samedi 31 août 2013

Vahan Zanoyan - A Place Far Away / Un lieu loin d'ici


© Create Space Books, 2013


L’essayiste Vahan Zanoyan attire l’attention sur le trafic sexuel en Arménie
 
par Lucine Kasbarian
 


EREVAN – Le trafic d’êtres humains représente un commerce international évalué à 32 milliards de dollars, chaque année. En 2008, les Nations Unies ont estimé que près de 25 millions de gens, originaires de plus de 125 pays différents, faisaient l’objet de trafic à destination de quelque 135 pays à travers le monde.

D’après l’Organisation Internationale pour les Migrations [International Organization for Migration], le trafic sexuel signifie le fait de contraindre un migrant à un acte sexuel comme condition de permettre ou organiser sa migration. Le trafic sexuel recourt à la contrainte physique ou sexuelle, à la tromperie, à l’abus de pouvoir et à l’asservissement découlant d’une dette d’argent. Les femmes et les enfants victimes de trafic, par exemple, se voient souvent proposer du travail dans l’industrie ou les services, mais, au lieu de cela, sont forcés à la prostitution, tandis que leurs passeports et autres papiers d’identification sont confisqués. Ils peuvent même être battus ou enfermés, leur liberté ne leur étant promise qu’après avoir monneyé – au moyen de la prostitution – leur prix d’achat, leur voyage et leur visa.

Dans les Etats de l’ancienne Union Soviétique, comme l’Arménie, les populations vulnérables sont particulièrement impactées par ce phénomène global. Depuis l’indépendance de l’Arménie, des milliers de femmes et de jeunes filles arméniennes ont été emmenées – vers la Russie, la Turquie et certains Etats arabes du Golfe Persique – à des fins de prostitution.

Une enquête menée en 2003-2004 par Edik Baghdassarian et Ara K. Manoukian, journalistes pour Hetq.am et l’association The Trust Must Be Told, a conclu qu’environ 2 000 Arméniennes étaient impliquées dans le trafic sexuel aux Emirats Arabes Unis, à Bahreïn et à Oman. Leurs constatations sont documentées dans le film Desert Nights, ainsi que dans l’ouvrage homonyme.

Début 2013, l’essayiste arméno-américain Vahan Zanoyan a publié A Place Far Away (éditions Create Space Books), un roman policier sur le trafic sexuel en Arménie. Si l’intrigue se lit comme une sordide saga à suspense, les situations sont largement basées sur des faits réels, résultat d’une enquête de terrain menée par l’auteur.

Dans le récit captivant de Zanoyan, l’action se passe entre Lara Galian, victime de trafic, et les tentatives d’Edik Laurian, journaliste suisso-arménien d’investigation, pour découvrir ce qui est arrivé à celle-ci et à ses proches.

Agée de 16 ans, Lara vit avec sa famille dans le village pauvre de Saralandj, situé quelque part en Arménie (1). Inconsciente de sa beauté frappante, Lara devient, sans s’en douter, la cible d’un ponte local du crime, Sergueï Ayvazian, lequel espère exploiter ses attraits. Ayant décliné la proposition d’Ayvazian d’organiser une lucrative carrière de modèle pour Lara, Samvel, le père sceptique de Lara, est retrouvé mort dans un ravin. En proie au chagrin, malade et sans le sou, la mère de Lara accepte à contrecœur l’offre d’Ayvazian et autorise Lara à voyager à l’étranger. Une fois sous la garde d’Ayvazian, Lara est battue, violée et découvre la véritable nature du travail qui l’attend. Envoyée de Moscou à Dubaï, Lara est finalement vendue, au terme d’un contrat d’un an, à un cheikh local. Tandis que Lara rejoint, malgré elle, ses ravisseurs, elle tente néanmoins de préserver sa santé et complote sa fuite. Parallèlement, le journaliste Edik Laurian découvre et enquête sur le cas de Lara en Arménie. Au fil de l’action, Edik, Lara, sa famille et toute une série de personnages douteux luttent pour dicter à Lara son destin, jusqu’au dénouement palpitant.

L’entretien qui suit avec Vahan Zanoyan s’est déroulé à Erevan le 20 juin dernier.

- Lucine Kasbarian : Comment avez-vous décidé d’écrire ce livre ?
- Vahan Zanoyan : C’est par hasard que j’ai découvert le phénomène du trafic sexuel en Arménie. Lors d’un voyage d’affaires à Dubaï, j’ai rencontré une ravissante Arménienne de 17 ans. Cette jeune fille parlait avec une autre femme, et je peux dire que cette conversation était tendue. C’est une longue histoire, mais il m’a fallu six mois pour l’obtenir d’elle, car cette jeune fille avait très peur. Je l’ai dédommagée pour son temps, afin que ses souteneurs ne se doutassent de rien. Finalement, elle a commencé à me faire confiance et à me raconter ce qui lui était arrivé. J’ai passé près de deux ans à enquêter sur ce dossier. En clair, Lara Galian est le portrait-robot de quatre jeunes filles arméniennes que j’ai croisées à Dubaï. Tous les noms et lieux figurant dans le livre ont été changés pour protéger des gens innocents.

