dimanche 22 septembre 2013

Garen Kazanc : Retour chez Krikor Zohrab à Istanbul / Revisiting Krikor Zohrab's Istanbul Home


 Krikor Zohrab (1861-1915)
© http://zohrabcenter.org


Retour chez Krikor Zohrab à Istanbul

par Garen Kazanc


 
ISTANBUL – Tandis que j’approche du Cercle d’Orient, dans le tohu-bohu du quartier de Beyoglu de l’actuelle Istanbul, je ne peux m’empêcher de me rappeler ce qui est arrivé là, au soir du 21 mai 1915. C’est dans cet édifice où Krikor Zohrab jouait aux cartes avec Talaat Pacha, avec qui il parlementait pour faire libérer ces notables arméniens raflés à peine un mois auparavant et envoyés vers des destinations inconnues en Anatolie.

Ce soir-là, Zohrab s’assit à la table, muni de ses cartes. Habile négociateur, il croyait sincèrement pouvoir conclure un accord avec Talaat et sauver autant de vies que possible, fût-ce au prix de la sienne. Après tout, une lueur d’espoir avait surgi. Une semaine seulement plus tôt, le père Komitas et d’autres déportés avaient été libérés et étaient rentrés à Constantinople. Zohrab y voyait une avancée, dont il pouvait tirer parti.

Une fois le climat de tension retombé, la partie de cartes s’acheva anormalement tôt, ce soir-là. Au moment de faire ses adieux, Talaat se leva et embrassa sans hésiter Zohrab sur la joue. « Pourquoi cette marque d’affection ? » lui demanda Zohrab. « Oh ! lui répondit Talaat en souriant, c’est tout comme ! »

Je descends la rue de Péra (actuelle avenue Istiklal), depuis le Cercle d’Orient jusqu’à la demeure de Zohrab, le même itinéraire qu’il emprunta pour rentrer chez lui, ce soir-là. Je marche plus lentement qu’à mon habitude. Mes pieds se font las et hésitants, comme s’ils éprouvaient sa souffrance, en quelque sorte. Je pense à ce que Zohrab imagine, tout en rentrant chez lui ce soir-là, seul à travers ces rues, le fardeau de millions de gens pesant sur ses épaules. Etait-il confiant ? Etait-il désorienté ? Nul ne le saura jamais. Mais nous savons une seule chose : ce retour chez lui ce soir-là devait être le dernier.

Après avoir descendu la route sinueuse qui mène à la résidence familiale de Zohrab, j’ai la sensation d’avoir pris la fuite. Je sais que face à cet élégant édifice, bâti par un architecte italien commandité par Zohrab en personne, se trouvaient des gardes, chargés de l’arrêter. J’ai l’occasion agréable d’entrer dans la demeure, contrairement à Zohrab.

J’emprunte la longue volée d’escaliers conduisant au dernier étage du bâtiment qui, à ma grande surprise, est maintenant devenu un hôtel. « Puis-je vous aider ? » me demande le réceptionniste, lorsqu’il m’aperçoit. « Je viens visiter, lui réponds-je. Cette habitation appartenait à un parent éloigné. »

Presque instantanément, tout le personnel tourne la tête vers moi et écoute chaque mot que j’ai à dire. Comme une sorte de magicien, j’ai l’impression de m’apprêter à entrer sur scène. Je suis sur le point d’évoquer un passé bien plus lointain qu’il n’y paraît.

Un membre du personnel brise la glace. « Laissez-nous vous montrer et, s’il vous plaît, dites-nous en plus sur votre parent, » me dit-il avec une curiosité sincère. « Pourriez-vous simplement me conduire au balcon ? », lui demandé-je.

Il s’agit du balcon où Zohrab écrivit une grande partie de ses ouvrages. Là, Zohrab échappait à l’agitation de ses activités quotidiennes et se concentrait sur ce qu’il avait de plus cher : l’écriture. Le Bosphore, avec toute sa splendeur, s’étendait devant lui, l’encourageant, l’inspirant.

C’est ce même balcon dont sa fille Dolorès éprouvait tant la nostalgie, comme elle l’écrit dans ses Mémoires, exilée à des milliers de kilomètres de là. Avec son père assassiné et toute sa famille exilée, elle ne désirait rien d’autre au monde que s’asseoir sur ce balcon, auprès de son père, tandis qu’il écrivait sa prochaine nouvelle et qu’elle profitait du panorama.

- « Qui était-ce ? Comment s’appelait-il ? »
- « Il s’appelait Krikor Zohrab, » répondé-je, tout en contemplant fixement le paysage.
- « Qu’a-t-il fait ? »          

Je me tourne vers mon interlocuteur : « C’était un ingénieur, un avocat, un professeur, un journaliste, un homme politique, un auteur de nouvelles, un philanthrope, un mari, et père de quatre enfants. »

Après un long silence, l’homme semble penser que j’exagère. « Impressionnant, » remarque-t-il.

