vendredi 4 octobre 2013

Ayse Gunaysu : Commémorer le génocide dans un habitus négationniste post-génocidaire / Commemorating Genocide in a Post-Genocide Denialist Habitus


Militants des droits de l’homme, assis derrière des portraits de victimes arméniennes, place Taksim, dans le centre d’Istanbul, le 24 avril 2013, lors d’une manifestation pour commémorer le génocide des Arméniens en 1915 dans l’empire ottoman
© Reuters / Osman Orsal

 
Commémorer le génocide dans un habitus négationniste post-génocidaire

par Ayse Gunaysu

The Armenian Weekly, 02.10.2013

 
Dilara Balcı, dans son ouvrage qui relate en détail comment les non-musulmans furent représentés dans l’industrie du cinéma turc jusqu’aux années 1980 (1), rapporte une anecdote qui éclaire grandement l’environnement dans lequel les Arméniens, descendants de survivants du génocide, ont vécu en Turquie.

En 1979, Nubar Terziyan, aujourd’hui disparu, un des acteurs vétérans du cinéma turc, fit paraître une annonce dans plusieurs journaux pour exprimer ses condoléances à l’occasion de la mort d’Ayhan Işık, autre idole nationale, célèbre pour sa belle prestance. On y lisait : « Ayhan, mon fils, le monde est éphémère, la mort est notre destin à tous, et pourtant jamais tu ne mourras, car toujours tu vivras dans nos cœurs par millions. En cela tu es béni… Ton oncle, Nubar Terziyan. » Peu après, la famille d’Ayhan Işık publia un rectificatif dans la presse, entendu comme une déclaration publique. Il était écrit : « Il ne saurait y avoir un lien quelconque entre l’annonce soussignée « Ton oncle, Nubar Terziyan » et notre cher Ayhan Işık. […] Nous avons le regret de l’annoncer, car cela nous semble nécessaire. » (2)  

Comme dans de nombreuses cultures, « fils » est un terme affectueux en turc, utilisé par les aînés lorsqu’ils s’adressent à un proche, plus jeune. Et « oncle » est son équivalent, usité par un junior, lorsqu’il s’adresse à un proche, plus âgé. En dépit de ce fait bien connu, la plus légère possibilité que quelqu’un pût prendre la chose au sérieux et penser qu’Ayhan Işık fût apparenté à Terziyan terrorisa (et en même temps ulcéra) la famille d’Işık, au point que le profond sentiment, exprimé au départ, fut omis et remplacé par une marque publique de racisme.

« Géographie du génocide et du déni »

L’humiliation de Nubar Terziyan et la réaction de la famille d’Işık ne sont qu’une des multiples manifestations quotidiennes de la vie dans un « habitus négationniste post-génocidaire, » pour reprendre l’expression de Talin Suciyan dans sa thèse de doctorat soutenue à l’université Louis-et-Maximilien de Munich. Cette thèse vise à « écrire une histoire post-génocidaire de l’existence des Arméniens en Turquie, qui est restée dans la géographie du génocide et du déni. Le crime continue d’être reproduit à travers le déni, tandis que victimes et témoins continuent de vivre aux côtés des perpétrateurs. Le témoignage des victimes et des témoins est réduit au silence, nié, et à mesure que le crime s’avère parfait, leurs mémoires, leurs témoignages sont bouleversés. »