- Lucine Kasbarian : Quel a été l’accueil réservé à A Place Far Away ?
- Vahan Zanoyan : Le livre a reçu des réactions et des comptes-rendus très favorables de la part des médias et des lecteurs. Je ne vise pas à tirer profit de cette initiative. Mon objectif est de faire prendre conscience, d’aider les victimes et de travailler à la prévention.
Tous les bénéfices issus de la vente vont au United Methodist Center on Relief (2), une organisation à but non lucratif, qui aide à intégrer et réhabiliter les victimes émancipées du trafic sexuel et qui est très présente en Arménie, ainsi qu’à Orran (3), une organisation caritative, qui procure des refuges pour les plus vulnérables dans la société arménienne – comme les jeunes sans abri, contraints de vivre dans les rues. Ils sont les premiers à être rabattus par les trafiquants.
Orran travaille dans la prévention, tandis que UMCOR gère des refuges, où ils aident à réhabiliter des victimes qui ont pu être sauvées. Sauver les victimes peut représenter un véritable défi, certains souteneurs mettant en scène de fausses tentatives de sauvetage, afin d’abuser les filles. Ils les enferment, les rouent de coups, les dissuadant ainsi de croire à de vraies tentatives de sauvetage ultérieures. Mais on manque de ressources ou d’argent pour réaliser tout ce qu’il faudrait faire.

- Lucine Kasbarian : En juin dernier, votre ouvrage a été traduit en arménien. Pouvez-vous nous en dire un mot ?
- Vahan Zanoyan : Pour aider à lancer cette nouvelle édition en Arménie, je suis apparu dans presque toutes les grandes émissions-débats à la télévision arménienne. Une réception a été organisée à la résidence de l’ambassadeur des Etats-Unis, [John] Heffern, à Erevan, rassemblant une centaine de personnes, dont des journalistes et des organisations impliquées dans la lutte contre le trafic d’êtres humains.
Malheureusement, de nos jours, l’Arménie est divisée entre de nouveaux riches vulgaires, qui ne lisent pas, et la classe défavorisée, qui aime lire, mais ne peut se permettre d’acheter des livres. Ce qui fait qu’actuellement, l’Arménie ne s’enorgueillit pas d’un vaste lectorat, comme par le passé. Cela dit, le trafic des blanches est en ce moment un sujet sensible dans certains milieux. Mon livre coûte 3 000 drams [environ 7,50 dollars US], ce que la plupart des Arméniens ne peuvent se permettre. Je ne suis donc pas certain que le livre se vende bien en Arménie, même s’il figure en tête d’une liste d’ouvrages à succès, compilée par Armenpress.

- Lucine Kasbarian : Que vouliez-vous réaliser en écrivant ce livre ?
- Vahan Zanoyan : J’avais envie de recourir à un suspense palpitant, afin d’exposer un des problèmes les plus significatifs de notre époque. Je voulais aussi contribuer à faire prendre conscience de l’existence d’une classe criminelle en Arménie. Si nous édulcorons ce côté de la vie par fierté nationale, nous rendons un très mauvais service à notre pays et à notre peuple. Outre le fait de narrer l’histoire principale, je voulais aussi mettre en valeur le peuple arménien, notre histoire, notre culture et notre courage moral. Par exemple, j’évoque la beauté du paysage arménien, de manière à rappeler aux gens les talents de notre nation, nos atouts indéniables, et inspirer ceux qui, plus que jamais, ont besoin d’élévation morale.

- Lucine Kasbarian : Quel message aimeriez-vous adresser aux jeunes filles, aux femmes pauvres ou défavorisées d’Arménie ?
- Vahan Zanoyan : Ne cédez pas aux promesses qui ont l’air trop belles pour être vraies ou qui font appel à votre vanité. Si vous êtes dans la misère, il existe d’autres alternatives. Une adolescente de 16 ans fera confiance à son propre cercle d’amis ou de proches, nombre d’entre eux pouvant la monnayer. Ce qui peut inclure d’anciens camarades de classe ayant de mauvaises fréquentations, des frères devant financer leur consommation de drogue ou des oncles qui ont des dettes de jeu à rembourser. Ils n’hésitent pas troquer un ami ou un proche pour subvenir à leurs besoins.

