dimanche 1 septembre 2013

Ana Arzoumanian - Interview / Entrevista

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Entretien avec la poétesse Ana Arzoumanian :

« La poésie est un rythme, une étrangeté au monde, un certain malaise avec les choses. »

par Mario Pera

La Convención, 25.03.13

 

La poétesse et romancière argentine, d’origine arménienne, Ana Arzoumanian est devenue, au fil de la publication de divers recueils et romans, l’une des voix principales de la littérature contemporaine de son pays.

Avocate de métier, elle a lié très jeune l’exercice de sa carrière professionnelle à la pratique de sa création littéraire, en particulier la poésie, produisant des recueils remarquables où se détache le travail avec le mot et les images suggestives, comme moyen pour manifester son étonnement face au monde dans lequel nous vivons. Un regard qui lie directement sa poésie à ses recherches et à son travail sur les thèmes de la dénonciation des génocides et des exterminations de diverses populations, parallèlement à la quête de la justice dans toutes ses dimensions.

De même, elle a poursuivi des études de psychanalyse à l’Institut Lacanien de Buenos Aires, ce qui lui a permis de comprendre et de développer, à partir de cette perspective, la nature et les liens d’interaction entre les divers personnages de ses romans.

Parmi ses recueils se distinguent El ahogadero [Hammam] (2002) et Cuando todo acabe todo acabará [Quand tout s’achève tout va s’achever] (2008) ; parmi ses romans, La mujer de ellos [La femme à eux] (2001), Juana I [Jeanne Ière] (2006), qui a inspiré la mise en scène théâtrale La que necesita una boca [Besoin d’une bouche], de Román Caracciolo, et Mar Negro [Mer Noire] (2012), son dernier roman, paru récemment et qui a lui valu des critiques très positives. Elle a travaillé, en outre, à la traduction de l’ouvrage Sade et l’écriture de l’orgie. Pouvoir et parodie dans « L’Histoire de Juliette », de Lucienne Frappier-Mazur (édition espagnole, 2006) et, dans la catégorie des essais, se détache son ouvrage El depósito humano. Una geografía de la desaparición [Le dépôt humain. Une géographie de la disparition] (2010), lié à nouveau à la thématique du génocide, compte tenu de sa qualité de membre de l’Association Internationale des Chercheurs sur le Génocide.

Ana Arzoumanian est une promotrice active de la culture arménienne dans son pays, l’Argentine, ce qui l’a amené à co-participer au documentaire A –Diálogo sin fronteras [A – Dialogue sans frontières], filmé entre l’Argentine et l’Arménie, grâce auquel elle a pu découvrir la terre d’origine de ses ancêtres.

Indubitablement, la parole poétique d’Ana Arzoumanian se distingue comme l’une des principales d’Argentine. Dans l’entretien qui suit, Ana nous parle de son travail littéraire, de certaines de ses expériences et de thèmes essentiels de ses publications, tout en nous faisant part de sa vision du travail de l’écrivain.

- Mario Pera : Chère Ana, tu es avocate, tu as travaillé au ministère de la Justice de ton pays et tu as occupé une chaire universitaire dans le domaine du droit. Il est certain que pour étudier le droit, il faut lire beaucoup, mais pas nécessairement de la littérature, encore moins de la poésie. Comment t’es-tu liée à la littérature, à la poésie ? Peut-être un proche, un enseignant t’a-t-il amenée à découvrir les lettres ? Quel livre, dirais-tu, t’a-t-il le plus marquée comme écrivain ?
- Ana Arzoumanian : La poésie est un rythme, une étrangeté au monde, un certain malaise par rapport aux choses. Dans ce sens, je peux dire que j’écrivais, même quand j’étudiais le droit ou je donnais des cours à l’université. Ma façon d’aborder la loi et la justice n’est pas entrée en conflit avec la poésie. Par exemple, quand il fallait que je parle sur le langage juridique, j’apportais dans mon cours le tableau d’Egon Schiele, La Jeune fille et la mort, pour expliquer à partir du discours pictural les langues et les genres. Ou bien, pour mieux comprendre les sources de la légalité, j’ai fait partie d’un groupe d’étude sur la Thora ; livre sacré et recueil de lois, mais aussi un livre poétique.
J’ai été très proche des positions de la nord-américaine Martha Nussbaum au sujet de sa Justice poétique ou du Belge François Ost et son Raconter la loi, à propos de la relation étroite entre le droit et la littérature (1). Ce lien entre le poète et la loi est très ancien : le législateur platonicien loue le poète pour son prestige et, pour cela même, l’exile de la République.
La lecture de L’étranger de Camus a bouleversé mon univers au point de me faire sentir qu’il y avait des possibilités plus radicales quant à cette étrangeté à laquelle je faisais allusion au début. Camus, de l’intérieur de son texte, reflétait avec plus d’acuité ce malaise et m’a plus qu’appelée, portant à l’extrême ma passion pour la littérature.

