vendredi 25 octobre 2013

Julieta Hanono



© Julieta Hanono, El pozo, 2005
http://noktambularte.blogspot.fr

Les desaparecidos d'Argentine : sacralisation et profanation"
avec Julieta Hanono et Emmanuel Alloa

Séminaire "L'Image témoin : l'après-coup du réel" / 10
Auditorium du Jeu de Paume - U. Paris 8 Saint-Denis, 25/10/2013


Clôturant le cycle "L'Image témoin : l'après-coup du réel," dont 7 séances organisées au Musée du Jeu de Paume et 3 à l'université Paris 8 Saint-Denis, qui ont sollicité des champs aussi divers que l'irreprésentable, l'impact mémoriel, la temporalisation, l'espace génocidaire, la contextualisation, le statut du gestuel, le processus traumatique et sa transmission (1), l'Auditorium du Jeu de Paume accueillait, sous les auspices de sa directrice Marta Gili, Julieta Hanono, artiste plasticienne argentine, et Emmanuel Alloa, philosophe et théoricien de l'image, pour un parcours sur une oeuvre à bien des égards éclairante et dérangeante par son universalité.

Rappelant dans son exposé introductif ce refus/négation de l'oubli [negación del olvido], défendu par Julio Cortazar lors d'un colloque de juristes à Paris en 1981, quant aux milliers de victimes non recensées dans la mémoire officielle argentine, Emmanuel Alloa s'est attaché à souligner l'aspect factitif du terme disparition, à la lumière du rapport de la Commission Nationale sur la Disparition des Personnes [Comisión Nacional sobre la Desaparición de Personas - CONADEP] (1983) et des techniques mises en oeuvre, au regard notamment des procédés importés de la guerre d'Algérie. De 1976 à 1983, entre 9 000 et 30 000 victimes d'arrestations, d'enlèvements quotidiens, qui furent autant de corps soustraits aux regards. 610 centres de détention mis en place, souvent au coeur même des villes; mais aussi "vols de la mort" (victimes précipitées dans l'océan Atlantique ou le Rio de la Plata). Objectif de cette pratique perverse de la disparition forcée, éliminer un adversaire réel ou potentiel, mais aussi et surtout, instituer une double présence de la peur et de l'espérance.

Négation du deuil, la disparition fige les communautés victimes entre crainte et espoir. Le général Videla ira jusqu'à justifier publiquement à la télévision argentine, en décembre 1979, l'absence de toute intervention légale, les personnes disparues n'ayant pas d'identité, n'étant ainsi ni morts, ni vivants.

L'essai du philosophe italien Giorgio Agamben, Homo Sacer : le pouvoir souverain et la vie nue (2), permet de penser la procédure liée à cette figure du droit archaïque romain, flottant entre vie et non-vie. Etat d'exception, entre zone de sacralisation et zone de profanité. De même, le lien entre clandestinité et disparition forcée, suscitant absence d'images. Absence contre laquelle se mobiliseront précisément les mères et les grands-mères de la Plaza de Mayo à Buenos Aires.  

Série des Siluetazos (début des années 1980)

Julieta Hanono rappelle la 3ème édition du défilé des Mères de la Plaza de Mayo, le 21 septembre 1983, où trois artistes - Rodolfo Aguerreberry, Julio Flores et Guillermo Kexel - mirent en acte une intervention consistant à exposer 30 000 silhouettes sur affiches murales (cliché de l'inscription Presente). Le concours du public présent concrétisa ce refus collectif du déni. Articulation inédite du couple démonstration-argumentation (Jacques Rancière), parallèle à celui visibilité-invisibilité. Démonstration par la négative, qui n'est pas sans rappeler La Disparition de Perec (intervention E. Alloa).

Série des Registros de la ausencia, publiés dans le quotidien Página/12

Publiés depuis 1987 par ce périodique, ces annonces, composées de photographies, de dates, d'éléments explicatifs et de questions, recomposent un espace nié jusque là aux personnes disparues. Virginia Giannoni a rassemblé ces productions dans son ouvrage Poesia Diaria : Porque el silencio es mortal (Retina Editores, 2007).

"Il a fallu que je prenne des distances."

