samedi 21 septembre 2013

Exposition / Exhibition - Raúl Gonzalez : Los Nuevos Guerreros

© Raúl Gonzalez, El Auto-Retrato [Autoportrait], 2013
Techniques mixtes sur papier, 30,5 x 24 cm
http://www.carrollandsons.net

 

Traduire en dessins la violence grotesque de la vie quotidienne à Juárez
 
par Robert Moeller
 
Hyperallergic (New York), 21.08.2013

 
[Raúl Gonzalez est né à El Paso, au Texas, et a grandi en allant et venant entre El Paso et Ciudad Juárez, au Mexique. Juárez fut, à une époque, une des villes les plus violentes au monde. La violence des cartels de la drogue faisait des milliers de victimes, tandis que des centaines de femmes étaient enlevées et assassinées, ou disparaissaient, tout simplement. Rares ont été les crimes résolus, tandis qu’alors l’armée mexicaine fut amenée à Juárez dans une tentative pour y rétablir l’ordre.

C’est dans ce contexte que Gonzalez a créé une série de 101 dessins intitulée « Los Nuevos Guerreros » [Les Nouveaux Guerriers], qui part à la découverte des habitants de Juárez : commerçants, boxeurs, parrains et tueurs, se démenant, luttant tous à leur manière pour faire face au lendemain. Ce que saisit Gonzalez constitue l’essence même d’existences vécues au bord de l’incertitude, et parfois du désespoir. Ses œuvres sont actuellement exposées dans la galerie Caroll and Sons, à Boston. Nous avons eu récemment un entretien.]

- Robert Moeller : Le chaos de Juárez avait atteint, à une époque, des proportions incroyables. Le niveau de violence présent dans un lieu peut-il commencer à sembler normal ?
- Raúl Gonzalez : C’est une question que je me suis posé durant des années, depuis que je me suis mis à étudier le sujet sous des formes antérieures avec ma série « Lookum Here » (qui avait été prévue), qui aborde les débuts de l’histoire américaine, en particulier la déshumanisation des Américains autochtones et les stéréotypes utilisés pour présenter l’autre comme quelque chose de moins qu’humain. J’ai continué à travailler là-dessus ces deux dernières années dans « Tranquilandia, » dont fait partie « Los Nuevos Guerreros. »
La violence à Juárez touchait la plupart des habitants, mais plus particulièrement les pauvres et les ouvriers, dont l’existence était affectée au plan économique et spirituel. J’ai grandi dans et hors de Juárez dans ma jeunesse et j’étais vraiment inquiet de voir ce qui se passait de loin, vu que je me souvenais d’une ville débordante d’activité, où plein de gens s’affairaient, heureux de travailler. Lors de mon dernier séjour, il y a quatre ans, Juárez était une ville fantôme et la plupart des touristes et des clients susceptibles de fréquenter les marchés et les bars étaient introuvables. Une tension et un désespoir latents régnait parmi la population. La violence devient tellement banale dans une ville où l’on ne peut faire confiance à personne, où le silence est ton meilleur ami et où s’exprimer peut aboutir à la mort pour toi ou tes proches.

- Robert Moeller : Et pourtant, sous le silence, la vie doit reprendre ses droits. La confiance, même dans les groupes les plus réduits, doit être établie. Il doit bien en rester un peu, non ?
- Raúl Gonzalez : Bien sûr ! Tout le monde souhaite un retour à la normale et, en attendant, la survie, en continuant à vivre aussi normalement que possible. Je sais que ma famille aimerait que les touristes reviennent en grand nombre et que beaucoup de jeunes et d’habitants organisent des manifestations contre la violence. Ce sont eux les héros de la ville, ils contribuent à ce qu’elle s’en remette et, finalement, à se ressaisir.

- Robert Moeller : Ton œuvre ne s’intéresse pas spécifiquement à ce qu’on pourrait appeler la « vie normale », mais plutôt à son contraire. Pourquoi ?
- Raúl Gonzalez : « L’employé du mois » représente un officiel, à La Pinche Migra (1), faisant de son mieux, et puis il y a des portraits de commerçants et de leurs marchandises, de musiciens, de boxeurs, d’acteurs, de vagabonds, de responsables et, bien sûr, de victimes d’actes si violents que tu as envie de te détourner d’eux ou tout simplement ignorer qu’une telle chose soit vraiment possible. Ces œuvres présentent une normalité qui n’est pas représentée de façon normale, et peut-être est-ce cela que cette œuvre a d’anormal.

