la politique, d’efficaces arguments en faveur d’un art authentique. Ils opposent l’écriture à un ordre schématique, censé dissimuler les inconvénients et les dégradations de la vie quotidienne en Union Soviétique. Ils figurent aussi comme une défense de la littérature des petites nations contre la menace d’un chauvinisme Grand-russe, résurgent au sein de l’élite centrale soviétique.

La véritable littérature, soutient Tcharents, exige que celle-ci soit « nationale dans sa forme, » une forme qui épouse et, en quelque sorte, exprime véritablement la vie existante, la vie dans sa particularité, la vie telle qu’elle est vécue dans une terre, une société et un peuple défini, avec leur histoire et leur tradition spécifiques. Une forme nationale requiert aussi que la langue et le style de l’auteur émanent et se développent, de façon organique, à partir de son environnement. Une « forme nationale, » résume Tcharents, « s’exprime » comme « un déploiement réaliste et concret de contenu » :

« […] de telle sorte que la langue et le style de l’auteur, ainsi que les descriptions du peuple et de sa condition […], soient conformes à tel environnement national. » (p. 133)

Cette exigence de « réalisme », de « vision concrète », de « conformité » en littérature s’opposait de manière polémique à la propagande abstraite, déconnectée du réel, et aux généralités inertes, si fréquentes dans la littérature de l’époque. Afin de souligner ce point, Tcharents reprend significativement un article célèbre et controversé de Meguerditch Armen :

« Le prolétariat et la paysannerie, décrits dans ces œuvres, ne sont ni le prolétariat, ni la paysannerie de l’Arménie. Pas plus qu’ils ne sont le prolétariat de la Russie, de l’Azerbaïdjan ou de la Géorgie, car il n’est pas de prolétariat en dehors de son environnement national, ni de prolétariat révolutionnaire en général, abstrait, indépendamment de sa situation concrète et de son environnement concret. »

Inutile de dire que ni pour Tcharents, ni pour Armen, ni pour leurs alliés, cette formule impliquait une limitation de la littérature à des thèmes « nationaux » ou « nationalistes » exclusivement arméniens. On ne saurait « déduire des thèmes nationaux de la conception d’une forme nationale » (p. 135). Une forme nationale n’exclut pas de prendre en considération des thèmes internationaux, pas plus qu’elle ne refuse de s’engager aux côtés de groupes nationaux non arméniens, en Arménie ou ailleurs. Tcharents cite pour preuve les nouvelles de Méguerditch Armen sur la communauté turque d’Erevan, ainsi que ses propres écrits sur Istanbul et les communistes turcs. Néanmoins, souligne-t-il, cette expérience universelle doit être filtrée au travers des perceptions consenties par l’environnement concret, hérité de l’histoire, dans lequel et à propos duquel l’artiste crée et écrit.

Une littérature qui soit authentiquement « nationale dans sa forme, » s’engageant dans la vie et s’acquérant par là même une justesse artistique, doit toutefois aussi, et par une nécessité inexorable, être « prolétarienne dans son contenu. » Elle doit, poursuit-il, englober l’expérience des masses (entendre ici « le prolétariat » et « la paysannerie »). En vertu du fait qu’elles composent la majorité de la nation, les masses la définissent et la constituent dans son essence. « Forme nationale » et « contenu prolétarien » sont donc, affirme Tcharents, « dialectiquement » liés. Le « contenu prolétarien » découle inévitablement de la forme nationale. Laquelle forme nationale ne saurait exister sans contenu prolétarien.

« Il est […] incontestable qu’une forme nationale authentique ne peut être obtenue qu’au moyen d’un contenu prolétarien. » (p. 145)

La logique de l’argumentation est évidente. Si l’art est censé être national, prendre en compte la vie dans son « aspect concret, » il doit inclure l’existence de la majorité, des masses, sinon il prend le risque d’être étroit et partial, perdant ainsi de sa qualité. L’idée de nation en tant que majorité, implicite mais essentielle à l’argumentation, n’est naturellement pas propre à Tcharents, ayant été développée bien plus tôt par Mikael Nalpantian. Or Tcharents l’étend à la sphère de la littérature dans le cadre d’un plaidoyer en faveur d’un art authentique et d’une défense des droits de la littérature arménienne, et de la littérature d’autres petites nations, dans l’univers soviétique plus vaste.