Comme le démontre avec force Suciyan, en se fondant sur des sources primaires arméniennes, cela se passait à l’époque où ces foyers arméniens, qui demeuraient encore après le génocide, dispersés à travers les diverses provinces d’Asie Mineure, furent systématiquement chassés de la région et concentrés à Istanbul où, pensait-on, ils seraient plus aisément et directement sous contrôle. Ces foyers étaient voués à mener leur existence dans la « réalité ordinaire, banale, d’un habitus négationniste post-génocidaire, » à savoir le « contexte social et politique frondeur, plus invisible, les réalités quotidiennes. » Cet habitus fut le cadre dans lequel la politique, les pratiques et les agissements anti-Arméniens prirent – et continuent de prendre – place durant toute l’ère républicaine en Turquie. Il « délimite l’existence juridique, culturelle, sociale et économique des non-musulmans, en général, et celle des autres groupes ethniques, religieux ou politiques, dont les litiges avec l’Etat demeurent non résolus, » écrit Suciyan, renvoyant aux campagnes anti-Arméniens qui « ont servi à reproduire le sentiment anti-arménien dans le pays, tenir à l’écart les paroles des victimes du génocide durant des années, et réduire au silence ceux qui étaient restés en Turquie. » Elle continue : « Appeler les Arméniens à se représenter dans un climat anti-Arménien signifiait non seulement ignorer l’anéantissement de leurs familles, mais aussi ignorer le fait qu’eux-mêmes étaient des enfants de survivants. Les Arméniens de Turquie étaient ainsi censés s’intégrer à l’habitus négationniste, en œuvrant dans le cadre de ce même habitus. » Suciyan met en doute la pertinence de la formule « minorité-majorité », utilisée pour poser le problème en Turquie : « Il ne s’agit pas simplement d’une affaire juridique, mais de l’habitus négationniste, lequel joue un rôle décisif, même s’il n’agit pas seulement dans la production et l’engendrement de dispositifs d’exclusion ; il constitue aussi un modèle de citoyenneté et, par conséquent, une réalité sociale, incarnant une adhésion d’ordre affectif à cette formulation négationniste. » (3)

Cet « habitus » est diamétralement opposé à l’environnement social, culturel et intellectuel de l’après-Shoah en Allemagne, où l’on ne peut marcher dans les rues de Berlin, par exemple, sans que soit rappelée la Shoah.

Istanbul : scène du crime

A quoi donc ressemblerait une commémoration véritablement significative du génocide dans un tel habitus négationniste ? En quoi serait-elle différente des commémorations du génocide, organisées partout ailleurs, à travers le monde ?

Istanbul – où le génocide arménien est commémoré intra muros depuis 2005, et hors les murs depuis 2010 – fut la capitale de l’empire ottoman, la scène du crime du génocide arménien, et de celui des autres populations chrétiennes d’Anatolie. C’est maintenant la ville et le centre d’affaires le plus important du pays, et c’est toujours la scène d’un crime – cette fois, du déni du génocide.

Compte tenu de l’habitus négationniste post-génocidaire, il existe une nette différence existentielle, et même une opposition, entre Arméniens et musulmans sunnites en Turquie. Nous, cette poignée de gens qui organisons ces commémorations, appartenons au groupe perpétrateur, quand bien même nous puissions avoir le sentiment d’être honnêtes, justes ou même courageux. La différence d’ordre existentiel ne peut jamais être effacée, fût-ce par les efforts les plus désintéressés que nous, Turcs et Kurdes, déployons contre le déni, avec les meilleures intentions et la plus grande sincérité. Nous faisons ce que nous avons choisi de faire, de notre plein gré et en toute conscience ; et dès lors que nous cessons de faire ce que nous faisons actuellement, nous sommes en sûreté. Mais les familles à Samatya, à Feriköy et dans d’autres quartiers d’Istanbul, où se concentre une population arménienne en diminution – quels que soient leur positionnement politique, leurs choix, leurs actes – sont sous une menace constante, simplement du fait de leurs patronymes, de ce qui est écrit sur leur acte de naissance, de ce qu’ils sont. Sans cesse bombardés par un négationnisme répugnant, diffusé par toutes sortes de média, exposés à un discours de haine, déversé par les chaînes de télévision, l’internet, jusque par leurs voisins et tel chauffeur de taxi (comme ce fut le cas, l’an dernier, lorsqu’une Arménienne fut brutalisée par un chauffeur de taxi à Istanbul, simplement parce qu’elle était Arménienne). La réalité existentielle des Arméniens en Turquie est bien décrite par Ayda Ezrbal dans son article, « Nous sommes tous des oxymorons ! », qu’elle rédigea après l’assassinat de Hrant Dink : « Soit tu choisis de rester concerné, de t’engager politiquement et de prendre le risque d’être tué, à cause de ton engagement, soit tu choisis d’être réduit à ne plus être du tout concerné dans un autre pays – ce qui est, bien sûr, une manière subtile d’être tué. En particulier, si tu es un intellectuel, un journaliste, un artiste, ou un écrivain, cette seconde façon d’être tué sans cesse, durant toutes ces années à te défaire et te refaire dans des cultures autres, étranges et parfois hostiles, est la seule chose que tu partages avec ces autres Arméniens chanceux ( !) à travers le monde. Ton aptitude à survivre dans des situations de mort partielle te relie à tes compatriotes arméniens, en particulier s’ils sont originaires du Moyen-Orient. » (4)

La reconnaissance commence au niveau personnel

Un débat est actuellement en cours, au sein d’un milieu plutôt restreint de gens impliqués dans ce qu’il est convenu d’appeler la « Question arménienne, » quant à savoir si des Turcs et des Kurdes ordinaires devraient aujourd’hui se sentir coupables du génocide et avoir honte d’appartenir au groupe perpétrateur. En affirmant que nul ne saurait être accusé ou considéré comme coupable de ce que ses ancêtres ont fait.

