dimanche 27 octobre 2013

Yervant Odian - Famille, honneur, moralité / Family, Honour, Morality



 Yervant Odian (1869-1926)
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Yervant Odian
Famille, honneur, moralité
in Oeuvres Choisies (Erevan, 1956, 796 p., p. 5-233) [en arménien]
par Eddie Arnavoudian
Groong, 21.01.2013


Plus connu pour sa satire Camarade Pantchouni, Yervant Odian écrivit Famille, honneur, moralité, il y a plus d'un siècle. Récit qui demeure à la fois agréable et instructif. Reconstitution de la vie arménienne à Istanbul à la fin du 19ème et au début du 20ème siècle, il s'agit d'une critique sans concession de l'élite arménienne, corrompue et dissolue, qui exerçait alors sa domination sur la nombreuse communauté arménienne de la capitale ottomane. Cette élite de riches négociants, de concert avec la hiérarchie ecclésiastique, ayant sombré toutes deux dans un bourbier moral, trouve ses représentants typiques chez Ghougas Effendi et le Père Mikias, sans conteste deux personnages durables du récit arménien moderne.

A l'instar de maints romans s'inscrivant dans la tradition réaliste, Famille, honneur, moralité livre un sombre tableau du pouvoir sinistre de l'argent, au sein d'une société démunie de structures égalitaires ou démocratiques. Dans la littérature arménienne, ce roman revêt un autre mérite bienvenu, issu paradoxalement d'une certaine étroitesse fautive de son sujet. Les descriptions d'élites dégénérées ne sont pas rares dans le roman arménien moderne. Or la focalisation quasi exclusive sur des scènes propres à des existences individuelles et familiales, d'ordre immoral et criminel, négligeant la sphère sociale plus large, s'avère des plus éclairante.

Famille, honneur, moralité nous parle, au plan du passé comme de l'avenir. Avec ce roman, comme avec d'autres de sa plume, sur la vie stambouliote, Odian s'inscrit dans une tradition illustre - l'énoncé hardi de vérités sur les classes privilégiées arméniennes - séculières et religieuses. Alors, comme aujourd'hui, celles-ci ne se drapent d'une aura de vertu et de sainteté que pour mieux dissimuler leurs malversations et leurs débauches, leur permettant aussi de conserver une hauteur morale, et par là même cajoler et contraindre le peuple à une obéissance silencieuse. Il s'agit là d'une tradition centrale, qui remonte aux fondateurs de l'historiographie arménienne au 5ème siècle et qui répond à un besoin désespéré de redressement.

Or le réquisitoire d'Odian n'est pas simplement une brillante dénonciation socio-historique. La force de son exposé est soutenue par un mérite artistique, dont il est souvent accusé d'être dépourvu. Une facilité pour raconter des histoires, une langue simple et lumineuse, une aptitude à créer de vraies relations sociales et personnages, combinée à l'intelligence et à l'humour dans la description, font revivre l'Istanbul arménienne, ainsi que de nombreuses figures, dont le principal protagoniste, Ghougas Effendi, riche homme d'affaires et prédateur sexuel, qui proclame sans cesse les vertus de la famille, de l'honneur et de la moralité, tout en les foulant aux pieds avec mépris. Même s'il a été égalé ailleurs dans la littérature arménienne moderne, le tableau que dresse Odian d'une élite pourrie jusqu'à la moelle, n'a sûrement pas été dépassé.

I.

Les contours de la décadence des élites sont visibles dès le début du roman, lorsque nous faisons la rencontre de l'insupportable Ghougas Effendi, à la fois arrogant et présomptueux, s'apprêtant à organiser une vendetta malveillante à l'encontre de Saténig, une veuve impuissante et appauvrie, qui a eu l'audace de le retenir, lors de son retour, après avoir présidé la réunion hebdomadaire d'une association de bienfaisance. Toute une série d'actions secondaires interagit avec cette intrigue, ouvrant chacune une fenêtre sur les moeurs de la communauté arménienne à Istanbul, sa vie quotidienne et, plus sérieusement, la physionomie immorale de ses figures de proue.

