dimanche 15 septembre 2013

Les véritables héros de la Turquie de 1915 / The Real Turkish Heroes of 1915

Celal Bey (1863-1926), vali de Konya et d’Alep – Faik Ali Bey (Ozansoy) (1876-1950), mutassarif de Kütahya – Hüseyin Nesimi Bey, maire de Lice (1868-1915) 

Les véritables héros de la Turquie de 1915
 
par Raffi Bedrosyan
 
The Armenian Weekly, 29.07.2013

 

L’Allemagne a décidé de baptiser plusieurs quartiers, rues, immeubles et écoles publiques à Berlin et dans d’autres villes allemandes du nom d’Adolf Hitler et autres « héros » nazis.

Si l’énoncé qui précède était vrai, quelle serait votre réaction ? A votre avis, comment réagiraient les Allemands ? A votre avis, comment réagiraient les Juifs vivant encore en Allemagne ? Je suppose que vous-même, les Allemands et les Juifs jugeriez tout cela impensable, choquant et inacceptable.

Et pourtant tout cela est vrai en Turquie, où il est acceptable de baptiser nombre de quartiers, rues et écoles du nom de Talaat Pacha et autres « héros » du Comité Ittihat ve Terraki [Union et Progrès], lesquels non seulement ont programmé et mis en œuvre le génocide arménien, mais furent responsables de la disparition de l’empire ottoman en tant que tel.

Au dernier décompte, il existait officiellement 8 quartiers ou districts Talaat Pacha, 38 rues ou boulevards Talaat Pacha, 7 écoles publiques Talaat Pacha, 6 immeubles Talaat Pacha et 2 mosquées Talaat Pacha, dispersés autour d’Istanbul, d’Ankara et autres villes. Après son assassinat en 1922, Talaat fut tout d’abord enterré à Berlin, en Allemagne, mais ses restes furent transférés à Istanbul en 1943 par les nazis dans une tentative pour amadouer les Turcs. Il fut à nouveau enterré avec tous les honneurs militaires dans le cimetière de la Colline de la Liberté, à Istanbul. Les restes d’Enver Pacha, autre dirigeant notoire du Comité Ittihat ve Terraki, furent eux aussi transférés en 1996 du Tadjikistan et enterrés à nouveau aux côtés de Talaat, avec tous les honneurs militaires ; la cérémonie se déroula en présence du président de la Turquie d’alors, Suleyman Demirel, et d’autres dignitaires.

Ce culte des héros est-il malencontreux ou délibéré ? Le déni de 1915 n’est-il qu’une politique d’Etat ou est-il accepté sans réserve par l’opinion turque, soumise à un lavage de cerveau par la version officielle de l’histoire ?

Indubitablement, il y eut une participation massive au génocide perpétré par les dirigeants du Comité Ittihat ve Terraki, qui aboutit à l’éradication des Arméniens de leur patrie trois fois millénaire, ainsi qu’au transfert immédiat de leurs richesses, de leurs propriétés et de leurs biens au profit de la population turque et kurde, ainsi que de milliers d’officiels du gouvernement. Or, en dépit de cette participation massive et de ce culte des héros, il y eut aussi un nombre significatif de Turcs et de Kurdes ordinaires, ainsi que d’officiels du gouvernement, qui refusèrent de prendre part aux massacres et aux pillages. Un silence et une ignorance complète règnent en Turquie sur ces Justes officiels, qui refusèrent de suivre les ordres du gouvernement, tentant au contraire de sauver et de protéger les Arméniens. Ils payèrent chèrement leurs agissements, perdant souvent en conséquence leur poste ou même leur vie. Cet article se propose de citer quelques exemples de ces héros authentiques et méconnus.