Originaire de Buenos Aires, Julieta Hanono grandit à Rosario, où elle est arrêtée à l'âge de 16 ans. Son incarcération au Centre de détention clandestin de cette même ville durera 13 mois, soit 395 jours. Témoigner reste très difficile. La médiation du travail artistique lui permet d'aborder, de façon très métaphorique dans une première phase, le traumatisme. Médiation accompagnée d'un décentrement linguistique : la langue française.

Autre enjeu toponymique : le lieu de détention. El pozo [Le trou], situé au centre de la ville de Rosario.  

Parmi les oeuvres qui l'interpellent dans son projet, la mosaïque de Sôsos de Pergame, cité par Pline l'Ancien : cet Asarotos oïkos [La Chambre mal balayée], conservé au Musée national du Bardo à Tunis et dont elle découvre une copie au Vatican. Dans cet espace fragmentaire, comment penser la mémoire, sinon par son origine traumatique, comme l'observe Nietzsche dans sa Généalogie de la morale (intervention E. Alloa) ? Tout le paradoxe est d'"apprendre à oublier pour se rappeler," confie Julieta Hanono, qui rappelle l'épisode célèbre de Simonide de Céos, seul survivant de l'effondrement du toit d'une salle de banquet, à la Cour de Thessalie, mais aussi considéré comme le concepteur de la mnémotechnie.

La marelle (2012)

Le concept de mosaïque est ici repris dans une composition en 4 mots, "exilée/clandestine/expulsée/trouée," posant la question de ce qui reste.

Extrait vidéo filmé de La Passion de Jeanne d'Arc de Carl Theodor Dreyer (1928) : gros plan sur les mèches de cheveux balayés au sol. Lecture polymorphe, entre disparition et émancipation. Filmer un film ou comment mettre à distance pour mieux s'approcher.

2ème extrait vidéo : Les trous. Main de prisonnier creusant le carrelage de sa cellule, geste obstiné, entre enfouissement et destruction/structuration.
      
3ème extrait vidéo : retour de Julieta Hanono sur le lieu de détention, El pozo (2005)

Les murs jaunes et noirs, les pièces vides, un meuble presque indistinct, dédale de clairs-obscurs, gros plans sur des prises électriques, taches, peinture écaillée, rais de lumière, puis retour sur la caméra. Ce lieu précaire, appelée alors la Favela, devient le lieu d'une circularité, à plusieurs étages, où précise J. H., le temps est comme "suspendu". Dispositif panoptique, qui opère une inversion finale (plan sur la caméra). Si les vraies victimes ne peuvent pas parler, si les vrais témoins ne sont plus là, il s'agit alors de traduire l'indicible, l'innommable. Engager une explication micrologique de la quotidienneté (intervention E. Alloa).

Trois Eléments

Décor d'El pozo : bouche d'évier, robinets, douche. Composant autant de repères, d'éléments liés à la survivance, au corps restitué. Détail d'un anneau sur un pan de mur, où se lit le non-dit, l'impudeur.

395 Matchbox (Cajitas de Fósforos)    

Métaphores des 395 jours de détention - J. H. évoque une série de broderies sur le thème du quotidien vécu en détention. Circularité de la vidéo El pozo, lieu où jour et nuit sont invisibles.

Pan de mur avec casseroles transparentes

"Faire tourner le temps" - le lien avec le nourricier - détournement des codes.

Séries sur la Grille et le Torchon noir

Triptyque "à la mesure des fenêtres quand j'étais enfermée," précise Julieta Hanono. Lointain écho de Mondrian ou des avant-gardes qui l'ont précédée, ironie d'un papier d'emballage découvert à son arrivée à Paris. Ombres bien réelles de la torture.

Extrait vidéo Pies Claustro [Pieds Cloître]

Reprise d'une séquence du Procès de Jeanne d'Arc, de Robert Bresson (1962). Ombre voilée de noir, qui traverse l'espace. La mère qui vient demander justice pour sa fille.

S'agissant de l'espace de claustration - prison "aquarium" -, J. H. insiste sur la dialectique disparition/apparition et rappelle l'importance de la psychanalyse dans son parcours. Dans sa série sur les Torchons noirs, la vision empêchée.

