mercredi 11 septembre 2013

La peinture comme pratique occulte : œuvres récentes de Philip Taaffe / Painting as an Occult Practice : Philip Taaffe's Recent Work


© Philip Taaffe, Earth Star I, 2013
Techniques mixtes sur toile, 186,7 x 237,5 cm
http://philiptaaffe.info

La peinture comme pratique occulte : œuvres récentes de Philip Taaffe

par John Yau

Hyperallergic (New York), 02.06.2013

 

1.

Il y a quelque chose de subversif dans l’intérêt de Philip Taaffe pour les modalités par lesquelles l’information peut être conservée et transférée d’un support à l’autre. Depuis le début des années 1980, quand il a commencé à attirer l’attention, il a exploré une large gamme de procédés – dont le collage, la gravure sur linoléum, sur bois, le tampon, la sérigraphie, les marbrures, la décalcomanie – afin de saisir des images, des symboles et des signes émanant de sources variées et les projeter sur le papier et la toile. Même si de nombreuses étapes distinctes interviennent dans ses tableaux à plusieurs dimensions, la collecte, la conservation et la transmission d’éléments d’information occupent une place centrale, du début à la fin. Grâce à son imagination réaffectant des formes d’art mineures – collage, gravure et marbrure – Taaffe dissout les frontières séparant l’artisanat de la peinture, redéfinissant de fait celle-ci.

Taaffe se présente souvent comme un scribe, ce qui est à l’autre extrémité du spectre, d’être un peintre ou un génie créateur. Dans un récent podcast avec Tyler Green, il déclarait :

« J’ai en tête cette idée que je me réfère à l’art ancien et à l’idée de scribe. Plusieurs tableaux de l’exposition dérivent de ma vision des enluminures ; autrement dit, j’essaie d’entrer en contact avec cette précédente réalité historique de l’art et de la mettre à jour à ma façon… L’idée du scribe, l’idée de la structuration des mosaïques, a à voir avec un artisanat ancien, renouvelé et filtré par mon propre désir artistique, je suppose, en termes de ce que j’aimerais voir dans le monde. »

La tâche première du scribe est d’enregistrer et de transmettre le savoir, les secrets, les mythes et les traditions accumulés au sein d’un groupe, d’une génération à l’autre, assurant continuité et survie. Plutôt qu’un créateur d’information, le scribe est un canal, dont le commentaire prend place dans les marges du manuscrit.

L’idée de Taaffe en scribe me trottait dans la tête, lorsque je me suis rendu, pour la seconde fois, à son exposition à la galerie Luhring Augustine (3 mai – 15 juin 2013). Pourtant, au lieu de ces « enluminures » auxquelles il fait allusion dans son entretien avec Greene, je me suis mis à associer ses œuvres complexes, stratifiées, à l’ouvrage illustré, Kunstformen des Natur [Les Formes artistiques de la nature] (1904), d’Ernst Haeckel, ce biologiste allemand qui inventa de nombreux termes, dont l’écologie, la phylogénie et le phylum, aujourd’hui omniprésents.

Fondé sur les principes de symétrie et d’organisation, le livre d’Haeckel, qui se compose de lithographies et d’impressions en relief – d’après ses aquarelles et dessins – est une merveille visuelle, ses pages emplies d’images de toutes sortes de formes de vie, allant des microorganismes aux méduses et aux anémones de mer. Kunstformen des Natur influença de grandes figures du début du 20ème siècle, dont le photographe et sculpteur Karl Blossfeldt, le maître verrier Emile Gallé et l’architecte Hendrik Petrus Berlage. Olaf Breidbach (spécialiste de Haeckel et éditeur d’éditions modernes de son ouvrage) a écrit que ce recueil n’est « pas seulement un livre d’illustrations, mais aussi une vision du monde en résumé. » Voilà – plus que tout – ce que Taaffe a en commun avec Haeckel.

2.    

Au plan de la composition, la différence entre l’ouvrage de Haeckel et les tableaux de Taaffe réside dans l’engagement de ce dernier dans des questions formelles, comme le rapport entre figure et fond, le mode de structuration et de dépassement. En outre, loin de se limiter à des exemples biologiques, Taaffe, élaborant un vaste réseau, inclut des formes masculines et féminines, des fossiles, une flore, des emblèmes, des glyphes et des détails ornementaux recomposés – un riche brassage, sans équivalent.