Celal Bey était le gouverneur de Konya, une vaste province au centre de l’Anatolie et un carrefour pour les routes de déportation des Arméniens, depuis le nord et l’ouest en direction du désert syrien. Il savait exactement quel serait le sort des Arméniens le long de ces routes ou au cas où ils survivraient aux déportations et atteindraient Deir-es-Zor ; auparavant gouverneur d’Alep, il avait été témoin des atrocités qui s’y déroulèrent. Celal Bey tenta de raisonner les dirigeants du Comité Ittihat ve Terraki, leur affirmant qu’il n’y avait pas la moindre révolte des Arméniens en Anatolie, ni à Alep, et que les déportations en masse n’étaient en rien justifiées. Néanmoins, un de ses subordonnés à Marash mit le feu aux poudres en faisant arrêter et exécuter plusieurs Arméniens de cette ville, suscitant une résistance de la part des Arméniens. Résultat, Cela Bey fut limogé de son poste de gouverneur à Alep et muté à Konya. Dès sa venue, il refusa de procéder à la déportation des Arméniens de Konya, en dépit d’ordres réitérés venus d’Istanbul. Il parvint même à protéger certains Arméniens qui avaient été déportés d’autres régions et qui étaient arrivés à Konya. Lorsqu’il fut à nouveau limogé, en octobre 1915, il avait sauvé des milliers d’Arméniens. Dans ses mémoires sur son activité de gouverneur à Konya, il se compare à « quelqu’un assis près d’un fleuve, sans aucun moyen de sauver quiconque. Le sang coulait à flots, le long du fleuve, tandis que les eaux charriaient des milliers d’enfants innocents, de vieillards irréprochables et de femmes sans défense vers l’oubli. J’ai sauvé tous ceux que j’ai pu sauver de mes mains nues, et le reste descendait le fleuve, sans jamais revenir. »

Hasan Mazhar Bey était le gouverneur d’Ankara. Il protégea la communauté arménienne d’Ankara en refusant d’obéir aux ordres de déportation, déclarant : « Je suis un vali [gouverneur], non un criminel ! Que quelqu’un d’autre vienne prendre ma place pour exécuter ces ordres ! » Il fut limogé en août 1915.

Faik Ali (Ozansoy) Bey était le gouverneur de Kütahya, autre province du centre de l’Anatolie. Lorsque l’ordre de déportation fut lancé à partir d’Istanbul, il refusa de l’appliquer ; au contraire, il donna des ordres pour protéger les déportés arméniens arrivant de toutes parts à Kütahya et les traita avec égards. Il fut rapidement convoqué à Istanbul pour répondre de son insubordination, tandis que le chef de la police de Kütahya, Kemal Bey, profita de l’occasion pour menacer les Arméniens de cette ville – soit la conversion à l’islam, soit la déportation. Les Arméniens décidèrent de se convertir. Lorsque Faik Ali Bey fut de retour, il fulmina. Il limogea le chef de la police et demanda aux Arméniens s’ils souhaitaient toujours se convertir à l’islam. Tous décidèrent de rester chrétiens, à une exception près. Poète influent et réputé, Suleyman Nazif Bey, le frère de Faik Ali, exhorta son frère à ne pas prendre part à cette barbarie et à ne pas souiller le nom de leur famille. Faik Ali Bey ne fut pas limogé, en dépit de ses offres de démission. Il finit par protéger toute la population arménienne de Kütahya, excepté un Arménien qui se convertit à l’islam et qui fut déporté.

Mustafa Bey (Azizoglu) était le gouverneur du district de Malatya, un lieu de transit sur la route de déportation. Même s’il ne put empêcher les déportations, il réussit à cacher plusieurs Arméniens dans sa propre demeure. Il fut assassiné par son propre fils, membre zélé du parti Ittihat ve Terraki, pour avoir « protégé des infidèles [djavours, en turc]. »

Parmi les autres officiels du gouvernement qui bravèrent les ordres de déportation figurent Réchid Pacha, gouverneur de Kastamonu ; Tahsin Bey, gouverneur d’Erzeroum ; Ferit Bey, gouverneur de Basra ; Mehmet Cemal Bey, gouverneur du district de Yozgat ; et Sabit Bey, gouverneur du district de Batman. Ces officiels furent finalement limogés et remplacés par des fonctionnaires plus dociles, lesquels s’employèrent à éliminer les Arméniens de ces régions.