Ce dernier point est développé, non sans hardiesse, dans le discours de Tcharents, lors du premier Congrès des écrivains soviétiques, qui se tint en 1932. Le préambule exprime une conscience du danger d’un chauvinisme Grand-russe dans la société soviétique. Tcharents évoque les craintes que « les anciens [l’intelligentsia russe] ne reconnaissent pas les nouveaux [issus des petites nations]. » Il espère cependant qu’au sein de l’Union Soviétique, l’art et la culture de nations jusque là opprimées s’épanouiront sur un mode qui était prohibé par le passé (tsariste). Car, après tout, la culture de chaque nation renferme des trésors uniques, devant être « appropriés de manière critique » par tous, condition même d’une littérature soviétique plus riche. D’où ses propositions d’un programme de traductions littéraires à grande échelle et de haute qualité.

IV. Odes à la vie et à l’avenir  
    
Tant dans sa vie publique que dans sa poésie, Tcharents, comme il le reconnaît lui-même, fit des compromis et des accommodements. Mais jamais il ne devint « prisonnier de pensées apprises par cœur » et jamais « il n’aspira au chant misérable du marais » (p. 15). Luttant pour survivre au sein de la traîtrise, de la tromperie et de la trahison croissantes, jamais il ne trahit un camarade ou un confrère. Pour justifier sa vision et ses convictions, il se révéla aussi capable d’un courage quasi suicidaire. Alors même que le culte de Staline gagnait du terrain, Tcharents soumettait Le Livre du chemin à la publication. L’ouvrage incluait « Achille ou Biero ? », une critique amusée du stalinisme, ainsi que plusieurs satires visant nombre d’épigones d’alors. Le livre fut finalement publié, mais tronqué et défiguré par la bureaucratie. Les censeurs ne pouvaient toutefois censurer l’ode de Tcharents à la vie et aux générations à venir.

Parallèlement à la critique du nationalisme arménien et aux affirmations de principes égalitaires, treize « Odes » et « Conseils » composent autant de sommets du Livre du chemin. Méditations éblouissantes sur une existence sans entraves, se dirigeant vers son meilleur accomplissement possible. Véritables chefs-d’œuvre, à quelques réserves près, ces textes incitent au voyage et à l’aventure ; poussant chacun de nous à partir « en quête du lointain inconnu » ; nous exhortant à toujours aller de l’avant et à nous dépasser, conditions mêmes pour nous réaliser et nous accomplir. Tcharents invite chacun au monde. Ils arrivent

« Chaque fois, avec toute leur singularité
Chaque fois, différents et originaux
Chaque fois, avec une fraîcheur infinie
Et chaque fois, sans aucune limite. »

Inspirant chacun, il conseille aussi l’esprit de responsabilité et le respect pour autrui, la vie, la société. « La vie t’a été transmise » et « Tu as le devoir de ne pas la laisser glisser de tes larges épaules » (p. 367). Le jardin de la vie « demeure chaotique et désorganisé. » De grands efforts et une « énergie incroyable » sont nécessaires pour que « chaque lopin de terre devienne fertile » et pour que la vie « se fasse joyeuse » pour tous. Cette poésie est véritablement destinée à des temps désintéressés ; une antidote à notre époque égotiste, à cet esprit cupide, à la fois égoïste et destructeur, qui passe aujourd’hui pour de l’individualisme.

Embrassant la vie dans ses formes les plus diverses, ses strates et sa complexité profondes, ces poèmes, même s’ils peuvent traiter de questions socialistes ou communistes, vont au-delà. Telle « Ode à la nature » peut être lue, si on le souhaite, comme un exposé philosophique marxiste sur la relation entre nature et société. Mais il s’agit aussi de poésie, et pas simplement de vers, qui saisit une part de notre éternelle vénération envers la nature, du bonheur infini que nous y trouvons, de notre ambition de la commander et de l’exploiter, mais aussi ce désir irrésistible de ne faire qu’un avec son caractère infini et sa grandeur. C’est, en outre, une histoire de notre maîtrise croissante des forces et des ressources de la nature, et de l’abus que nous en faisons. « Eternellement mouvante » et « éternelle dans son existence, » la nature est « mère » de toute chose, source de lumière, de toute vie, de la richesse et des joies de la vie. Or, à travers l’histoire, les exploiteurs ont « pris les commandes » de « ses trésors infinis » et « les ont mis sous clé et enchaînés, » afin d’asservir l’humanité. Mais, aujourd’hui, les multitudes, « qui des siècles durant se sont languies des caresses et des étreintes de la nature, » qui « semaient, sans jamais goûter aux récoltes, » se présentent comme ses légitimes héritiers.

