mercredi 11 septembre 2013

Khatchig Mouradian : Encounter with a Skull / Rencontre avec un crâne


© Khatchig Mouradian, sept. 2013

 

Rencontre avec un crâne

par Khatchig Mouradian

The Armenian Weekly (Watertown, MA, 11.09.2013

 
Nous sommes saisis d’horreur à l’entrée d’un monastère arménien * perché sur une colline, près du lac de Van.

« Est-ce que c’est ce que je pense ? » demandé-je à George, qui m’accompagne dans ce voyage visant à documenter le patrimoine culturel arménien en Turquie.

« Impossible, » me répond-il, incrédule. « Ça doit être un ballon de football. »

Je passe devant des khatchkars (pierres-croix arméniennes) brisés et contourne de larges trous creusés par des chasseurs de trésors – un décor familier pour les visiteurs d’églises arméniennes historiques en Turquie – puis je frémis.

Les cavités orbitales d’un crâne m’observent.

Rien ne m’a préparé à ce contact visuel avec un ancêtre refaisant surface, un siècle après le génocide de mon peuple. Ni tous ces ossements et ces crânes que j’ai vus dans les mémoriaux, ni ces centaines de récits d’horreur que j’ai entendus des habitants, racontant ce que leurs ancêtres firent aux Arméniens. 

Je m’approche et je prends le crâne dans mes mains avec une tendresse confinant au macabre.

Qui était cette personne dont les restes furent déterrés et rejetés ? Un religieux ? Peut-être l’abbé du monastère ? Après tout, la coutume était d’enterrer le clergé dans le narthex.

Je ne peux m’empêcher de penser qu’après le meurtre de toute une nation, la spoliation des terres et des richesses de tout un peuple, et le déni actuel de ce crime, les squelettes ressurgissent – littéralement – avec l’aide de Turcs et de Kurdes qui recherchent encore l’or des Arméniens, encore du butin, sans se soucier de ces nouvelles profanations et destructions.

Je ne veux pas abandonner ce crâne, mais après une brève discussion avec George, nous décidons d’un commun accord de l’enterrer non loin de la colline.

Je dépose le crâne supplicié dans mon chapeau et nous quittons le monastère en quête d’une sépulture discrète – et, espérons-le, dernière.

Bientôt, moi aussi je creuse un trou.

Nous enterrons le crâne, tandis que la brise sur le lac de Van murmure une prière.

Durant notre retour, je m’aperçois que je porte mon chapeau couvert de cendres. Je l’avais remis, sans le vouloir, après avoir enterré le crâne.

Ce soir-là, le miroir dans ma chambre d’hôtel me renvoie l’image d’une poussière de cendre blanche sur mes cheveux.

*  Le nom et le lieu exact du monastère sont tenus secrets, afin d’éviter de nouvelles profanations.

Question (naïve) de l’A. : Après avoir, des décennies durant, détruit activement des sites culturels et religieux arméniens en Turquie et permis à des vandales et chasseurs de trésors de finir le travail en creusant, en forant et en mutilant, n’est-il pas temps pour les autorités turques de rompre avec les pratiques du passé et de lancer un programme visant à stabiliser les structures et à empêcher d’autres vandalismes ?

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Source : http://www.armenianweekly.com/2013/09/11/mouradian-encounter-with-a-skull/
Traduction : © Georges Festa – 09.2013
Avec l’aimable autorisation de Khatchig Mouradian, rédacteur en chef de The Armenian Weekly