Ghougas Effendi n'est pas un personnage fortuit ou isolé. De basse extraction et au passé ténébreux, il est désormais un membre influent de la classe dirigeante arménienne, intégré, qui plus est, aux échelons les plus élevés de la société ottomane. Se mêlant aux dignitaires de l'Eglise et de l'Etat, il est, comme eux, pourri jusqu'à l'os. Il est "fortuné et ostensiblement tenu en grand respect," mais : "Des récits terribles, révoltants circulent au sujet de la tragédie de ceux qui sont tombés entre les griffes d'un homme d'affaires, qui a débuté sa carrière en tant qu'usurier et qui, guidé par une soif sans bornes de richesse, a recouru aux pires agissements, s'agissant en particulier de gens sans défense, faibles et innocents." (p. 27)

Ayant ainsi accumulé suffisamment de capitaux "pour promouvoir ses forfaits" grâce à des moyens plus légitimes, Ghougas Effendi s'établit comme négociant à Istanbul où, par un dernier rebondissement, il obtient le rôle de fournisseur officiel de l'Etat ottoman. A ce titre, il prend part avec zèle à un système bien huilé de corruption et, "de mèche avec des ministres peu regardants," "se met à piller le Trésor public." Or, au lieu d'être puni, Ghougas Effendi est à plusieurs reprises décoré pour "services insignes rendus à l'Etat." Ayant ainsi rejoint la classe dominante,

"Parallèlement à sa richesse, sa réputation d'homme ingénieux et honorable prend son essor. Ses méfaits passés sont oubliés, passés à la trappe; l'infortune de ses victimes ne saurait désormais atteindre les cimes de son honneur [...]" (p. 27)

Avide de participer au pillage des élites civiles, la hiérarchie ecclésiastique, s'accrochant fermement d'une main aux basques du négociant, s'en prend sans honte aucune à son portefeuille, de l'autre. L'élite marchande n'est pas totalement mécontente, car, en échange, les hommes de Dieu, abandonnant tout scrupule moral, légitiment par bonheur la position et l'autorité des Ghougas Effendis, qui occupent des postes importants au sein de la communauté. Typique de ces mécréants, le Père Mikias, "prêtre chevronné," "alors aux alentours de la soixantaine," qui a transformé avec succès "le commerce de son aumônerie auprès des riches en un monopole personnel" (p. 12). "Naturellement, il espère être pleinement récompensé pour ses services dans l'autre monde," et pourtant, "tout en attendant une rémunération céleste," il réalise de tels profits matériels ici bas qu'ils "lui assurent quasiment une existence luxueuse et confortable." (id.)

Le Père Mikias est un sinistre personnage, au comportement douteux, se glissant dans les demeures des riches, l'esprit et le corps prêts à sauter sur la moindre occasion. Sachant de quel côté beurrer ses épinards, tout en étant "arrogant et effronté envers ses inférieurs," il se montre "hypocrite et lèche-bottes" devant les riches et "pour cela, est apprécié et respecté." (id.) Supputant sans cesse profits et pertes, il est dépourvu de tout sentiment moral. Après s'être vu refuser le rôle lucratif d'intermédiaire dans le projet de Ghougas Effendi de marier sa fille à Lévon, un riche bijoutier arménien, installé à Paris, Mikias, blessé dans son amour-propre, n'a aucun scrupule à se retourner contre son ancien patron. Dans l'espoir d'une récompense, il décide d'offrir ses services à la famille Samsarian, elle aussi désireuse de marier sa fille à ce même Lévon.

Par la suite, entre Ghougas Effendi et le Père Mikias, tensions, contradictions et animosité refont surface dans un combat silencieux, fait de cupidité et de profit. La connaissance mutuelle qu'ils ont de leurs crimes et de leurs méfaits fait boule de neige, comme autant d'arsenaux de menace et de chantage, créant entre les parties en conflit du négociant et du prêtre une sorte d'équilibre, une paix honteuse et une crainte des révélations, lesquels permettent aux deux de mieux spolier tous les autres.

Protégé par des contacts en haut lieu et par une presse à sa solde, trop heureuse de cacher à l'opinion publique les crimes et les méfaits de Ghougas Effendi, sa richesse et son statut lui conférant un pouvoir "capable de noyer ses opposants dans une simple goutte d'eau," il bénéficie quasiment d'une immunité, tandis qu'il s'adonne à une sexualité criminelle et dépravée. Ses victimes, Saténig, Chouchanig, une jeune fille qu'il viole, et Yéranig, sa belle-soeur dont il abuse, n'ont apparemment aucun moyen d'obtenir réparation.

II.

Tandis que les événements s'enchaînent et que les révélations se succèdent dans le cadre d'une intrigue principale et secondaire savamment équilibrées, Odian met à nu le pouvoir de l'argent, qui transforme le vice en vertu.