- Lucine Kasbarian : Certaines jeunes filles s’échappent-elles et reviennent-elles dans leurs familles ? Pourquoi certaines restent-elles, même après avoir « payé leurs dettes » ?
- Vahan Zanoyan : Pour l’immense majorité d’entre elles, la fuite semble impossible. Pour beaucoup, il existe des questions morales insurmontables. Comment une jeune fille peut-elle reprendre une existence respectable en Arménie, si elle a été déshonorée par la prostitution ? Les malfrats règnent par la peur. Les trafiquants, souteneurs et tenancières de maisons closes sont tous arméniens. Ils corrompent la police, de surcroît.

- Lucine Kasbarian : Que dites-vous à ces Arméniens qui ne veulent pas attirer l’attention sur ce phénomène, du fait de son côté honteux ?
- Vahan Zanoyan : Impossible de dire amot eh ! [quelle honte !], se sentir gêné et ne rien faire ! Notre silence nous rend complices de ce crime. La meilleure chose pour les trafiquants est cette espèce de silence radio sur leurs activités. En les dévoilant, nous aidons les victimes. Si j’en avais les moyens, je distribuerais gratuitement l’ouvrage à chaque Arménien âgé de plus de 18 ans, en Arménie et à l’étranger. Parler en toute franchise peut aussi rendre le pouvoir plus zélé. Depuis la sortie du documentaire Desert Nights, les autorités ont commencé à se préoccuper de la question. Auparavant, ces mêmes autorités avaient tendance à considérer les victimes plutôt comme complices de ces crimes.

- Lucine Kasbarian : Qu’aimeriez-vous voir se produire, concernant le trafic d’êtres humains ?
- Vahan Zanoyan : Beaucoup d’organisations importantes luttent contre les symptômes de ce trafic. Dont House of Hope (4). Elle met des orphelinats gérés par l’Etat à disposition des adolescentes, avec un logement sûr, un environnement familial et un soutien psychologique, ainsi que des conseils et une formation professionnelle. Ces organisations effectuent un travail précieux, traitent les symptômes qui affectent ces jeunes filles, mais pas les causes profondes, à savoir la situation économique et sociale dramatique en Arménie.
70 ans de régime soviétique, des foyers brisés, les pères qui quittent leurs familles pour travailler à l’étranger et qui ne reviennent pas – tout cela contribue au déclin de notre fibre morale collective. En 1915, les Arméniennes se jetaient dans l’Euphrate, préférant mourir plutôt que d’être violées par les Turcs. De nos jours, des femmes et des familles arméniennes défavorisées se tournent vers la prostitution par choix de survie.
Les choses s’améliorent et j’aimerais que ça continue. La police arménienne se montre davantage coopérative à ce sujet. Nous avons besoin de plus de gens travaillant avec les victimes, d’organisations de prévention, que les lois soient appliquées, de programmes de réhabilitation et de réinsertion des victimes. Chaque jour apportant son lot de nouvelles victimes, nous devons y mettre un terme à la source, en nous occupant des victimes existantes. Mais, comme je l’ai déjà dit, la cause première est la situation économique et sociale désastreuse dans le pays. Tant que ce problème ne sera pas réglé, ce phénomène ne fera qu’empirer.

- Lucine Kasbarian : En écrivant ce roman, vous avez aussi réussi à intégrer des points de vue personnels et une volonté de la diaspora d’être entendue par les Arméniens d’Arménie. Par exemple, le personnage d’Edik écrit des vers, en s’émerveillant du paysage arménien. Un critique a déclaré que vos descriptions sont irrésistibles, au point qu’elles pourraient soutenir le tourisme en Arménie. Le même Edik repense aux codes moraux ancestraux arméniens : « La dignité suprême de l’homme était de vivre avec ses propres moyens. » L’expérience du rapatriement de votre famille est aussi présentée, les Galian étant des aghbars, terme péjoratif pour « frères », qui était et reste assigné à certains rapatriés. Pourriez-vous nous en dire un mot ?
- Vahan Zanoyan : Comme vous le dites justement, ce livre est plus que l’histoire d’une victime de trafic. Dans un roman de ce genre, je me suis senti obligé de présenter aussi le pays, à la fois dans sa beauté, son histoire, et dans la bonté de l’homme ordinaire, comme dans ses problèmes profonds, comme le règne d’oligarques sans pitié, la corruption, et la peur que cela répand. La dynamique entre les Arméniens autochtones et ceux de la diaspora est une composante de la réalité arménienne d’après l’indépendance, et n’aurait pas pu être exclue du récit. Le contraste entre la réactivité des Arméniens de diaspora, en général, vis-à-vis de situations face auxquelles leurs compatriotes d’Arménie se montrent largement indifférents, m’a toujours intrigué, et je voulais intégrer cet aspect au roman.

