mercredi 11 septembre 2013

David Kherdian : une vie sauvée par l’écriture / David Kherdian : A Life Saved by Writing


© L’Ecole des Loisirs, 1991

 
David Kherdian :
une vie sauvée par l’écriture

par Armen Festekjian


 
NORTHAMPTON, Mass. – Un récent entretien avec David Kherdian donne plus l’impression d’un voyage instructif à travers le progrès humain qu’un débat centré sur ses tout derniers ouvrages et poèmes.

Poète, romancier et penseur émérite, Kherdian mène une existence paisible dans cette commune à l’ouest du Massachusetts. Il n’a pas toujours vécu dans ce genre de décor rural : il a grandi dans une ville industrielle au Wisconsin, fils de survivants du génocide arménien, à une époque où les immigrants aux Etats-Unis n’étaient pas les bienvenus.

Assis près de la fenêtre du salon, le ton de sa voix se faisant plus grave  lorsqu’il rappelle le passé, ce conteur né commence par entrelacer ses mots avec l’image d’un jeune garçon quelque peu égaré, inquiet, pris entre les deux univers étanches d’un avenir en Amérique et d’un passé arménien ancien, traditionnel.

« Beaucoup de choses dans notre passé collectif étaient pénibles, » confie-t-il. « Et puis il y avait de la discrimination à l’école ; parfois, j’étais recalé, simplement parce que j’appartenais à une minorité. Ces choses ont affecté ma personnalité et mon comportement, tant à l’égard de l’existence que des gens. »

Néanmoins, à mesure que le jeune Kherdian mûrit, il réalise qu’il doit comprendre pour lui-même le passé dérangeant, dont il a hérité de ses ancêtres, ainsi que celui, torturé, de ses parents. Le tout devant être mis en ordre pour lui, afin d’avancer dans sa vie.

« Etre inhibé par ça, c’est en devenir esclave, si nous ne nous libérons pas nous-mêmes, » précise-t-il.

Kherdian a 19 ans, dit-il, lorsqu’il se rend compte que « si je ne redresse pas les douze premières années de ma vie, je ne deviendrai jamais un adulte, encore moins un homme libre. » Avec cette liberté intérieure pour objectif, Kherdian se met à reconsidérer son enfance et c’est alors seulement qu’il découvre son talent pour l’écriture, réalisant qu’il pourra se servir de ce savoir-faire pour s’affranchir des traumatismes vécus par ses parents, à savoir, une fois qu’il aura commencé à forger son identité et à contrôler son destin.

Ainsi, pour lui, écrire devient-il un acte de guérison, grâce auquel il pourra être en paix avec lui-même.

Peu après, son écriture commence à se développer, passant d’une thérapie à quelque chose pouvant apporter sens et compréhension à autrui. En se libérant au moyen de ses récits et de ses poèmes, il peut atteindre les autres et leur permettre de guérir.

« Si ce que j’avais découvert pour moi m’avait libéré, » dit-il, « cela signifiait que d’autres pouvaient prendre part à ce genre de quêtes, et pas nécessairement au moyen de l’écriture, mais par un processus de mémoire créatrice – quelle que soit la forme qui leur importe. L’essentiel est de questionner, d’enquêter, d’explorer, d’étudier. L’art, à son meilleur niveau, est une libération de ce qui est vers ce qui peut être, une ouverture vers une dimension plus haute de réalité, de beauté et de vigueur. »

Même s’il se considère comme poète, Kherdian a consacré beaucoup de temps à écrire des romans, des autobiographies et des anthologies. « Il me fallait gagner ma vie en écrivant, si bien que pour moi la poésie est un luxe, » reconnaît-il. Depuis vingt-cinq ans qu’il gagne sa vie en écrivant, il se lève au matin et travaille jusqu’à midi. « [Ecrire] où que ce soit, entre 500 et 2 000 mots par jour. »

William Saroyan, au crépuscule de sa carrière d’écrivain, devint le mentor de Kherdian. « J’ai été le seul protégé qu’il ait jamais eu et j’en suis très fier. Une des questions que je lui ai posé fut : « Comment débutez-vous une histoire ? » Et il m’a répondu : « En fait, tu écris. Et ça peut commencer à la quatrième page ; ça peut ne pas commencer à la première. Il te faudra parfois écrire un peu et puis, un beau jour, tu te dis : ‘C’est ça !’ »

Kherdian a écrit des centaines de poèmes et de nombreux ouvrages, dont son œuvre la plus connue, The Road From Home, écrit en 1979 (1). Dans ce roman, Prix d’honneur 1980 Newbery (2), il redonne la parole à sa mère en racontant l’histoire authentique d’une enfance interrompue en 1915 par le génocide arménien. « Je ne l’ai jamais appelé mon livre, je l’ai appelé le livre de ma mère, je l’ai fait pour elle, comme un présent ! » dit-il avec enthousiasme. David et sa femme, Nonny Hogogrian, ont souvent collaboré pour des ouvrages destinés à la jeunesse. Dans une récente parution, Come back, Moon, Hogogrian a conçu les illustrations et Kherdian le texte.

