dimanche 22 septembre 2013

Sezen Aksu, la reine de la pop turque / Sezen Aksu, la regina del pop turco


© Sezen Aksu – Mithat Can Özer, 2011


Sezen Aksu, la reine de la pop turque

par Gianluca Grossi

Osservatorio Balcani e Caucaso (Rovereto, Italie), 24.05.2013

 
[Elle a été la première artiste à écrire textes et musiques à elle, puisant à pleines mains dans la culture turque. Devenue rapidement la reine de la pop turque, Sezen Aksu s’est aussi fait connaître pour son attention portée aux droits de l’homme.]

Smyrne est une grande ville au centre-ouest de la Turquie, face à la mer Egée et patrie, selon divers érudits, du poète Homère. Il est certain que cette métropole possède une histoire très riche, remontant à au moins cinq mille ans. C’est entre ses murs qu’a surgi pour la première fois le talent d’une des figures les plus charismatiques de la musique pop turque, Sezen Aksu, surnommée aussi la Mina de la Turquie.

L’histoire familiale

En 1957, âgée de 3 ans, elle arrive avec sa famille à Smyrne, près du détroit de Bergama [Pergame] ; elle passe son enfance et son adolescence dans cette ville de l’Anatolie, se passionnant pour la peinture et le théâtre, et donnant vie à ses premières compositions musicales. Elle marque les esprits car elle est la première artiste de sexe féminin à écrire textes et musiques de son cru, puisant à pleines mains dans la culture turque.

A ce jour, les biographes soutiennent qu’elle aurait écrit au moins cinq cents chansons. Les thèmes sont variés, mais les sentiments, les bizarreries du cœur, les amours possibles et impossibles sont ses sujets préférés. Ce n’est pas un hasard si le mot qu’elle utilise le plus est le très inspirant « love ». « L’amour a toujours été mon champ de bataille, déclare-t-elle, et je pense avoir croisé avec ça le destin de plein de gens. Et puis c’est l’amour qui donne le sens le plus pur à la nature humaine, aux sentiments les plus intimes des gens, au combat contre chaque genre de discrimination raciale et toutes les formes de racisme. » Les mêmes thèmes qu’elle aborde, lorsqu’elle se consacre à la prose et à la poésie.

Le succès ne se fait pas attendre, même si personne ne s’imagine qu’elle pourra arriver à vendre quarante millions de disques à travers le monde, devenant une des figures les plus légendaires de l’histoire de la musique moderne, aboutissant à Istanbul ; seule Ajda Pekkan, qualifiée non sans raison de superstar, avec quarante années de carrière et vingt disques produits, peut, en fait, lui disputer le trône de reine de la musique turque.

La flamme de la célébrité brille, mais la jeune fille a les pieds sur terre et, malgré ses premiers contrats, décide de s’inscrire à la faculté d’agronomie, convaincue que seules les études peuvent profiter à son avenir. Pendant ce temps, elle compose son premier chef-d’œuvre, « Kaybolan Yıllar, » une chanson mélodieuse et pleine de pathos, comme le seront presque toutes ses compositions. L’air devient immédiatement un tube, qui la consacre comme l’une des plus belles promesses du paysage musical anatolien. 

En 1975, elle publie « Gel Bana » sous le pseudonyme Sezen Seley. A la différence de « Kaybolan Yıllar, » la chanson est fraîche, pleine d’entrain, faisant écho à la mode yéyé française. L’année suivante vient le tour d’ « Olmaz Olsun » [J’espère que ça n’arrivera jamais], autre air à succès qui, en peu de temps, gravit tous les classements du pays, paraphrasant des portées ramenant à l’univers musical arabe. La couverture du 45 tours, avec Sezen assise à l’intérieur d’une brouette, habillée comme une ado occidentale, l’air espiègle, suscite la curiosité.

Son premier album date de 1978 : il s’intitule « Serçe » [Moineau]. Il comprend d’autres bijoux comme le fascinant « İçime Sinmiyor, » le second titre, à la suite de « Kaybolan Yıllar, » morceau sentimental qui s’ouvre par un refrain dans lequel Sezen Aksu donne le meilleur d’elle-même, dévoilant sa puissance vocale.

Dans cet album elle collabore pour la première fois avec Hursid Yenigun (né en 1951), musicien et compositeur, originaire d’Ankara. Tous deux livrent à la postérité de nombreux morceaux, dont « Gölge Etme » et « Yorgun Akşamlar ». « Biliyorsun » sort peu après, révélant au grand jour une artiste désormais à maturité et d’une beauté à charmer hommes et femmes de tous âges. La chanson se ressent beaucoup de l’influence traditionnelle turque et aboutit à un refrain très facile à retenir, secret de son incroyable retentissement (recueillant sur Youtube presque un million et demi d’écoutes).