- Mario Pera : Il y a dix ans, tu as effectué un 3ème cycle en psychanalyse à l’Institut Lacanien de Buenos Aires. Le fait de te lier de façon aussi proche à la psychanalyse a-t-il influé sur ta façon de t’approcher de la poésie ? Crois-tu que, d’une certaine manière, le fait d’écrire t’a servi de psychanalyse auto-impartie ?
- Ana Arzoumanian : J’ai commencé à étudier la psychanalyse, parce qu’un personnage de mon roman, La mujer de ellos, finissait entre crime et folie, et que je ne comprenais pas ce qui lui était arrivé. L’écriture se situe tellement hors de ce « je » minuscule, personnel, elle est tellement de l’ordre de « l’autre », comme disait Rimbaud, qu’on ne sait qui en nous écrit ou ce qui s’écrit en nous.
Pour comprendre ce personnage, j’ai entrepris des études très centrées sur les psychoses. J’ai assisté à la présentation de malades dans des hôpitaux psychiatriques, et j’ai découvert de la beauté dans ces paroles de souffrance. Ensuite, j’ai écrit Juana I, un texte sur la reine Jeanne d’Espagne, appelée « la Folle », et les avatars d’une subjectivité en deuil.
De sorte que l’étude de la psychanalyse n’a pas été un itinéraire thérapeutique personnel, mais plutôt un accompagnement (et je citerai ici un autre grand : Beckett ; un accompagnement, comme le déclare Beckett en liaison avec l’imagination. « L’analyse est accompagnement. »). L’écriture constitue un lien très profond en moi ; plus qu’une psychanalyse auto-impartie, elle représente un corps.

- Mario Pera : Un de tes thèmes principaux d’étude et de préoccupation sont les génocides et, en particulier, le génocide dont a été victime le peuple de tes ancêtres, le peuple arménien. Il y a peu, tu as publié El depósito humano. Una geografía de la desaparición (2010). Or, tu as aussi étudié celui du peuple juif, qui est indubitablement le plus commémoré. As-tu intégré en quelque manière ce thème d’étude dans ton œuvre littéraire ? S’agissant d’un sujet si difficile, je pense qu’il existe toujours la possibilité d’une infiltration, plus ou moins intentionnellement.
- Ana Arzoumanian : Les génocides, l’extermination, l’anéantissement d’une population ou d’un groupe me préoccupent au point qu’ils ne m’amènent pas seulement à réfléchir, mais à « faire quelque chose » face à ce genre d’injustice, et l’écriture, c’est de l’action. C’est changer l’Histoire à l’intérieur d’une histoire. Plus que s’infiltrer dans ma littérature, ce thème la constitue. 
Je suis la petite-fille de survivants du génocide arménien. Mes grands-parents ont perdu leurs parents, leurs proches, leurs enfants. Ils ont perdu leurs maisons, leur travail. Ils ont perdu une langue, un monde. Ici, en Amérique du Sud, ils ont essayé de rebâtir un foyer, ce qu’ils ont fait avec ces vestiges. Je me suis nourrie de ces vestiges.

- Mario Pera : Pourrais-tu nous présenter ton style de travail poétique ? Es-tu du genre à créer des structures pour tes recueils, ou bien sont-ils indépendants entre eux ? Utilises-tu une idée ou une volonté de corpus poétique pour l’ensemble de ton œuvre ?
- Ana Arzoumanian : Une phrase surgit, qui suscite une atmosphère, laquelle s’installe comme un tourbillon dans le regard. De ce regard naît un corps. C’est le désir. C’est ainsi que commence un nouveau livre. Liée au désir en turbulence, débute une tâche profonde d’enquête.
Tous mes livres comportent un travail d’étude et d’analyse. Des recherches dans diverses disciplines : histoire, philosophie, anthropologie, sociologie. Je réalise ainsi un tissu, une trame entre le parcours entamé dans la recherche et le désordre de cette même recherche. Chaque livre est un corps nouveau, car avec chaque livre je suis un corps nouveau.

- Mario Pera : Ana, la poésie, l’écriture en général, est un travail très absorbant et exigeant. Elle requiert en outre concentration, constance et, surtout, du travail de la part de l’auteur. Dans ton cas, as-tu été contrainte de renoncer ou d’abandonner ce que tu aimais faire ou tirais-tu satisfaction du fait d’être poète, du fait ou dans le but d’écrire de la poésie ? Je pense ici à plusieurs écrivains, qui ont renoncé à exercer leur métier et leurs activités « officielles » et autres, afin de se consacrer pleinement à l’écriture.
- Ana Arzoumanian :  Je suis avocate de métier et j’ai fait partie des premiers groupes de médiateurs de justice de la nation argentine. Au moment de mon passage au ministère de la Justice, j’ai publié mon second ouvrage. L’éditeur, le poète Luis O. Tedesco, m’a poussée à m’aventurer dans le langage, à arriver jusqu’au lieu où le mot tente d’atteindre les choses. Je me suis embarquée dans cette entreprise avec toute ma sensibilité. Je me suis prêtée aux sensations, et ce fut toute une éducation que de savoir me livrer au langage. Ce fut un travail tellement jouissif qu’au lieu d’impliquer un sacrifice, délaisser mon métier pour la poésie m’est apparu comme nécessaire.