Hadji Toumig, le tenancier charismatique, honnête, mais abusé, d'un bar dans un quartier ouvrier, de concert avec le jeune et éduqué Serkis, homme d'action énergique et combinard, décide de demander un dédommagement pour Saténig, dont Ghougas Effendi a entaché la réputation et dont il a aussi manigancé l'expulsion par sa famille. Leur enquête minutieuse met au jour la preuve du viol de Chouchanig par Ghougas Effendi. Ne parvenant pas à obtenir justice pour chacune d'elles, un dimanche matin, dans la cour d'une église, bondée de fidèles, ils soumettent Ghougas Effendi à une humiliante dénonciation publique, qui met aussi en lumière le bas-fonds des bordels, des souteneurs et des prostituées d'Istanbul, au service des plaisirs délétères de l'élite.

Mais Ghougas Effendi n'est que provisoirement déstabilisé. Il est pleinement convaincu que "l'argent aidera à tout couvrir et à le mettre hors de cause." De fait, comme l'observe sa femme, ce ne serait pas la première fois qu'il "masquerait ses méfaits en usant d'argent ou d'influence" (p. 220). Un peu plus tard, nous le retrouvons serein et satisfait : "Une fois de plus, me revoilà sur mes pattes, se dit-il. Ici et là, bien sûr, ils nous en voudront à mort, durant quelques semaines ils vont déblatérer. Laissons-les aboyer à leur aise, pourvu que je dispose de quelques livres à offrir à quelque orphelinat, quelque hôpital ou institution charitable, sans compter les journaux; alors, encore une fois, je redeviendrai l'honorable, sinon plus, Ghougas Effendi !" (p. 137)

Une intrigue et un récit tentaculaires, conditionnés en partie par les exigences du feuilleton, mettent souvent à l'épreuve la patience du lecteur. Un développement en ordre dispersé, ployant souvent sous le poids de détails insignifiants, compromet déroulement et continuité, tandis que les personnages ont peine à s'imposer, pâtissant souvent au plan émotionnel ou psychologique. Chouchanig et Saténig, par exemple, les deux principaux personnages féminins, sont comme des ombres, quasiment sans visage, ne servant que de faire-valoir à la criminelle monstruosité de Ghougas Effendi.

Quoi qu'il en soit, au plan de l'intrigue, bien qu'empreints d'une mollesse certaine, les personnages demeurent droits, en sorte qu'intrigues principale et secondaires vont leur train, guidées par instants par une réelle tension dramatique, par un caractère d'urgence saisissant, une satire mordante et plus d'une tournure ou commentaire, lesquels captent un aspect révélateur, non seulement de l'élite décadente, mais aussi de la vie quotidienne des petites gens qui, contrairement à leurs supérieurs, mènent des existences empreintes d'honneur et de morale; de la place des belles-mères, redoutant que la nouvelle épouse de leur fils ne sape leur pouvoir et leur autorité; de la mutation du mariage en une transaction financière, où pertes et profits règnent et où l'amour n'entre pas en ligne de compte.

Famille, honneur, moralité est par ailleurs prodigue en images de la vie stambouliote, de ses cafés et tavernes, de ses tenanciers et artisans arméniens, de ses employés - comptables, greffiers et secrétaires. Détail intéressant, la classe ouvrière - ces portefaix, pompiers, pêcheurs, charpentiers et autres, qui apparaissent en nombre dans les nouvelles de Yéroukhan - est toutefois largement absente.

Aux deux tiers du roman, par toute une série de coups de théâtre, de tournants et de négociations secrètes, tous les noeuds de l'intrigue semblent avoir été résolus, non sans romantisme. Une fois de plus, Ghougas Effendi échappe à la justice en versant un dédommagement à Chouchanig. Saténig n'est plus veuve, heureuse d'avoir épousé son ancien pensionnaire, Karékine, tandis que Chouchanig se lie avec Serkis, devenu son défenseur. Lévon et Rozig, la fille de Ghougas Effendi, s'empressent de convoler à Paris, où ils sont ensuite rejoints par la mère de Lévon.

III.

Au point où nous en sommes, le lecteur ne peut que craindre que le reste du roman ne soit des plus terne. Il n'en est rien. En un instant, comme s'il se souvenait soudain d'un oubli de taille, Odian revient alors au récit dramatique du piège et de l'abus sexuel qu'impose Ghougas Effendi à sa belle-soeur Yéranig, récit qui non seulement achève le tableau de la dépravation sans bornes de notre homme, mais qui souligne aussi la barbarie de l'oppression des femmes aux niveaux les plus élevés de la société.