- Robert Moeller : Vu l’importance des tabloïds au Mexique, comment ces reportages ont-ils influencé tes dessins ? On dirait que tu proposes un style alternatif de « couverture, », comme le ferait un historien visuel.
- Raúl Gonzalez : Je prends en compte pas mal de choses, lorsque je crée un guerrero. Premièrement, la pose de samouraï que je rajoute. L’idée générale du guerrero me vient, lorsque j’ébauche le personnage. Je travaille à partir de nombreuses étapes au plan historique et artistique, en sorte que la forme que je donne au guerrero dépend de l’histoire qu’il essaie de raconter.
Dans « El Ultimo Cigarro, » un homme, roué de coups et couvert de bleus, les bras attachés derrière son dos, s’agenouille, une cigarette entre ses lèvres. Au-dessus de lui, une machette entame sa trajectoire descendante, tandis qu’un coq tient une allumette dans son bec. L’idée de cette image m’est peut-être venue des écrits de Charles Bowden ou de Stella Pope Duarte, et d’illustrations vues dans Alarma ! [Alarma ! est un magazine d’information mexicain, connu pour ses images au graphisme violent – note de R.M.]. Ces dessins font partager une expérience sans trop raconter l’histoire, autrement dit le spectateur devient journaliste et peut, peut-être, commencer à comprendre ce qui est à l’origine du récit raconté par le dessin.

- Robert Moeller : Vu l’élégance et la complexité de ces dessins, difficile de s’imaginer qu’il existe une autre composante qui les anime ? Pourrais-tu expliquer le sens du guerrier samouraï dans ton œuvre ?
- Raúl Gonzalez : Je suis parti des samouraïs pour créer ma galerie de personnages. La pose héroïque des samouraïs, parallèlement à leur discipline et à leur philosophie de guerrier, par opposition aux guerreros que j’élaborais, m’intéressait. Contrairement aux samouraïs, beaucoup de mes guerreros manquent de discipline et d’entraînement, ce qui rend leurs actes épouvantables et lourds.
Je me suis toujours intéressé aux exclus et à ceux qui ne sont jamais représentés dans les œuvres d’art. « Los Nuevos Guerreros » est rempli d’une galerie de personnages à la Howard Zinn dans son Histoire Populaire des Etats-Unis (3). J’ai toujours eu envie de voir un musée rempli des horreurs perpétrées par nos héros au fil des siècles, exposées aux côtés de leur portrait.
Chaque fois que je traverse l’aile américaine au Musée des Beaux-Arts de Boston, les véritables histoires ne sont jamais racontées – pas le moindre tableau d’Indiens massacrés, d’esclaves vendus aux enchères ou fouettés, d’enfants travaillant dans des usines. Tout ça parce que ces gens n’ont jamais eu l’occasion de s’exprimer. Mon œuvre concerne ce genre de situations.

- Robert Moeller : Est-il juste de suggérer que tu recherches (métaphoriquement, du moins) hors de la société mexicaine un ordre imposé, du genre de celui que pourrait apporter la tradition des samouraïs ? Et si tel est le cas, n’est-ce pas dangereux ? A certains égards, les samouraïs ne ressemblent-ils pas aux narco-terroristes des cartels actuels ?
- Raúl Gonzalez : Je recherchais plus un ordre imposé qu’une série complète avec le poids et le sens historique qu’elle pouvait apporter, comme pour construire à partir de là. « Los Nuevos Guerreros » est une série à la croisée de plusieurs frontières. Des éléments repris de l’art populaire américain des débuts, des caricatures politiques, des livres de colportage de [José Guadalupe] Posada et de [Manuel] Manilla, des peintures murales mexicaines, et même l’emplacement de ma famille pour ses puestos [stands] au marché – tous trouvent leur place dans mes dessins. A moins que ce ne soit dit clairement, le spectateur n’apprend jamais l’origine de ces dessins. Les personnages de « Los Nuevos Guerreros » sont si différents que les mettre au service d’un daimyo [grand propriétaire japonais dont les samouraïs étaient au service] aurait été contre-productif. Ils sont tous des guerreros en ce sens que chaque réveil est une lucha [lutte], d’une façon ou d’une autre.