En 1981, un autre chef-d’œuvre, « Ağlamak Güzeldir, » album qui connaît un grand succès commercial. La chanson titre présente une convaincante introduction au piano, à partir de laquelle, soudain, le chant prend son envol. Il s’agit d’un morceau en tonalité mineure, débouchant sur un refrain appuyé par une efficace base orchestrale, un « mélodrame » écrit en gros caractères, typique de nombreuses chansons originaires des pays latins. Par moments, il fait penser à notre Milva, mais aussi à certains airs français à la Dalida.

Années 1980 et 1990

Dans les années 80, elle poursuit sa carrière toujours plus convaincante, s’affichant aux côtés du producteur et bassiste d’origine arménienne, Onno Tunç (1948-1996). Elle vivra avec lui une grande histoire d’amour qui s’achèvera tragiquement en 1996 par la disparition de Tunç dans un accident d’avion. Ils produisent ensemble « Sen Ağlama » (1984), « Git » (1986), « Sezen Aksu’88 » (1988) et en 1990 un des albums les plus éclatants de Sezen, « Gülümse ». De ce 33 tours est extrait le célèbre « Hadi Bakalım », qui devient un tube au niveau européen, avec la parution officielle du titre en Allemagne.

Les années 90 sont tout aussi fécondes et comptent plusieurs albums dont les bénéfices vont à des œuvres caritatives, consacrant Sezen Aksu parmi les artistes les plus attentifs aux besoins des nécessiteux. Sa collecte de fonds, après le terrible tremblement de terre, qui dévasta la Turquie en 1999, faisant 17 000 victimes, est restée dans les mémoires. Mais son combat au plan social continue encore aujourd’hui : chantant dans diverses langues, elle propose ses chansons et ses compositions en Grèce et dans une grande partie des Balkans, favorisant la communion et la synergie entre les peuples ; elle a soutenu une campagne pour la scolarisation totale des enfants turcs, et elle s’est battue en faveur de l’insertion sociale des jeunes filles issues des familles les plus défavorisées et en difficulté économique. Elle a, de plus, permis à de jeunes artistes comme Tarkan (devenu célèbre, même à l’étranger, avec son titre « Şımarık ») et Sertab Erener (lauréate du concours 2003 de l’Eurovision avec sa chanson « Every That I Can ») de sortir au grand jour et de faire connaître au monde leur talent.

Parmi les titres les plus accomplis de cette nouvelle décennie, figure « Deli Kızın Türküsü » (1993), introduit par le trépidant « Sude » et suivi de « Tenna, » le dernier titre, avec une musique d’Onno Tunç et un texte du grand poète turc Nazim Hilmet. En 1995, elle produit l’album expérimental « Işık Doğudan Yükselir, » qui puise fortement dans la tradition musicale anatolienne. La couverture rappelle une mosaïque de l’époque romaine et les chansons, comme « Ben Annemi İsterim, » des hymnes folkloriques typiquement balkano-moyen-orientaux.

L’année suivante, elle dédie son disque « Düş Bahçeleri » à Onno Tunç et, en 1997, vient le tour de l’énergique « Düğün ve Cenaze, » avec la participation de Goran Bregović (qui compose les musiques) : un bel échantillon est fourni par « Ayışiği, » morceau dans lequel la voix fascinante de Sezen épouse à la perfection l’élan des rythmes balkaniques de Bregović. Après la parenthèse du film Crossing the bridge : the sound of Istanbul (2005), paraissent « Yürüyorum Düş Bahçelenri’nde » (2009) qui, pour la seule première semaine, se vend à 100 000 exemplaires – et « Öptüm » (2011), avec la participation de popstars comme Nazan Oncel.

Concernant les intros, les tonalités se sont faites beaucoup plus modernes et les arrangements plus sophistiqués, néanmoins la verve poétique hors pair de Sezen est restée la même : un hymne à la chaleur des musiques qui, depuis des siècles, accompagnent les ondulations de la mer Egée.      

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Source : http://www.balcanicaucaso.org/aree/Turchia/Sezen-Aksu-la-regina-del-pop-turco-134568
Traduction de l’italien : © Georges Festa – 09.2013.
 

Vidéo YouTube :

Sezen Aksu, Onno Tunç - Düş Bahçeleri