samedi 10 août 2013

Maryam Şahinyan (1911-1996)


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Maryam Şahinyan, la réfugiée arménienne qui portraitura la vie sociale d’Istanbul cinquante années durant

par Ánxel Grove


 
[Elle appartenait à une riche famille qui perdit tout, alors que la petite fille avait 4 ans, fuyant le génocide arménien de 1915.
Ils s’établirent à Istanbul, où Maryam Şahinyan négocia et réalisa des portraits dans l’atelier Foto Galatasaray, entre 1935 et 1985.
Elle a laissé 200 000 négatifs qui retracent une histoire ethnique, sociale, religieuse et économique de la capitale de la Turquie. Une anthologie est exposée à Amsterdam.]

L’histoire de Maryam Şahinyan (1911-1996) est l’une de ces odyssées humaines de nature épique qui réconforte, réaffirme la confiance dans les êtres humains et transforme la photographie en un itinéraire exemplaire. Née au mauvais moment, à la veille de l’inhumaine Première Guerre mondiale, qui plus est, dans la région de l’Anatolie centrale de Turquie, elle appartenait à une famille d’origine arménienne qui dut fuir dans l’urgence le premier génocide systématique moderne, le massacre de 1,5 à 2,5 millions de personnes pour des raisons ethniques.

Réfugiés à Istanbul, où le racisme cruel des hyper-nationalistes turcs contre les Arméniens ne s’était pas déchaîné, Şahinyan administra durant cinquante ans, de 1935 à 1985, l’atelier Foto Galatasaray. Dans ses installations modestes, qui déménagèrent trois fois, et avec un vieil appareil photo à plaque de verre, Şahinyan a tracé une des histoires visuelles les plus détaillées et poétiques de la capitale turque.

L’un des rares fonds d’archives complet

Lorsqu’elle décida de prendre sa retraite, à 74 ans, elle avait photographié en silence et sans grande prétention artistique l’évolution ethnique, sociale, religieuse, politique et économique de la vibrante capitale de la Turquie, à des moments décisifs. Première femme photographe à se consacrer au plan professionnel à cette activité dans ce pays, elle a laissé un patrimoine de 200 000 négatifs, qui sont considérés comme le fonds d’archives iconographiques le plus important de Turquie, d’un point de vue démographique, culturel et social ; l’unique inventaire complet d’un de ces nombreux studios de photographie, qui œuvraient dans la ville, et l’un des rares exemples intacts conservés d’archives de plaques de verre photosensibles.

L’exposition « Foto Galatasaray – de fotostudio van Maryam Şahinyan » [Foto Galatasaray, le studio photo de Maryam Şahinyan], à l’affiche au Centre de photographie FOAM d’Amsterdam (Pays-Bas), jusqu’au 12 mai, présente une sélection d’œuvres de cette femme culte – elle parlait français, italien, arménien et turc – qui voua sa vie à son studio – elle ne se maria pas, n’eut pas d’enfants… - et préserva une intégrité artistique face à l’intolérance que, plus d’une fois, il lui fallut esquiver pour des raisons d’ordre sexuel, même si sa condition féminine l’aida aussi à atteindre des clientes, qui se sentaient plus à l’aise devant une femme que devant un homme. On l’appelait « la photographe préférée des femmes. »

Jeunes mariés, boxeurs prenant la pose…

Foto Galatasaray proposait des portraits de famille ou des objets de souvenir ou de promotion personnelle – du couple de jeunes mariés aux boxeurs prenant la pose, en passant par des photos d’identité pour passeport, des Italiens en rendez-vous d’affaires ou des religieux appartenant à des ordres différents -, mais Şahinyan n’est pas tombée dans le tape-à-l’œil des autres. Jamais elle n’utilisa, par exemple, les fonds de décor recherchés comme arrière-plan à ses photos et, bien que l’éclairage fût direct et sans recours dramatique aux ombres, elle veilla à ce que ses images tirassent profit du glamour, de la candeur et de la tension qui émanaient des personnages. Elle n’accepta pas non plus l’arrivée de la couleur et les progrès techniques, continuant d’utiliser la chambre de grand format et les négatifs en blanc et noir, qu’elle révélait et tirait sur papier elle-même.

Ce fonds d’archives, précise le musée, « prouve la nécessité et la grande importance d’une représentation culturelle dans l’agitation de la vie journalière » de la métropole turque. Les photos que réalisa en silence Şahinyan embrassent des périodes politiques clé, comme la guerre entre la Turquie et Chypre en 1974, « reflètent les changements démographiques issus de la géopolitique, parmi lesquels la diminution de la population grecque, juive et arménienne ; les mutations vestimentaires, accessoires de mode et coiffures, les différences entre générations suscitées par l’adaptation à la ville et les prototypes de genre. »

Petite-fille d’Agop Şahinyan Paşa, parlementaire ottoman, et née avec les privilèges sociaux liés à cette condition, la future photographe appartenait à une famille qui comptait de grandes possessions en Anatolie – une trentaine de villages avec leurs terres leur appartenait en biens propres. Après avoir cherché refuge à Istanbul contre la persécution ethnique, ils vécurent modestement. Son père s’associa en 1933 avec deux photographes des Balkans, qui géraient un studio de photographie. Maryam se chargea des installations, deux ans après avoir appris les rudiments du métier. 

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