Un des aspects frappants des tableaux dans cette récente exposition, le fait qu’aucun d’eux n’utilise la même palette ou n’inclue les mêmes signes ou images. Au plan de la composition, les peintures vont de strates compressées à des modèles éthérés, tel que « Illuminated Constellation » (2011), avec sa structure en répétition de lignes rayonnantes. Le point de convergence de ces lignes vibre au plan optique, expérience fascinante qui m’a poussé à recentrer mon attention, à passer du modèle d’ensemble à la forme particulière, en oscillation. L’effet était de l’ordre du vertige, amusant, comme être défoncé sans avoir inhalé. Je me demandais si les vibrations optiques transmettaient des éléments subliminaux d’information.

Parallèlement, le jeu subtil entre symétrie et asymétrie dans ce tableau et d’autres est la clé de la perception que nous en avons. En semant la confusion dans le modèle par des changements de couleur ou le déploiement de formes similaires, mais subtilement différentes, Taaffe active le champ visuel au point qu’il nous faut opérer des distinctions, comme défaire le lien entre figure et fond.

Dans « Flowering Loculus, » les formes florales noir et blanc font écho à celles vert pâle et bleu foncé, enchâssées dans le fond bleu pâle. Des badigeons abstraits d’un orangé rosâtre flottent quelque part entre des structures florales graphiques noires et blanches et d’autres, délicatement colorées, déstabilisant la composition. L’une est-elle solidement étayée et l’autre un mirage ? Et si le fond est un mirage, quel relation entretient-il avec les formes austères noir et blanc, tournoyant à sa surface ?

Les tableaux de Taaffe fourmillent d’activité, passant du viscéral au spectral. Notre attention continue de changer d’outils, sans jamais trouver la stabilité. Observer tient de la fouille, en examinant les détails sans perdre de vue l’ensemble du dispositif, ni les différentes strates. Chaque symbole, chaque signe semble revêtir un pouvoir ésotérique, dont le potentiel attend d’être mis en application.

L’attention minutieuse de Taaffe portée à la similitude et à la différence confère à ses tableaux un état de vision renforcée, souvent associé à des hallucinations. La lumière rayonnante qui émane des œuvres, les oscillations et déplacements soudains entre figure et fond accroissent l’intensité de notre approche. Je vois plus ses tableaux comme des écrans éclatants que comme des enluminures. J’ai l’impression qu’il est passé de l’état de scribe à celui de voyant – un émetteur d’états de transe à une époque numérique.

Taaffe n’est ni un moderniste nostalgique, mettant en avant sa maîtrise artistique, ni un post-moderniste doctrinaire, célébrant la mort de la peinture. Au contraire, il a développé une alternative novatrice à ces options convenues. Premièrement, il ne tire pas son vocabulaire de la culture populaire, ni des médias de masse ; Taaffe admet que la culture pop, censée tous nous inclure, n’est qu’un avatar de publicité factice. Avec ses stars et ses légions d’adorateurs, la culture populaire constitue le divertissement de l’aristocratie et des cours royales de la société post-moderne ; elle n’est guère démocratique, encore moins ouverte.

A l’encontre de cette hégémonie, Taaffe avance la possibilité que la peinture – comme la poésie et d’autres formes d’art marginalisées – sont « une activité tribale. » A cet égard, il concilie esthétique et éthique. Sa vision des années 1960 ne dérive pas d’Andy Warhol qui, d’après Hal Foster, démontre la possibilité que si vous ne pouvez les combattre, vous y adhérez. Car il existe l’autre côté, occulte, des années 1960 – illustré par Maya Deren, Stan Brakhage, Bruce Conner et Robert Creeley – à savoir découvrir des gens partageant vos idées et vaguement composer ce que Creeley appelait sa « bande, » laquelle, vous l’aurez probablement compris, était tout autre que la « Factory » de Warhol. 

Exposition « Philip Taaffe : Recent Work », Luhring Augustine (531 West 24th Street, Chelsea, Manhattan), 3 mai - 22 juin 2013         

[John Yau a publié des ouvrages de poésie, de fiction et de critique. Un recueil de poèmes, Further Adventures in Monochrome, est paru chez Copper Canyon Press au printemps 2012. Entre autres publications récentes : A Thing Among Things: The Art of Jasper Johns (D.A.P/Distributed Arts Publishers, 2008) et Exhibits (Letter Machine Editions, 2010). En 1999, il a lancé Black Square, une petite maison d’édition dédiée à la poésie, à la fiction, aux traductions et à la critique. Il a été éditeur artistique pour Brooklyn Rail (2007-2011), avant de collaborer régulièrement à Hyperallergic Weekend.]

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site de la Galerie Luhring Augustine (Manhattan)