Yéranig contraste fortement avec les deux autres victimes féminines de Ghougas Effendi. Si Saténig et Chouchanig finissent par échapper à l'emprise de celui-ci, ce n'est que grâce aux efforts d'hommes tels que Serkis, Karékine et Hadji Toumig. Or Yéranig n'est pas une victime passive. Femme de tête, en proie à d'insolubles contraintes économiques, au bout du rouleau, elle trouve la volonté de résister à celui qui se propose de "faire d'elle un objet de plaisir" (p. 203). Sa révolte innée constitue une admirable affirmation d'indépendance et de dignité humaines, fût-ce au bord de la désintégration complète.

Faisant montre de son talent, comme à son accoutumée, pour sonder les coeurs au plan émotionnel et psychologique, Odian communique avec émotion cette "énergie et force de caractère guère communes" qu'éprouve Yéranig, une fois sa résolution prise de défendre sa dignité (p. 207). Peu après sa "décision ferme" de rompre avec son bourreau, "une sorte de paix et de joie spirituelle" l'envahit. Touchée par un sentiment d'euphorie et de fierté, elle estime "impossible que rien dans ce monde ne puisse l'empêcher de mener à bien ses engagements" (p. 215). Dans ces mêmes passages, Odian nous livre des images pénétrantes de la rage impuissante de Ghougas Effendi, lorsque sa mentalité de privilégié se voit contrariée par la contestation et la désobéissance de ceux qui occupent un rang social inférieur au sien. Eloquent reflet de l'arrogance et de la suffisance des privilégiés.

Famille, honneur, moralité parvient à une conclusion des plus satisfaisante, lorsque Ghougas Effendi meurt, plusieurs jours après une nuit de débauches, où il est poignardé lors d'une querelle, peut-être avec un souteneur, dans l'un de ses bordels de prédilection. En dépit des scandales antérieurs, des circonstances sordides de son existence et de sa mort, par un acte d'autoprotection, l'élite arménienne tout entière, dans une effusion de chagrin simulé et d'éloges ignobles, se groupe et fait bloc autour de Ghougas Effendi.

Les crimes de Ghougas Effendi ne sont que la partie émergée de l'iceberg que compose la déliquescence des classes dirigeantes. Pour se protéger en tant que telle, préserver son masque moral et parer aux critiques ou aux contestations émanant de la société, l'existence de Ghougas Effendi doit, une fois de plus, être blanchie, remise à neuf et tapissée. Ses funérailles deviennent ainsi la célébration d'une hypocrisie collective et une supercherie, en compagnie de

"tous les marchands et capitalistes bien connus, ainsi que tous les étrangers occupant des postes importants dans le monde du commerce. L'office fut célébré par le Patriarche, de concert avec six évêques, quatorze révérends et trente prêtres de paroisses. L'oraison funèbre fut prononcée par le Patriarche qui, à son sujet, commença par cette expression biblique "Un homme cousu de bonté divine." (p. 230)

Un éloge en vers, dont l'auteur n'est autre que le Père Mikias, généreusement rétribué pour avoir eu ce privilège, est gravé sur la tombe de Ghougas Effendi.

Toute l'affaire est enveloppée et camouflée par la presse, laquelle s'empresse de célébrer dans ses colonnes un homme, "dont la disparition," précise-t-on, "représente une perte irrémédiable" pour la communauté, un être qui, bien que "d'origine modeste" était d'une "grande intelligence", un "mari et un père modèle" qui "éleva deux filles superbes," lesquelles "peuvent s'enorgueillir de faire l'ornement de la nation arménienne."   
   
IV.

Famille, honneur, moralité est un beau roman, au plan littéraire et de l'histoire sociale. Mais il souffre aussi, outre ses limites artistiques - l'inachèvement des personnages, l'intrigue manquant fréquemment de substance et des généralisations dommageables, sur lesquels nous n'avons pas à revenir ici - de trop nombreux autres problèmes pour avoir droit de cité aux côtés de ce classique de Yéroukhan sur l'Istanbul arménienne qu'est La Fille de l'amira.

Un ton profondément dénué d'authenticité, un mépris sous-jacent et constant des miséreux, une présentation continuellement déformée, qui ne cesse de les dépeindre, de façon inégale, comme une classe indigne, parasite, dénuée d'orgueil et d'ambition, et au sein de laquelle profiteurs et escrocs représentent un pourcentage notable. Si ces points de vue n'émanaient que de Ghougas Effendi, nul ne le relèverait. Mais ils sont présentés comme concernant aussi les gens ordinaires et aboutissent, en outre, à des commentaires de la part de l'auteur. Or l'unique personne pauvre, dont nous faisons véritablement la rencontre, contredit cette représentation.