- Robert Moeller : A-t-il été difficile de donner vie au combat que mène chaque guerrero ? La tension présente dans les dessins est forte. Dur de rassembler ton énergie pour illustrer chaque personnage ?
- Raúl Gonzalez : J’ai dessiné cette série en l’espace de deux ans, ça n’a pas été facile. Chaque guerrero est porteur d’une large gamme d’expressions et d’émotions. Certains sont un voyage à travers la mémoire, comme dans « Titere, » qui représente un vieil homme fabriquant des marionnettes sculptées à la main. Cet homme vendait autrefois des marionnettes à ma famille, pour qu’on les vende sur notre stand. Quand ma mère a vu ce dessin, elle s’est demandée comment j’avais pu me rappeler de lui, car il est mort alors que j’avais à peine trois ans.
« El Mata Amigos » est un tueur sadique, qui m’a été inspiré par les membres de ces gangs, dont les surnoms – El Barbie, El Guapo, El Caldo de Rez – ont guidé au début la série. « El Desconectado » et « El Mojado » sont ces tristes types qui s’imaginent les voyages périlleux de ceux qui franchissent la frontière, le long du Camino del Diablo. Beaucoup de dessins comportent des détails qui sont à hurler de rire, ce qui aide à réduire la tension qui émane des œuvres les plus choquantes. Chaque dessin met sur la table quelque chose de neuf et enrichit la série, en approfondissant l’histoire racontée par ces êtres liés entre eux par le lieu et l’événement.

- Robert Moeller : La boxe joue un rôle important dans la vie culturelle mexicaine, et les reportages sont largement suivis. Pourrais-tu nous parler des boxeurs dans cette série ?
- Raúl Gonzalez : La boxe est un sport qui a beaucoup compté pour moi dans ma jeunesse. Je pratiquais avec mon père le jeudi ou le vendredi soir ; il nous régalait d’histoires de héros du passé. C’est aussi l’époque à la télévision, quand j’étais adolescent, où cartonnaient des émissions du genre Beverly Hills 90210, Melrose Place et Friends, et je suis fier de dire que jamais je n’ai regardé le moindre épisode de toute cette merde – la raison étant qu’il n’y avait que des Blancs et qu’ils n’avaient rien à voir avec l’existence que vivaient les gens que je connaissais. Par ailleurs, chaque fois que je voyais des Latinos à la télévision américaine, ils étaient présentés comme des barons de la drogue, des jardiniers ou des domestiques.
Je me branchais sur les émissions de boxe de la chaîne ESPN ou USA Network pour trouver des gens, dont je comprenais les existences et les actions. Par leur engagement et leur entraînement intenses, ils m’ont appris ce que je devais faire en tant qu’artiste. Si Carbajal ou De La Hoya devaient s’entraîner autant d’heures chaque jour, je savais que je devais consacrer autant d’heures chaque jour, moi aussi, à mon métier ; alors j’ai dessiné, sans arrêt. J’adorais aussi le reportage qui était le même pour chaque boxeur, mais toujours différent, du fait de leurs très fortes personnalités individuelles.
Mon boxeur préféré, dans « Los Nuevos Guerreros, » est Los Guantes. Il s’appuie sur un poteau, il a été roué de coups. On dirait qu’il porte des gants de boxe, mais en regardant de plus près, on s’aperçoit que ses mains sont des cœurs en train de battre. « Sus manos son corazones » [Ses mains sont des cœurs] est gribouillé en bas. Ses mains sont les outils dont il se sert pour s’exprimer, mais elles ne fonctionnent plus.  
 
Raúl Gonzalez : Los Nuevos Guerreros, exposition à la galerie Carroll and Sons (450 Harrison Avenue, Boston MA 02118), 17.07 – 31.08.2013
 
NdT

1. La Pinche Mingra : expression péjorative désignant la police américaine des frontières, chargée de surveiller et d'expulser les immigrés clandestins mexicains.
2. Charles Bowden, écrivain et journaliste américain contemporain - http://en.wikipedia.org/wiki/Charles_Bowden.
Stella Pop Duarte, romancière latino-américaine, vivant aux Etats-Unis - http://www.stellapopeduarte.com/
3. Howard Zinn (1922-2010), militant des droits de l’homme et auteur d’une vingtaine d’ouvrages, dont son Histoire Populaire des Etats-Unis (1980, nombreuses rééd.), best-seller - http://fr.wikipedia.org/wiki/Howard_Zinn

[Robert Moeller est artiste, écrivain et conservateur. Il a publié des essais dans Artnet, Afterimage, Big Red & Shiny, et Art New England, et maintenant, pour la première fois, dans Hyperallergic. Il vit à Somerville, MA.]

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