Un des récits les plus tragiques de ces héros méconnus concerne Huseyin Nesimi Bey, maire de Lice, une localité voisine de Diyarbakir. Tandis que le gouverneur de Diyarbakir, Reshit Bey, s’employait à expulser sans ménagements les Arméniens de la région de Diyarbakir – en les massacrant rapidement, au lieu de procéder à une lente déportation, aux environs immédiats de la ville – Huseyin Nesimi osa garder et protéger les Arméniens de Lice, soit 5 980 âmes. Reshit convoqua Huseyin Nesimi à Diyarbakir, tout en s’arrangeant pour que son garde tcherkesse, un certain Haroun, l’interceptât sur sa route. Le 15 juin 1915, Haroun assassina Huseyin Nesimi et le jeta dans un fossé au bord de la route. Depuis lors, le lieu du meurtre, à mi-chemin entre Lice et Diyarbakir, a pris le nom de Turbe-i Kaymakam, le Tombeau du maire. Les archives turques recensent ce meurtre comme celui d’un « maire tué par des militants arméniens. » Par un retournement paradoxal de l’histoire, qui se répète, l’armée de l’Etat turc attaqua en octobre 1993 Lice, sous prétexte d’y poursuivre des rebelles kurdes ; au lieu de cela, elles finirent par incendier la ville entière et à tuer la population civile. Ce fut la première affaire que les Kurdes portèrent devant la Cour Européenne des Droits de l’Homme, qui se traduisit par le versement d’une indemnité de 2,5 millions de livres sterling aux dépens de l’Etat turc. Parallèlement, plusieurs riches hommes d’affaires kurdes furent la cible d’assassinats et de meurtres commandités par le Premier ministre turc d’alors, Tansu Ciller. Une des victimes fut un homme du nom de Behcet Canturk, dont la mère était une orpheline arménienne, qui avait réussi à survivre aux massacres de Lice perpétrés en 1915.

Le gouverneur Reshit fut aussi responsable du renvoi et du meurtre de plusieurs autres officiels gouvernementaux dans la région de Diyarbakir, qui s’étaient opposés aux ordres de déportation : Mehmet Hamdi Bey, maire de Chermik, Mehmet Ali Bey, maire de Savur, Ibrahim Hakki Bey, maire de Silvan, Hilmi Bey, maire de Mardin, auquel succéda Shefik Bey, furent tous limogés durant la seconde moitié de l’année 1915. Un autre officiel, Nouri Bey, maire de Midyat, puis de Derik, une ville entièrement arménienne près de Mardin, fut lui aussi limogé par Reshit Bey, puis abattu par ses hommes de main. Son meurtre fut imputé à des rebelles arméniens. En conséquence, toute la population arménienne masculine de Derik fut raflée et exécutée, tandis que les femmes et les enfants étaient déportés.

Les noms de ces hommes courageux ne figurent pas dans les livres d’histoire. Et lorsqu’ils sont mentionnés, ils sont qualifiés de « traîtres, » du point de vue de la version officielle turque de l’histoire. Tandis que l’Etat et les masses perpétraient un crime énorme, et tandis que ce crime s’intégrait à leur existence quotidienne, ces hommes rejetèrent cette campagne génocidaire, au nom de leur conscience personnelle et malgré la tentation de s’enrichir. Ces quelques hommes vertueux, ainsi qu’un nombre significatif de Turcs et de Kurdes ordinaires, bravèrent les ordres et protégèrent les Arméniens. Ils sont les véritables héros et représentent la version turque de leurs homologues dans La Liste de Schindler ou Hôtel Rwanda (1). Les citoyens de la Turquie ont aujourd’hui deux options, lorsqu’ils commémorent leurs ancêtres comme des héros : suivre les pas soit des tueurs en masse et des pillards qui perpétrèrent des crimes contre l’humanité, soit ceux d’êtres humains vertueux, pleinement conscients, qui tentèrent d’empêcher ces mêmes crimes contre l’humanité. Apprendre à connaître ces véritables héros aidera les Turcs à rompre les chaînes d’une histoire négationniste depuis quatre générations et à commencer à affronter les réalités de 1915.      

NdT

1. La Liste de Schindler, film de Steven Spielberg (1993), d’après le roman éponyme de Thomas Keneally (1982); Hôtel Rwanda, film de Terry George (2004), d’après la vie de Paul Rusesabagina.

Sources

Tuncay Opcin, « Ermenilere Kol Kanat Gerdiler » [Ils ont protégé les Arméniens], Yeni Aktuel, 2007, n° 142.
Ayse Hur, « 1915 Ermeni soykiriminda kotuler ve iyiler » [Le bien et le mal dans le génocide arménien de 1915], Radikal, 29.04.2013.
Seyhmus Diken, « Kaymakam Ermeniydi, Oldurduler… » [Le maire était arménien, ils l’ont tué…], Bianet, 23.04.2011.
Orhan Cengiz, « 1915 : Heroes and Murderers, » Agence d’information Cihan, 02.11.2012.

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Source : http://www.armenianweekly.com/2013/07/29/the-real-turkish-heroes-of-1915/
Traduction : © Georges Festa – 09.2013.