dimanche 22 septembre 2013

Can Candan - Benim Çocuğum / My Child / Mon enfant


© SURELA FILM, 2013


LGBT en Turquie : ce sont nos enfants

par Alberto Tetta


 
[Un documentaire donne la parole aux proches de personnes lesbiennes, gay, bisexuelles et trans en Turquie. Benim Çocuğum [Mon enfant] représente un travail important, dont l’audience grandit chaque jour. Nous avons rencontré son metteur en scène, Can Candan.]

« Ma fille est transsexuelle, je viens d’Adana. » La jeune femme, dans une des premières files d’attente du cinéma Fitaş à Istanbul, réussit à prononcer ces quelques mots, avant d’éclater en larmes : « Depuis que ma fille, qui est maintenant une militante LGBT, m’a parlé de son malaise, notre existence est devenue très dure, mais quant à moi, j’ai décidé de rester à ses côtés, mais si je n’avais pas connu des parents comme ceux dont parle ce film, je n’y serais jamais arrivé. »

A la fin de la projection de Benim Çocuğum [Mon enfant], le documentaire de Can Candan, qui donne la parole aux militants de LISTAG – l’association des proches de personnes lesbiennes, gay, bisexuelles et trans (1) – le micro passe de main en main dans une salle comble, tous les spectateurs ayant quelque chose à dire ; pour beaucoup, réussir à parler pour la première fois en public de leur vécu en tant que parents constitue une libération.

« La décision de réaliser ce documentaire fait suite à une rencontre. En octobre 2010, j’ai fait la connaissance des familles de l’association LISTAG lors d’une conférence à l’Université du Bosphore, où ils parlaient de leur expérience ; j’étais parmi les spectateurs et les récits de ces personnes m’ont profondément touché – nous raconte le metteur en scène Can Candan. Leurs paroles m’ont fait penser à ma relation avec mes parents, mais aussi avec mon fils et à ce que signifie lutter, surtout dans une société comme celle-ci, contre l’homophobie et la transphobie. Au terme de cette rencontre, je me suis présenté et j’ai proposé aux familles de faire un documentaire ensemble ; leur réponse a été tout de suite positive, car ils avaient déjà en tête un projet similaire, après avoir vu, deux ans auparavant, lors d’un voyage en Italie, un film sur une association de parents de personnes LGBT, l’Agedo (2), qui les avait beaucoup impressionnés. Travailler ensemble a été de suite facile, car les familles étaient déjà prêtes à s’exposer. »

Faire face à ses préjugés

L’objectif du documentaire, qui a été projeté pour la première fois, le mois dernier [février 2013], dans le cadre du Festival international du Cinéma indépendant d’Istanbul, dans plus de 32 villes et visionné par 2 100 personnes en une semaine seulement, est de placer les spectateurs et la société turque face à leurs préjugés.

« Mon film a reçu un très bon accueil de la part du public, explique Candan. Les gens sont interpellés et s’interrogent sur ce que signifie être un homme ou une femme et sur leur identité de genre. Les uns disent qu’ils ne verront plus la société d’un même œil, d’autres qu’ils ont pris conscience de leur homophobie et transphobie, d’autres encore qui décident de faire leur coming out, en incitant leurs parents à voir le film. »

Si les médias et l’opinion publique débattent beaucoup plus du passé de la situation des personnes homosexuelles, bisexuelles et trans, il reste encore, selon le metteur en scène, un long chemin à parcourir : « Les droits civiques sont à l’ordre du jour, comme jamais ils ne l’ont été auparavant, et c’est le résultat de décennies de luttes des associations LGBT, une lutte dont ce documentaire et l’activité de LISTAG ne sont qu’un élément. Ce qui nous donne beaucoup d’espoir, mais nous ne devons pas oublier que, tous les jours, les personnes LGBT continuent d’être agressées, insultées et discriminées. »

Ni droits, ni protection

Bien qu’en Turquie il n’y ait pas de lois prohibant les rapports homosexuels, les parlementaires conservateurs du Parti de la Justice et du Développement de Recep Tayyip Erdoğan, au gouvernement depuis 2002, se sont opposés jusqu’à aujourd’hui à toute mesure en faveur des droits des personnes LGBT et réprimant les crimes à caractère homophobe. En mai 2012, une proposition de loi, présentée par le Parti de la Démocratie et de la Paix, pro-kurde, et soutenu par le principal mouvement d’opposition, le Parti Républicain du Peuple, afin d’inscrire dans la nouvelle Constitution une mesure interdisant tout type de discrimination sur la base de l’orientation sexuelle, a été repoussée par un vote contraire du parti d’Erdoğan.