Mais le fait de commettre personnellement un crime constitue-t-il un pré-requis pour se sentir coupable ? Sommes-nous seulement responsables de ces actes que nous commettons nous-mêmes, en particulier s’il ne s’agit pas d’un cas isolé de meurtre, mais d’un génocide, s’il s’agit d’un crime contre l’humanité à un niveau immense, inimaginable d’atrocités, de pertes irréparables et de répercussions qui seront ressenties pour toujours par les descendants des victimes, transmises de génération en génération, avec pour cadre le contexte meurtrier du négationnisme ?

Une masse énorme de richesses a été pillée, et aucun d’entre nous ne peut être sûr si oui ou non tel bien a été mal acquis dans l’histoire de notre famille. Même si nos familles sont indemnes à cet égard, nous appartenons à un groupe qui a reproduit, diffusé et renforcé sa domination en tant que majorité, en l’absence des Arméniens et des autres populations chrétiennes, anéanties précisément dans ce but. Autrement dit, nous sommes devenus, on a fait de nous, des intermédiaires qui ont permis au génocide de remplir son objectif. Le simple fait est qu’ils ont été exterminés et que nous sommes là, en train de vivre et de prospérer.

Surtout, le crime fut et continue d’être perpétré en notre nom, et de notre part, au nom de l’islam et de « l’identité turque, » dont nous avons naturellement, sinon volontairement, hérité, et dont nous – à nouveau, que nous le voulions ou non – profitons, en tant que non-Arméniens et non-chrétiens. En sorte qu’inévitablement – et pour nombre d’entre nous involontairement – nous contribuons à cet habitus négationniste post-génocidaire. Une reconnaissance du génocide devrait donc commencer tout d’abord à un niveau personnel, de la part des membres du groupe perpétrateur, en assumant délibérément la responsabilité et en éprouvant la honte de ce crime perpétré au nom de l’identité ethnique et religieuse à laquelle nous sommes liés, et pour le bien d’un système dont nous faisons partie. 

Une responsabilité à plusieurs niveaux

Quant à la gauche turque, en particulier ceux qui consacrent leurs efforts à la reconnaissance et à la commémoration du génocide, nous assumons une responsabilité particulière. Récemment encore (en termes historiques), nous – convaincus de notre rôle progressiste, d’être l’avant-garde des forces révolutionnaires – faisions débuter l’histoire du socialisme dans ce pays dans les années 1920, avec la fondation du parti communiste de Turquie, se composant d’intellectuels turcs, ignorant totalement l’héritage de nos prédécesseurs, les partis dachnak et hentchak, tout comme les mouvements ouvriers grecs et juifs. Nous étions internationalistes, solidaires des masses opprimées d’Amérique Latine, d’Afrique et d’Extrême-Orient, mais inconscients de la « zone de génocide » au sein de laquelle nous vivions, incapables de voir l’oppression de nos voisins non-musulmans et des Kurdes (ainsi que des Alévis) qui avait cours sous nos yeux. Nous étions antiracistes, mais le racisme était loin de nous – aux Etats-Unis, en Afrique du Sud, et ailleurs dans le monde. Nous étions complètement aveugles à cet environnement raciste dans lequel nous vivions. Le déni du génocide, le discours de haine visant les Arméniens et les non-musulmans, en général, la discrimination, la présentation des non-musulmans comme des traîtres en puissance, tout cela nous entourait et pourtant nous ne l’avons pas remarqué, durant de nombreuses années. C’est ainsi que nous avons contribué à l’habitus négationniste. De nombreux intellectuels turcs se réfèrent aux « centaines de milliers de gens défilant lors des funérailles de Hrant Dink, » non sans fierté. Il aura fallu que Hrant Dink soit assassiné pour que ces centaines de milliers de personnes se réveillent de leur long sommeil et se lèvent.