- Mario Pera : Etant écrivain, es-tu du genre à avoir des livres de chevet ? Y a-t-il un livre ou un auteur auquel tu te réfères sans cesse ? Et, si ce n’est pas indiscret, quel livre, de prose ou de poésie, aurais-tu aimé écrire ?
- Ana Arzoumanian : Il y en a tellement ! Ma bibliothèque occupe un espace en forme d’utérus. Les livres me recouvrent et m’entourent. Marina Tsvetaïeva, Odysséas Elytis, Ingeborg Bachmann, Pier Paolo Pasolini, Yehuda Amichaï, Raúl Zurita, Mahmoud Darwich, Aimé Césaire, Viel Temperley, et tant d’autres !
J’aime bien être étonnée par une écriture, je recherche l’extase en poésie. Quand ça arrive, je me dis : « J’aurais aimé écrire ce livre. » Un peu comme ce vers de Paul Celan (autre écrivain fétiche) qui dit : « Je suis toi ».
Les limites se déplacent, et l’union est presque extatique. Cela arrive parfois, et chaque fois, c’est une nouvelle joie. Il y a peu, j’ai découvert La Tentation de saint Antoine de Flaubert, auparavant Théorème de Pasolini, Kaspar de Peter Handke, et ainsi de suite…

- Mario Pera : Outre la poésie, tu as publié plusieurs romans comme La mujer de ellos (2001) ou Mar Negro (2012), et des recueils de nouvelles comme La granada (2003). Peut-être serait-ce un peu injuste de parler en ces termes, mais avec lequel de ces genres littéraires t’identifies-tu plus ? Seraient-ils complémentaires pour exprimer complètement ce que tu as besoin de faire savoir ?
- Ana Arzoumanian : La poésie ne raconte pas d’histoires, elle n’invente pas un autre monde, mais transforme notre rapport avec celui-ci. En ce sens, je suis Henri Meschonnic, pour qui la poésie est un mouvement du langage, un ébranlement, un rythme.
De sorte qu’il ne s’agit pas de savoir si l’on écrit en vers ou en prose ; distinction opérée par les Grecs dans l’Antiquité, distinction qui eut un caractère pédagogique, mais qui a poussé cette pointe d’Occident à diviser et non à mettre en relation. La Bible est écrite en prose et, cependant, c’est de la poésie. Et elle l’est précisément par cette respiration qui emporte le lecteur et le conduit vers une région autre, un ailleurs à partir duquel elle se mue en prière.
Mes livres commencent par une phrase, et la façon avec laquelle cette phrase se meut dans mon corps détermine si le texte se construit en vers ou pas. Les critiques déclarent que mes romans sont poétiques, suivant sûrement cette délimitation linéaire grecque. Ce qui est sûr, c’est qu’il n’y a pas d’histoires dans mes livres, il y a une impulsion qui envahit le texte et qui vise à sentir, à faire sentir.

- Mario Pera : L’an dernier, tu as été l’un des personnages du film A – Diálogo sin fronteras, filmé en Arménie et en Argentine, qui retrace le génocide arménien et les événements durant la dictature militaire argentine. Comment as-tu vécu le fait de jouer dans un film qui aborde des thèmes sur lesquels tu as mené des recherches et auxquels tu es très liée ?
- Ana Arzoumanian : Dans ce domaine-là aussi, les divisions se diluent. Le film A - Diálogo sin fronteras est un documentaire ; en tant que documentaire, il travaille sur la mémoire et le témoignage. En ce sens, je peux dire que je n’ai pas « joué dans ce film, mais que, mise en scène via le dialogue, j’ai parlé de la diaspora arménienne en Argentine et de sa double tragédie : la fuite du génocide arménien et la rencontre avec les pratiques génocidaires de la dictature civile militaire.
Néanmoins, si le documentaire renvoie à une preuve pour le spectateur et crée un « document », il n’est pas coupé de la fiction. Une fiction en tant que chose fictive, construite, mise en scène par le réalisateur. De sorte que paraître face à une caméra, même s’il ne s’agissait pas d’un film de fiction, à proprement parler, c’est aussi jouer. Et puis aller en Arménie, sous le regard d’Ignacio Dimattia, fut un grand moment d’émotion. Non seulement parce que c’était la première fois que j’y allais, mais parce j’arrivais à mettre « en acte » cette pulsion d’agir, qui est en moi, de mener la parole à l’action.