Série Mariposas

8 moulages déposés dans 8 petites boites. Objets qui se prêtent à diverses lectures. Rapport entre enfermement et normalité gestuelle. Mesurer la temporalité.

Citation de Karl Marx, Le Capital, préface à la première édition allemande (1867)

Il fallait à Persée pour poursuivre les monstres une capuche de nuages. Cette capuche nous nous la sommes tirée sur les yeux et les oreilles, pour pouvoir faire comme si les monstres n'existaient pas. [traduction Jean-Pierre Lefebvre, éd. Quadrige/PUF, 1993]

Citation qui répond à l'enjeu suivant : "Faire apparaître le discours." (J. H.)

S'entretenant avec Emmanuel Alloa de ses projets à venir, Julieta Hanono présente une vidéo récente : cadre de lattes mouvantes, sorte de petite entrée de théâtre, où les espaces se répondent mutuellement, prêts à se défaire, imploser. A la fois menaçants et précaires.

Débat avec le public

Un intervenant évoque les recherches de la romancière et poétesse argentine, d'origine arménienne, Ana Arzoumanian, auteure notamment de l'essai El depósito humano. Una geografía de la desaparición [Le dépôt humain. Une géographie de la disparition] (2010). Une approche théorique de thèmes qui parcourent de même l'oeuvre de Julieta Hanono.

Un second intervenant s'interroge sur la série des Mariposas, y voyant des oreilles découpées par d'invisibles tortionnaires. Les rideaux de la dernière vidéo laissent passer l'air, note d'espoir. Une troisième intervenante reprend la série des Mariposas et propose l'hypothèse de foetus. Autant de réactions qui traduisent l'impact réciproque de thématiques abordées indirectement, d'autant plus vives.

Projection de la vidéo Tierra de Nadie [Terre de Personne]

Tourné dans un asentamiento (sorte de bidonville) des environs de Rosario, adossé à un cimetière, et accompagné d'un texte de Julieta Hanono, Un Pueblo inventado, ce film voit s'avancer vers la caméra des habitants du lieu, vêtus d'un tee-shirt blanc où se lit la mention, délibérément à peine lisible, "Clandestino." Acteurs improvisés, entre vivants et morts, dans un lieu qui n'est pas si éloigné de celui que connurent les grands-parents de l'artiste, à leur arrivée en Argentine. Gros plans sur les visages silencieux, les regards interrogateurs. Séquence finale, où les personnages repartent au loin, leurs pas dans les sillons rectilignes de la terre.

Séance de questions-réponses

Une intervention évoque les femmes cinéastes féministes en Argentine. Importance nourricière de la psychanalyse chez J. H.

Le choix du monde des exclus dans Tierra de Nadie. Cela "me donne sens," répond J. H. Travailler dans les bidonvilles active un rapport à la vitalité, à l'urgence, à la présence. Ne pas oublier la menace de la trata de personas [traite des êtres humains], contre laquelle les habitants du bidonville ont décidé de défiler, s'appropriant ainsi la vidéo.  

Quant au travail d'effacement et de neutralisation des autorités vis-à-vis des lieux symboliques des années noires de la dictature - exemple du centre de détention d'El pozo, voué à devenir un musée d'histoire naturelle ! -, J. H. souligne les acquis de la présidence de Cristina Fernandez de Kirchner, notamment l'ouverture des archives de la dictature militaire et l'instruction de procès impliquant de hauts responsables. La pratique de l'escrachar perdure cependant, ciblant publiquement des tortionnaires.        

[En résumé, une oeuvre matricielle dont pourraient s'inspirer nombre de diasporas comptant leurs desaparecidos encore ignorés. Nous pensons ici aux disparus du massacre d'Oran, le 5 juillet 1962, thème d'une pétition internationale en cours - www.change.org].