Quant à ceux qui ont pris la responsabilité de commémorer le génocide, notre responsabilité est à plusieurs autres niveaux et revêt de multiples dimensions.

Etant donné la situation spécifique en Turquie, tant du côté des descendants des victimes que de ceux des perpétrateurs, une attention et une sensibilité toute particulière doit accompagner nos efforts dans ce pays, si nous voulons véritablement procéder à une authentique commémoration du génocide arménien sur la scène du crime.

Il y a plusieurs pré-requis importants pour cela. Tout d’abord, le point crucial est que les Arméniens de Turquie, en tant que communauté, dans la situation existentielle rappelée plus haut, n’ont jamais été en mesure de commémorer collectivement, durant les décennies de l’habitus négationniste, leurs morts. Ils ont été et sont encore privés du droit le plus élémentaire de rendre hommage et de prier pour leurs ancêtres victimes, le 24 avril, chaque année. En ce sens, les commémorations, qui ont été organisées ces dernières années, n’ont pas été « leurs » commémorations. Ils n’y ont « participé » qu’à titre individuel. Le fait que seuls des militants turcs des droits de l’homme et des antiracistes turcs aient lancé ces événements constitue, en tant que tel, une autre manifestation de l’habitus négationniste. Comment et sous quelles conditions les Arméniens en Turquie sont autorisés à mener leur existence dans ce pays négationniste devrait être une préoccupation première, tout en développant la forme et le contenu des commémorations.

Deuxièmement, les organisateurs devraient avoir en tête le profond écart existentiel séparant les deux parties, s’agissant de décider de la manière de commémorer. Les deux parties concernées, les Arméniens et les Turcs et Kurdes, ne sont pas et ne sauraient être considérées ou présentées comme égales, et elles ne devraient pas être appelées à former un ensemble uni de commémorateurs, se prendre mutuellement dans les bras comme une étape vers une soi-disant « réconciliation. »

Une véritable commémoration du génocide n’est ni un « événement, » ni une « manifestation, » ni une « protestation politique, » nous donnant, à nous les descendants des perpétrateurs, l’occasion d’éprouver une forme d’accomplissement ou de catharsis, ou la satisfaction d’avoir accompli notre « devoir ». Le devoir ne sera jamais accompli, car un génocide est quelque chose d’irréversible, d’irréparable, dont on ne peut se remettre, et d’impardonnable. Une commémoration ne saurait, non plus, être conçue comme un rassemblement, des retrouvailles entre Turcs et Arméniens, une manifestation de ce qu’il est convenu d’appeler un « partage de la douleur et de la souffrance, » conduisant à une sorte de réconciliation. Car il ne s’agit pas d’une seule et même chose – il s’agit de la douleur et de la souffrance des Arméniens, et de la honte et de la responsabilité des Turcs et des Kurdes, du côté des populations musulmanes d’Anatolie, des descendants des perpétrateurs. 

Une authentique commémoration des victimes du génocide doit donc ouvrir la voie aux Arméniens, et seulement les Arméniens, pour qu’ils commémorent leurs morts, les sans sépulture, les disparus, encore à l’agonie face au négationnisme. Quant à nous, les populations musulmanes de Turquie, nous n’avons aucunement droit à « commémorer, » et nous nous devons d’exprimer notre responsabilité dans le déni en cours et le lourd fardeau de honte, lié au fait d’appartenir au groupe perpétrateur.                   

Notes

1. Dilara Balcı, Yeşilçam'da Öteki Olmak : Başlangıcından 1980'lere Türkiye Sinemasında Gayrimüslim Temsilleri, Istanbul : Kolektif Kitap, 2013, 252 p. – ISBN : 9786058611948
3. Talin Suciyan, Surviving the Ordinary : the Armenians in Turkey, 1930’s to 1950 [Survivre au quotidien : les Arméniens en Turquie, des années 1930 à 1950], thèse de doctorat en philosophie, Université Louis-et-Maximilien (Munich), Institut d’Etudes sur le Proche- et le Moyen-Orient, 2003 (non publiée).
4. Ayda Erbal, « We are all Oxymorons, » Armenian Weekly Special Issue, 2008 et http://azadalik.wordpress.com/2013/01/21/we-are-all-oxymorons (consulté 24.09.13)

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