Devenue veuve, Saténig est "pauvre," mais elle est "en même temps fière." "Mon dieu, une telle incongruité est-elle pensable ?" s'interroge Odian. D'évidence, sûrement pas par lui ! Au point qu'il présente Saténig comme une figure d'exception, qui vérifie la règle commune. Saténig est pauvre. Mais "une pauvre pas comme les autres" (p. 47), tellement à part que "même les autres miséreux ne [la] regardent pas d'un oeil amical." Elle est même en marge, de par son statut social, n'appartenant pas à la masse, étant l'épouse d'un enseignant. Il se peut que ces préjugés victoriens, qui émaillent l'ouvrage, aient contaminé les classes sociales arméniennes moyenne et supérieure, plus aisées, d'Istanbul, dont était issu Odian. Question qui mériterait plus ample réflexion.

Le défaut le plus manifeste est toutefois l'étroitesse de l'évocation de Ghougas Effendi et de la communauté arménienne, dans laquelle il vit. Personnage indubitablement des plus inquiétant, arrogant, gangrené de vices, le portrait de Ghougas Effendi se limite à sa vie privée et à ses relations au sein d'une communauté arménienne isolée, quasiment semblable à un ghetto. Autant d'éléments qui dénotent une vision incomplète. Dans la capitale ottomane, les Ghougas Effendis et, plus largement, la communauté arménienne, cohabitaient avec les Turcs, les Grecs, les Juifs et autres populations. Isolée de ce contexte élargi, ni une communauté, ni une élite plus précisément, ne sauraient être appréhendées avec justesse, en particulier à l'époque où se situe le roman.

A travers l'empire ottoman et à Istanbul, en particulier, le monde arménien des affaires coexistait et était, de fait, modelé et défini par une concurrence féroce avec les représentants d'autres entités économiques communautaires. Or, à aucun moment, nous n'observons Ghougas Effendi dans ses rapports avec ses homologues turcs, grecs ou juifs en affaires. Nous n'avons même pas la moindre idée de la nature matérielle de ses entreprises. Pas plus que nous ne le voyons se plier à ces obséquieuses relations politiques avec l'Etat ottoman, que fit siennes le capital marchand arménien, dans sa grande majorité, alors même que la nation arménienne était systématiquement détruite et le capital arménien ébranlé à sa base. Tout aussi significatif, le silence gardé sur les rapports complexes de l'élite arménienne avec le mouvement arménien de libération nationale.

Odian n'est naturellement pas tenu de reconstituer l'élite marchande dans son ensemble. De fait, son milieu de prédilection est suggéré par le titre même du roman, Famille, honneur, moralité. Or, situé à une époque d'ambitions nationalistes et d'affrontements économiques exacerbés, qui devaient conduire au génocide arménien et à la confiscation du capital arménien, le fait de réduire sa portée à des existences individuelles nous laisse dans l'ignorance quant aux modalités par lesquelles des évolutions et des forces plus vastes et plus décisives ont déterminé le sort du capital arménien et de ses Ghougas Effendis. Vu le caractère inéluctable du génocide, le portrait de Ghougas Effendi aurait peut-être dû être complété dans une suite.

Au plan privé, néanmoins, Ghougas Effendi est bien rendu, riche, mais aussi incapable de modération, égoïste, vindicatif, suffisant, imbu de lui-même, intriguant sans cesse, doté d'un esprit de décision, rapide et perspicace, tout en étant moralement dégénéré et quasiment psychopathe. Nous avons affaire à un parvenu, représentatif d'une élite animée par un profond mépris envers les gens ordinaires, qu'elle répugne à côtoyer à l'église, où tous sont censés être égaux devant Dieu.

Oeuvre littéraire importante, en dépit de ses défauts et de ses lacunes, Famille, honneur, moralité, en tant que tableau d'une décrépitude morale, ne manque pas de nous rappeler nos hommes d'affaires, politiciens et autres personnalités contemporaines, sans vergogne, claironnant eux aussi sur le caractère sacré de la famille, de la vertu et de la moralité, qu'ils raillent en privé. Récit d'argent et de statut social protégeant les prédateurs sexuels, jusqu'à leur tombe, ce roman peut, en outre, difficilement nous faire oublier les scandales moraux sans nombre, qui surgissent parmi les riches et les puissants à toutes les époques.                        
       
[Diplômé d'histoire et de sciences politiques de Manchester (Grande-Bretagne), Eddie Arnavoudian anime la rubrique de littérature arménienne dans Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]
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Source : http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20130121.html
Traduction : © Georges Festa - 10.2013 - Reproduction soumise à autorisation.