« Vous n’êtes pas ici pour réclamer cette propriété, n’est-ce pas ? » me demande-t-il sur un ton plus grave.

Amusé par cette question, je le rassure. « Non, Dieu merci ! C’est une propriété privée qui a été vendue, avant que la famille ne s’enfuie en Europe. »

« S’enfuie ? », me demande-t-il avec circonspection.

« Oui, » lui répondé-je sans tarder, n’étant pas d’humeur à lui expliquer.

Le balcon occupait autrefois une longue étendue, mais il est maintenant divisé en chambres individuelles, chacune disposant d’une partie de la vue magnifique. Les concepteurs de l’hôtel ont fait un travail remarquable en conservant intacte la structure originelle du bâtiment. La plupart des ajouts peuvent être facilement enlevés, puisqu’ils ne sont pas fixés aux murs. Leur intention était de conserver autant que possible les caractéristiques de la structure d’origine. Je tiens à les remercier pour leurs efforts attentionnés. 

Après avoir pris quelques photographies du panorama et du balcon, l’homme m’invite à prendre une tasse de thé. Le reste du personnel arrive lui aussi. Il se trouve que c’est leur moment de pause.

Je leur montre des images de Krikor Zohrab sur mon téléphone portable et réponds à leurs questions sur sa vie et ses œuvres. Puis ils me demandent : « Quand est-il mort ? »

- « En 1915, » répondé-je.

Ils gardent le silence, comme s’ils avaient honte.

Je commence à me demander si c’est la première fois que le mot 1915, cette année épouvantable, est prononcé dans ce bâtiment, depuis cette même année. J’ai l’impression d’un interrogatoire. La scène d’un meurtre, où, par un retour bizarre du sort, les assassins m’interviewent.

Mais non, tel n’est pas le cas. Ce sont des êtres humains, tout comme moi, qui se montrent curieux – tout comme je l’étais, lorsque j’ai commencé, la première fois, à lire et à m’informer sur Zohrab. Après avoir beaucoup discuté, il est temps pour moi de partir. Je remercie tous ceux qui m’ont accordé cette merveilleuse visite et gratifié de leur aimable hospitalité. En quittant les lieux, je reste impressionné par la magnificence de l’édifice, avec ses points de vue et son élégance.

Juste au moment où je m’apprête à sortir du bâtiment, un vieil homme vient tout à coup à ma rencontre. C’est le propriétaire de l’hôtel, qui a entendu par hasard la conversation lors de la pause thé. Il me regarde droit dans les yeux, sa main sur mon épaule, et me dit : « J’accrocherai son portrait à l’entrée de l’hôtel avec une courte biographie. »

En entendant ces mots, je suis abasourdi, ne m’y attendant pas du tout. Comme par automatisme, je lui demande : « Non, non ! Vous n’êtes pas obligé ! »

« S’il vous plaît, » me répond-il. « C’est vraiment le moins que je puisse faire. »

Je me tiens là, les larmes aux yeux, je lui dis « Merci, » puis je pars.

Ont-ils apposé le portrait ? Je l’ignore et, à vrai dire, je m’en fiche. Un autre visiteur de l’hôtel pourra nous l’apprendre. Mais cette expérience personnelle n’avait à voir ni avec le portrait, ni avec le panorama. Il s’agit d’un homme dont l’influence et le pouvoir résonne encore en nous aujourd’hui.

Il s’agit d’un homme des plus admirable, pour le moins, qui voyait le monde non seulement en tant qu’écrivain, mais aussi en tant qu’avocat, homme politique, professeur et plus encore. Il se trouve que j’ai vécu une simple journée de son existence, mais j’ai l’impression d’avoir vécu une vie entière, qui me rappelle qu’il est quelqu’un dont nous avons toujours à apprendre, dont les qualités et les talents nous étonnent encore à ce jour.

Aujourd’hui, ses restes demeurent perdus et sont encore à retrouver : ce qui ne sied guère à un homme d’une telle stature. Mais peu importe. Il est si impressionnant que son influence durera à jamais, tout comme ses nouvelles, ses discours et sa demeure, avec toute sa magnificence et sa splendeur.

[Né à Paris d’une famille arménienne de Turquie, parti dans sa jeunesse à Los Angeles, où il fut élève de l’Ecole arménienne Mesropian en 2006, Garen Kazanc est diplômé en sociologie de l’Université de Californie à Los Angeles. Il est aussi un membre actif de l’association Hamaskaïne et contribue au site Armenian Poetry Project. Il n’est pas apparenté à Krikor Zohrab.]

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Traduction : © Georges Festa – 09.2013.