Si écrire un roman ou une autobiographie nécessite temps et détermination, « la poésie est un animal très différent, » ajoute Kherdian. « Tu ne peux pas commencer un poème ; un poème commence en toi. Par instants – peut-être une fois par an – soudain, une force surgit en toi, tu as un lien avec l’inconscient, que tu n’as pas d’habitude. Et tu réalises que tu veux écrire quelque chose, tu te mets à écrire quelque chose, tu es touché par quelque chose qui te dépasse et qui te transmet cette énergie. »

Kherdian a récemment achevé une réécriture de la légende de David de Sassoun. Constatant que très peu d’Arméno-Américains sont familiers de cette histoire, à laquelle Kherdian se réfère comme « un symbole de notre nation arménienne, » il a découvert le potentiel d’inspiration dans le fait d’exprimer ce récit avec ses mots à lui.

Kherdian était en avance sur son temps en découvrant que, grâce à l’écriture, il était en mesure de réparer sa relation avec son père, qui a depuis longtemps quitté cette terre. En tant que mémorialiste, travaillant de façon interchangeable la poésie, la fiction, les mémoires et l’essai littéraire, il a découvert une méthode nouvelle de transformation intérieure, mais il aime à dire que ces découvertes créatrices sont dans l’air du temps et se présentent à nous dans un but plus élevé que nos propres besoins. « Nous sommes censés amener ce que nous trouvons dans la lumière de la conscience, au bénéfice de notre planète. » Nombre d’œuvres de Kherdian sont disponibles sur Amazon, ainsi que sur son site www.davidkherdian.com.

David Kherdian – Extraits :

« Tes premières impressions sont les plus fortes, ton arrivée dans la vie, tout ce qui t’arrive est nouveau, vrai, étonnant et mystérieux, tu es tout simplement électrisé par la vie, mais tu ne le comprends pas, tu ne comprends pas ce qui t’arrive. Tu ne peux comparer à rien, car tu n’as jamais été comme ça, mais tu as le privilège, quand tu grandis, de découvrir ce que tout cela signifie, car cela a profondément de sens et la manière avec laquelle tu réagis à toutes les choses dans ta vie a beaucoup de sens pour toi, parce qu’elles te disent qui tu es, par quoi tu as de la valeur, à quoi tu fais attention. La réalité de ces expériences n’est pas connue de chacun, car nous ne nous en souvenons que comme des péripéties, des aventures, des événements, les uns terribles, les autres merveilleux, d’autres encore ahurissants, mais ils n’ont pas la moindre réalité à nos yeux, parce que nous n’en comprenons pas le sens. »

« Ce qui se passe quand tu écris, c’est le fait que tu pénètres dans cet espace au moyen de ce don qui t’est donné, alors tu touches ton esprit. Il est une part en toi qui sait toute chose, il n’est rien sur toi qui ne soit pas connu de toi, mais cela ne t’est pas forcément accessible. Je pense que, quand tu meurs, cela le devient. Or le grand privilège d’être un écrivain est que tu peux découvrir cela, alors que tu es toujours en vie et qu’en le découvrant, tu en es transformé. »

« J’ai observé toutes les souffrances de mon peuple et j’ai décidé de ne pas mener une existence ordinaire, mais que je ferai quelque chose d’extraordinaire, afin de faire contrepoids à notre souffrance, parce que ça ne pouvait pas continuer comme ça. Ce qui ne signifiait pas une condamnation des Turcs, mais une tentative pour remettre de l’ordre dans ce monde, car la vie de mon peuple a été déréglée. Mais le remède n’est pas seulement pour eux, mais pour le monde entier. Tu peux poser des questions, comment un enfant peut-il penser que ce soit important ? Or ce n’est une affaire ni de prononciation, ni d’idées, simplement le besoin banal, normal, pour un jeune être, d’un équilibre raisonné pouvant conférer un sens durable à son existence. »   

NdT

1. David Kherdian. Loin de chez moi. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Laurence Lenglet. L’Ecole des Loisirs, coll. Médium poche, 1991, 349 p. (1ère éd. 1989)
2. Newbery Medal and Honor Books, prix décernés depuis 1922 par l’A.L.S.C. [Association for Library Service to Children] – site : www.ala.org/alsc

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Source : http://www.mirrorspectator.com/pdf/090713.pdf
Traduction : © Georges Festa – 09.2013