Ces dernières années, les victimes de la violence homophobe, assassinées par un des parents ou des proches, parce que gay, ont été nombreuses. Entre autres, Ahmet Yıldız, abattu par son père d’un coup de revolver dans un café sur le Bosphore, le 15 juillet 2008, ou R. A., dix-sept ans, tué en juillet 2012 à Diyarbakir par son père et son oncle, après qu’ils aient découvert qu’il était gay. Mais ce sont les transsexuels les principales victimes de la violence homophobe : le 10 mars dernier, Seda, une jeune transsexuelle, retrouvée mourante dans le quartier d’Avcılar à Istanbul, deux jours plus tôt, est morte à l’hôpital. Pour la seule année 2012, cinq transsexuels ont été tués.

Enlèvements et action associative

Et si en Turquie l’on meurt à cause de l’homophobie et de la transphobie, il y aussi ceux qui sont séquestrés, du fait de leur orientation sexuelle. Le 23 février dernier, Umut Göktuğ Söyler a été enlevé à Ankara par son père, un militaire de profession, et par son oncle, un policier, lesquels, après avoir découvert que le jeune homme vivait avec son compagnon, ont défoncé la porte de leur domicile et, après les avoir menacés tous deux avec un revolver et roué de coups son fiancé, l’ont emmené. Alors que Söyler avait demandé, deux semaines plus tôt, à la police de le protéger, personne ne s’est inquiété de ses déclarations et, près d’un mois après son enlèvement, la justice n’a pas encore émis de mandat d’arrêt concernant le père, tandis que l’on n’a plus de nouvelles du jeune homme.

Face à des événements de ce genre et pour améliorer les conditions d’existence des personnes homosexuelles, bisexuelles et transsexuelles en Turquie, agit un collectif d’associations qui, au fil du temps, se radicalise toujours plus, même en dehors des grandes villes ; actuellement, outre des associations historiques comme Lambda à Istanbul ou Kaos GL à Ankara (3), apparaissent de nouvelles réalités importantes comme l’association Hebun de Diyarbakir (4), Pembe Hayat, première ONG d’Ankara engagée dans la défense des droits des personnes transsexuelles (5) ou encore le SPOD, un groupe de recherches sur les politiques sociales, l’identité de genre et l’orientation sexuelle, basé à Istanbul (6).

Un choix, celui de lutter pour les droits des personnes LGBT, qu’une des mères de l’association LISTAG explique ainsi : « Tous les jours, dans la rubrique faits divers des journaux, nous lisons des épisodes de violence contre les homosexuels et les trans, beaucoup lisent et tournent la page, mais pour nous, au contraire, chacun d’eux est comme notre fils et notre fille et, dans notre cœur, une blessure s’ouvre, chaque fois que nous apprenons des faits de ce genre. »      

NdT

1. LISTAG (LGBTT Aileleri Istanbul Grubu) : http://listag.wordpress.com/english/
2. Associazione Genitori Di Omosessuali : http://www.agedonazionale.org/
3. Association Lambda, Istanbul : http://www.lambdaistanbul.org/
Association Kaos GL, Ankara : http://www.kaosgl.com/anasayfa.php
4. Association Hebun, Diyarbakir : http://hebunlgbt.com
5. Association Pembe Hayat, Ankara : http://pembehayat.org
6. Collectif SPOD (Sosyal Politikalar Cinsiyet Kimliği ve Cinsel Yönelim Çalışmaları Derneği), Istanbul : http://www.spod.org.tr

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