dimanche 11 août 2013

Allemagne : polémique sur les manuels scolaires turcs / Turkish textbooks under fire in German schools


Allemagne : polémique sur les manuels scolaires turcs

par Janine Albrecht

Deutsche Welle, 21.06.2013

 
[Des experts allemands en sciences de l’éducation ont demandé l’interdiction de certains manuels scolaires, envoyés par les autorités turques pour être utilisés dans les écoles allemandes. Selon eux, ces ouvrages contiennent une vision tronquée de l’histoire.]

Prêter serment à la patrie turque est une pratique normale dans le système éducatif turc. Dans les classes allemandes, néanmoins, la chose suscite bien des remous.

« Mon objectif est de protéger la jeunesse, honorer les anciens et aimer mon pays et la patrie plus que moi-même, » lit-on dans le manuel Türkce ve Türk Kültürü (Le turc et la culture turque), que de nombreux professeurs utilisent en Allemagne pour enseigner en turc aux élèves allemands d’origine turque en Turquie.

L’ouvrage a été spécialement conçu par le ministère de l’Education Nationale de la république de Turquie à Ankara, pour être utilisé à l’étranger.

Les consulats de Turquie en Allemagne l’ont envoyé à tous les enseignants turcs résidant dans ce pays, y voyant tout bonnement le meilleur choix utilisable en tous lieux.

Désaccord des enseignants allemands

« Mais ça ne va pas, » estime Hassan Taschkale, en charge de la politique multi-culturelle à l’Union pour l’Enseignement et la Science dans le land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie.

« Il existe ici suffisamment de matériaux d’excellente qualité, pour que je n'aie pas à recourir à ces manuels, » explique-t-il.

« Le gouvernement turc tente apparemment d’imposer aussi ses idées sur les étudiants allemands d’origine turque, » ajoute-t-il.

Les manuels scolaires en question sont utilisés principalement dans le land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, où les enseignants sont libres d’utiliser des textes qui ne figurent pas normalement dans les programmes scolaires.

De nombreuses écoles s’étant plaintes du contenu de ces ouvrages, l’Union pour l’Enseignement et la Science a demandé leur interdiction.

Ces professionnels estiment que ces manuels sont trop nationalistes et présentent une vision partiale de l’histoire.

Le ministère de l'Enseignement de ce Land enquête sur ces plaintes.

Un droit à la culture et à la langue turques ?

L’ambassade de Turquie en Allemagne n’a pas souhaité faire de commentaires sur l’émoi suscité par ces manuels, faisant remarquer, à l'opposé, la politique de l’Allemagne de ne pas reconnaître la double nationalité. « Les personnes âgées de 18 à 23 ans, qui optent pour la citoyenneté turque, perdent malheureusement leur citoyenneté allemande, au terme des lois de ce pays, » a-t-elle déclaré, ajoutant : « Si l’on considère ces jeunes comme de futurs citoyens turcs, ils ont donc le droit de connaître leur culture et leur langue. »

Accusations de falsification de l’histoire

Le troisième volume de ces manuels scolaires déclare que les Arméniens s’unirent aux Russes et aux Anglais en 1915, afin d’affaiblir l’empire ottoman.

Selon ce texte, les Arméniens auraient accepté de renoncer à leurs terres, après la Première Guerre mondiale. Néanmoins, il ne mentionne nulle part l’expulsion et l’assassinat de près d’un million et demi d’Arméniens.

« Ce qui est dit du génocide pose véritablement problème, » estime Barbara Christophe, du Georg-Eckert-Institut für internationale Schulbuchforschung (G.E.I.) [Institut Georg-Eckert d’Etudes internationales sur les Manuels scolaires], ajoutant ne pas être surprise que cet ouvrage expose un point de vue identique à celui des manuels en usage en Turquie.

Tout en rappelant que ce soit une bonne chose que l'ouvrage aborde le conflit avec les Arméniens, ce qui était complètement nié par les manuels scolaires jusqu’aux années 1990, elle considère que cela est fait d'une manière inacceptable. « Il s'agit naturellement d'une présentation à laquelle l'on ne peut consentir. » Ajoutant que l’Allemagne établit des critères pour les manuels d’histoire, lesquels ne sont pas comparables à ceux des autres pays. Du fait de leur passé nazi, les Allemands sont particulièrement attentifs à leur présentation du contexte historique.

Les élèves des écoles allemandes, précise-t-elle, sont toujours informés des dimensions éthiques de l’histoire, outre les données factuelles publiées dans les manuels d’histoire. Ce qui signifie souvent que les élèves estiment avoir convenablement traité un thème déterminé, sans avoir à s’impliquer personnellement.

« Ce qui les conduit à penser que ce qu’ils apprennent n’a rien à voir avec eux, » souligne Barbara Christophe.

Cette spécialiste a une vision davantage positive des manuels scolaires britanniques : « Ils tentent d’exposer les problématiques historiques et de faire comprendre comment quelqu’un agit à un moment déterminé de l’histoire. Cette manière d’envisager l’histoire pourrait servir d’exemple pour les manuels turcs. »

Les manuels scolaires allemands excluent les immigrés

S’agissant du thème de l’intégration, cette spécialiste des manuels scolaires note que les manuels scolaires allemands sont moins satisfaisants. Elle a participé à une étude sur la présentation des immigrés et de l'immigration dans les manuels allemands, où elle a relevé des points de vue obsolètes.

« L’on trouve des phrases qui excluent les enfants de culture étrangère, » précise-t-elle. Aujourd’hui encore, on rencontre dans les manuels allemands des énoncés du genre : ‘Les musulmans sont des gens qui ont besoin de notre compréhension.’ »

C’est l’un des motifs pour lesquels B. Christophe estime, quant au débat sur les manuels scolaires turcs litigieux, qu'il ne doit pas seulement montrer du doigt la Turquie, mais aussi voir comment l’on peut améliorer l’intégration en Allemagne. A son avis, l’interdiction d’utiliser ces manuels peut lancer un signal erroné. 

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Source : http://www.dw.de/turkish-textbooks-under-fire-in-german-schools/a-16897598
Article publié le 26.06.2013.
Traduction de l’anglais : © Georges Festa – 08.2013.