« Aux bâtisseurs des villes » se prête aussi à diverses approches, exprimant les histoires et les expériences différentes des individus et des peuples. Le poète conseille aux bâtisseurs des villes de « mêler des cendres millénaires » à « celles qui reposent à jamais » dans « la pierre des murailles de la ville » et de « déposer leur cercueil en marbre » à « la porte d’or de la ville » :

« Quant aux cendres des morts, composez le ciment le plus solide
L’agglomérat le plus robuste et le plus résistant
Car c’est avec cela que la terre devient terre,
Le peuple un peuple, l’avenir un avenir […] »

Il ne peut y avoir de présent solide qui ne repose sur les réalisations du passé. Il s’agit peut-être là d’une version de la formule de Marx, selon laquelle « les hommes font de leur histoire leur propre histoire, mais pas en situation de la choisir eux-mêmes. » Or ce poème est aussi, sans conteste, un appel aux hommes et aux femmes à intégrer leur héritage culturel, national, émotionnel et intellectuel propre, afin de pouvoir vivre pleinement. Il s’agit donc, là encore, de l’affirmation d’une continuité fondamentale dans l’histoire, chaque étape étant foncièrement différente, mais en lien, le passé, le présent et l’avenir devenant un ensemble continu, façonné par l’héritage de nos ancêtres et par ce que nous bâtissons à notre époque, pour le transmettre aux générations à venir.  

Sous les coups les plus rudes, Tcharents garda foi et, malgré les horizons resserrés de sa propre existence, il pressa les nouvelles générations à « suivre sa voie, même si cette voie est caillouteuse. » Exhortant leur volonté à « demeurer toujours aux aguets » et souhaitant leurs « désirs en éveil. » Les invitant sans cesse à s’aventurer plus loin, il les assure que :

« A votre retour, plus riche sera votre esprit
Que les trésors de mille caravanes
Et, autre bienfait, vous exaucerez d’inépuisables vœux 
Les offrant même en don à ceux qui souhaitent votre mort et une perte cruelle […] »

Il y a là une nourriture pour des « esprits rebelles, » pour ceux « qu’embrasent les flammes de demain, » pour ceux qui, nourrissant d’immenses et généreuses ambitions, « ne regardent pas en arrière, à mi-chemin du sommet. » Et même si la lassitude pèse parfois :

« Si parfois tu es accablé
D’un ardent désir telle une infirmité,
Muni de ces vers, de cette noble médecine,
Bas-toi pour le lointain inconnu et il t’accordera en offrande
L’immortalité. »

En l’absence d’un corpus acceptable de traductions anglaises (l’anthologie Land of Fire : Selected Poems, traduit par Diana Der Hovanessian et Marzbed Margossian (4), est des plus insuffisante), une analyse en langue anglaise de l’art de Tcharents, de son esthétique poétique, de sa technique et de son esprit d’invention est impossible. Or un indice de son magnétisme est évident dans son pouvoir d’attraction par delà les lignes de partage artistiques et politiques. Les nationalistes ardents s’émerveillent de sa Vision de la mort, délibérément anti-nationaliste, et s’emploient assidûment à l’agrémenter d’un liséré nationaliste. Les anti-communistes saluent la puissance hors pair des « Masses en délire, » négligeant secrètement son éloge de la lutte des classes sans compromis, menée par le prolétariat révolutionnaire. Les commentateurs communistes pousseront un soupir de soulagement, après avoir croisé tel poème philosophique de Tcharents, y voyant l’expression achevée du marxisme. Même les intellectuels apolitiques se complaisent dans la poésie strictement politique de Tcharents, tandis que les post-modernistes sont eux aussi séduits par son héritage, tout en semblant avoir des difficultés à exprimer clairement leurs motifs.

Vahan Tékéyan écrit :

« Le plus triste dans la vie
car le plus digne de mépris,
n’est pas son écoulement, mais
ses paperasses qui n’ont pas bougé. »

Tcharents est de ceux qui jamais ne s’arrêtent. « Esprit autopropulsé, indomptable, » né dans sa Kars provinciale, il devint communiste, puis un chantre du monde, sans jamais cesser d’aimer son Arménie. A travers sa poésie, il demeure « voué à entonner le chant de cœurs par millions » et offrir à « des jours encore à venir » toutes « les grandioses envolées et les passions » de ses meilleurs jours et de son moi exubérant.          

Notes

1. Edition utilisée par l’A. : Œuvres Complètes – Vol. IV (Erevan, 1968) [en arménien].
2. D’après une traduction anglaise de Shant Norashkarian, citée par Eddie Arnavoudian.
3. Id.
4. Eghishe Charents, Land of Fire : Selected Poems, translated by Diana Der Hovanessian and Marzbed Margossian. New York : Ardis, 1986, 271 p. - ISBN-13: 978-0882339221.

[Diplômé d’histoire et de sciences politiques de Manchester (Angleterre), Eddie Arnavoudian anime la rubrique de littérature arménienne dans Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]

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Source : http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20060724.html
Traduction : © Georges Festa – 07.2013.
Avec l’aimable autorisation d’Eddie Arnavoudian.