Notes

1. "L'Image témoin : l'après-coup du réel" / 1 - "Y a-t-il une limite à ce qui est représentable ?" avec Pierre Sorlin, professeur émérite à l'université Paris III Sorbonne nouvelle, et Sara Guindani, chercheuse à l'université Paris 8 - U. Paris 8 Saint-Denis, 19/10/2012 - http://www.jeudepaume.org/index.php?page=article&idArt=1802&lieu=6
    "L'Image témoin : l'après-coup du réel" / 2 - "Mémoire blessée et perlaboration figurale : le cinéma face à la guerre d'Algérie à partir de Muriel d'Alain Resnais," avec Angela Mengoni, historienne de l'art à l'université de Venise, et Sara Guindani, chercheuse à l'université Paris 8 - U. Paris 8 Saint-Denis, 16/11/2012 - http://www.jeudepaume.org/index.php?page=article&idArt=1809&lieu=6
    "L'Image témoin : l'après-coup du réel" / 3 - "Qu'est-ce qu'on dit quand on dit inimaginable ?" avec Sara Guindani, chercheuse à l'université Paris 8 - U. Paris 8 Saint-Denis, 23/11/2012 - http://www.jeudepaume.org/index.php?page=article&idArt=1810&lieu=6
    "L'Image témoin : l'après-coup du réel" / 4 - "Vous ne vous ferez point d'images : les archives arméniennes et la question de la fiction," avec Marie-Aude Baronian, chercheuse à l'université d'Amsterdam, et Emmanuel Alloa, philosophe - Auditorium du Jeu de Paume, 30/11/2012 - http://www.jeudepaume.org/index.php?page=article&idArt=1811&lieu=1
    "L'Image témoin : l'après-coup du réel" / 5 - "Un train peut en cacher un autre. Image-écran, mémoire-écran," avec une projection du film d'Harun Farocki, En sursis (Allemagne, 2007, 40'), en présence d'Emmanuel Alloa, philosophe - Auditorium du Jeu de Paume, 14/12/2012 - http://www.jeudepaume.org/index.php?page=article&idArt=1812&lieu=1
    "L'Image témoin : l'après-coup du réel" / 6 - "Le documentaire qui n'en était pas un. Das Ghetto, 1942," avec Yael Hersonski, réalisatrice, Sylvie Lindeperg, historienne, Marie-José Mondzain, philosophe, et Emmanuel Alloa, philosophe - Auditorium du Jeu de Paume, 18/01/2013 - http://www.jeudepaume.org/index.php?page=article&idArt=1813&lieu=1
    "L'Image témoin : l'après-coup du réel" / 7 - "L'image : du stigmate au fétiche," avec une conférence de Frédéric Rousseau, historien à l'université de Montpellier, présentée par Sara Guindani, chercheuse à l'université Paris 8, et Emmanuel Alloa, philosophe et théoricien de l'image - Auditorium du Jeu de Paume, 01/03/2013 - http://www.jeudepaume.org/index.php?page=article&idArt=1814&lieu=1
    "L'Image témoin : l'après-coup du réel" / 8 - "Mémoire des camps, mémoires des corps. Shoah de Lanzmann et S 21 de Rithy Panh," avec Rithy Panh, réalisateur, et Emmanuel Alloa, philosophe - Auditorium du Jeu de Paume, 22/03/2013 - http://www.jeudepaume.org/index.php?page=article&idArt=1815&lieu=1
     "L'Image témoin : l'après-coup du réel" / 9 - "Le temps de l'image et le temps du trauma. Après-coup et postmémoire," avec Richard Rechtman, psychiatre et anthropologue, directeur d'études à l'EHESS, Soko Phay-Vakalis, historienne de l'art à l'université Paris 8, Davy Chou, cinéaste franco-cambodgien, réalisateur du film Le Sommeil d'or, et Emmanuel Alloa, philosophe - Auditorium du Jeu de Paume, 26/04/2013 - http://www.jeudepaume.org/index.php?page=article&idArt=1816&lieu=1
    Vidéos sur le magazine en ligne du Jeu de Paume : http://lemagazine.jeudepaume.org/

2.  Giorgio Agamben, Homo Sacer - Vol. 1 Le pouvoir souverain et la vie nue (traduction de l'italien par Marilène Raiola, Paris : Seuil, 1997), Vol. 2.1 Etat d'exception (traduit par Joël Gayraud, Paris : Seuil, 2003), Vol. 2.2 Le Règne et la gloire (traduit par Joël Gayraud et Martin Rueff, Paris : Seuil, 2008), Vol. 3 Ce qui reste d'Auschwitz (traduit par Pierre Alfieri, Paris : Rivages, 2003)

© Georges Festa - 10.2013