- Mario Pera : Tu participes prochainement au 2ème Festival International de Poésie de Lima 2013, invitée comme poétesse. Qu’attends-tu de ce nouveau festival de poésie dans cette région ? Penses-tu qu’il soit important d’organiser de tels festivals, par delà le fait de célébrer la poésie ?
- Ana Arzoumanian : Je considère la poésie, en particulier, et l’art en général, comme un rite, une cérémonie sacrée qui construit une communauté. J’ai une idée bien plus tribale de la fonction du dire poétique. Si, en moi, le mouvement de la parole est viscéral, la rencontre avec le lecteur (lecteurs qui sont aussi d’autres poètes, parce qu’il s’agit aussi d’un festival) doit être de l’ordre de la consécration ; du culte dionysiaque. Le théâtre de la musique et des images, qu’est la poésie, prêtes à être partagées, transforme une lecture intime en débat politique. Et c’est aussi de la politique, car elle diffuse cet objet nommé sensibilité. Et là où il y diffusion, il y a justice.
Mes attentes au plan régional sont précisément celles-ci : donner à chacun ce qui lui revient, redessiner la carte des pouvoirs. La fonction éthique non seulement de la compassion, mais de donner la parole à des sujets réduits au silence. 
 
- Mario Pera : Pour terminer, chère Ana, tu viens de publier l’an passé ton dernier roman, Mar Negro. Prévois-tu une nouvelle publication, ou quelque projet, dont tu pourrais nous donner la primeur ?
- Ana Arzoumanian : Suite à la publication de Mar Negro au Chili par les éditions Ceibo, la poétesse Leonor Sivestri a traduit en anglais Káukasos, que viennent de publier les éditions Kirk. Par ailleurs, en coédition chez Alción et Activo Puente, vient de paraître la traduction en castillan de Un idioma también es un incendio : 20 poetas de Armenia. Ce projet vient combler un vide de presque un siècle, à rebours de l’exil. Vu que mes ancêtres sont arrivés au pays, avec le strict nécessaire, fuyant leur Arménie d’origine ; la traduction en castillan de poètes d’Arménie retrace l’itinéraire de leurs angoisses. Comme si ce livre était la métaphore du désir. Maintenant arrive cette troisième génération d’Arméniens en Amérique, mais sans fuir et non seulement avec le strict nécessaire, mais avec leur imaginaire, leurs sonnailles d’encens emplissant l’air.
Dans l’immédiat, je vais participer à la Xème Conférence biannuelle de l’Association Internationale des Chercheurs sur le Génocide (IAGS) à l’université de Sienne, sur « Les conséquences du génocide. Victimes et perpétrateurs, représentations et interprétations », où je présenterai la communication suivante : « Le corps comme déchet, effet de vacance du droit dans les instances post-génocidaires. » 

Note

1. Martha C. Nussbaum. Poetic Justice : The Literary Imagination and Public Life. Beacon Press, 1997, 176p. – Traduction française à paraître.
François Ost. Raconter la Loi : Aux sources de l’imaginaire juridique. Editions Odile Jacob, 2004, 320 p.
  
[Née à Buenos Aires, Argentine, en 1962, Ana Arzoumanian a publié en poésie : Labios (Emece Editores, 1993), Debajo de la piedra (Gel, 1998), El ahogadero (Tse-Tse, 2002), Cuando todo acabe todo acabará (Paradiso, 2008) et Káukasos (Activo Puente, 2011) ; en prose : La mujer de ellos (Nuevo Hacer, 2001), La granada (Tse-Tse, 2003), Mía (Córdoba, Argentine : Alción, 2004), Juana I (Córdoba, Argentine : Alción, 2006) et Mar Negro (Ceibo Ediciones, 2012) ; en traduction : Sade y la escritura de la orgía. Poder y parodia en Historia de Juliette de Lucienne Frappier-Mazur (Ediciones Artes del Sur, 2006) et Lo largo y lo corto del verso Holocausto de Susan Gubar (Alción Editora, 2007), en co-traduction avec Alice Ter Ghévondian Un idioma también es un incendio. 20 poetas de Armenia (Alción Editora, 2013) ; et dans la catégorie essais : La universidad postmoderna (Buenos Aires : Grupo Editor Latinoamericano, 1994) et El depósito humano. Una geografía de la desaparición (Buenos Aires : Xavier Bóveda, 2010).]

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Source : http://la-convencion.blogspot.fr/2013/03/entrevista-la-poeta-ana-arzoumanian-la.html
Traduction de l’espagnol : © Georges Festa – 08.2013.