- Lucine Kasbarian : Le personnage d’Edik évoque aussi comment, dans l’Arménie post-soviétique, des responsables au pouvoir ne purent être contestés sans de graves, et parfois mortelles, conséquences, et comment « l’approche militante, de type occidental, n’a pas de place dans cet état d’esprit. » Pourriez-vous préciser ?
- Vahan Zanoyan : Un des fondements de la philosophie communiste et du système soviétique, qui régissait l’Arménie, était la soi-disant prééminence du bien public et collectif sur les droits individuels. L’individualisme, qui constitue le moteur important de la civilisation et de la philosophie occidentales, n’avait pas de place dans le système soviétique. De nos jours, je constate cela en Arménie, lorsque, par exemple, j’observais l’attitude des gens vis-à-vis du style de la campagne présidentielle de Raffi Hovanissian. Tout le monde sait que les dirigeants actuels sont mauvais, mais personne ne pense que cet état de choses puisse être changé. Pouvez-vous imaginer un tel comportement aux Etats-Unis ou en Europe de l’Ouest ? Une poignée d’oligarques, peu importe leur façon d’élaborer leur système de clientélisme et de loyauté bureaucratique, ne devrait pas être en mesure de gouverner un pays, où tout le monde sait et observe ce qu’ils font. Et pourtant, ils continuent d’agir impunément en Arménie, car les gens ont été conditionnés – par 70 ans de régime soviétique – à accepter l’autorité, à ne pas contester. L’Arménie ne pourra entamer un processus de guérison qu’une fois que ce lien avec ce cycle vicieux aura été rompu.

- Lucine Kasbarian : Dans le récit, vous présentez un acte de vengeance qui se produit, suite à l’inaction des autorités pour appréhender et punir des criminels. Pensez-vous qu’il y ait une place pour l’autodéfense en Arménie aujourd’hui ?
- Vahan Zanoyan : L’autodéfense est une chose dangereuse à plaider ; voilà pourquoi je ne m’en fais pas l’avocat. Elle est dangereuse, tout simplement pace qu’elle peut conduire aisément à de nouveaux gangs, des guerres de gangs, et à de nouvelles destructions. L’autodéfense populaire ou à grande échelle n’est donc pas la réponse. Mais il y a eu des moments critiques dans l’histoire, où la situation est si désespérée que des actions du type « loi du talion » sauvent la mise. Je pense qu’un cas de ce genre, célébré comme tel, contribue à faire bouger les choses, sans parler du fait de redonner espoir aux gens.

- Lucine Kasbarian : Des projets ?
- Vahan Zanoyan : Je prévoie de revenir à Dubaï pour des recherches complémentaires en vue d’une suite et savoir ce que sont devenues certaines jeunes malheureuses, que j’ai rencontrées.

- Lucine Kasbarian : Comment les lecteurs peuvent-ils vous aider ?
- Vahan Zanoyan : Ils peuvent aider le grand public à prendre conscience en faisant circuler le film documentaire Desert Nights (5).
Ils peuvent aussi diffuser cet entretien. Et trouver le moyen d’envoyer un exemplaire de ce livre à chaque membre du Congrès des Etats-Unis.
Ils peuvent acheter des exemplaires papier ou électroniques d’A Place Far Away pour des collègues, des amis et des décideurs (6).
En septembre [2013], je vais effectuer une tournée à l’Est des Etats-Unis et au Canada pour promouvoir l’ouvrage. Je présenterai des conférences à l’église Saint-Vartanantz, à Ridgefield, N.J., le 22 septembre, et au Diocèse arménien à New York, le 26. Pour plus de détails, voir ma page Facebook (7).

- Lucine Kasbarian : Pourquoi avoir choisi de publier à compte d’auteur ?
- Vahan Zanoyan : J’ai essayé la voie traditionnelle, mais cette expérience a été une des plus exaspérante de ma vie. La pratique dominante dans l’industrie éditoriale est d’exiger des auteurs qu’ils soumettent une lettre de présentation d’une page à des agents pour les représenter. Je n’ai jamais pu admettre d’essayer de résumer le concept de ce qui est devenu A Place Far Away dans un synopsis d’une page, mais j’ai quand même contacté 22 agents au total – en vain. Comme je me moque du soi-disant prestige lié au fait d’être affilié à un éditeur traditionnel, j’ai décidé de produire le livre de mon propre chef, afin d’en garder le contrôle éditorial. Je ne le regrette absolument pas.                                  
         
NdT

1. Marz de Shirak (nord-ouest de la république d’Arménie).

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Traduction : © Georges Festa – 08.2013.