samedi 2 novembre 2013

Donna-Lee Frieze, éd. - Totally Unofficial : The Autobiography of Raphael Lemkin / En toute intimité : autobiographie de Raphaël Lemkin





© Yale University Press, 2013

Conférence de Donna-Lee Frieze sur l'autobiographie de Raphaël Lemkin, qui vient de paraître
par Taleen Babayan


NEW YORK - Le docteur Donna-Lee Frieze a prononcé une conférence intitulée "Raphaël Lemkin : le génocide arménien et l'autobiographie d'un prophète obstiné" à la Butler Library, de l'Université Columbia, mercredi 2 octobre, lors d'une manifestation organisée par le Centre Arménien.
Chercheur (fonds Prins) au Center for Jewish History (New York) et boursière (Ville de New York) à l'Institut de recherches Alfred Deakin à Melbourne, Frieze a consacré ces quatre dernières années à éditer l'autobiographie et les manuscrits inédits de Lemkin, qui étaient conservés depuis des décennies à la Bibliothèque Publique [Public Library] de New York.
Soulignant l'importance de la publication de l'autobiographie de Lemkin, Totally Unofficial [En toute intimité], le docteur Peter Balakian, professeur associé (chaire Ordjanian) au département d'études sur le Moyen-Orient, l'Asie du sud et l'Afrique, à l'université Columbia, releva que Frieze "a sauvegardé et retrouvé un des livres les plus importants dans l'histoire sur les droits de l'homme."
"Il s'agit de mémoires exceptionnels, qui donnent forme et toute leur portée aux efforts de Lemkin, sa vie durant, pour faire du génocide un crime au regard du droit international," rappela P. Balakian.
Créateur du terme "génocide" en 1944, Lemkin utilisa le génocide arménien comme un cas d'école, selon Frieze pour qui cette tragédie eut un tel impact sur lui qu'il conduisit à son activité ultérieure, en tant que défenseur infatigable de la prévention du génocide.    
Abordant le tableau que dresse Lemkin de son enfance, dans les premiers chapitres de Totally Unofficial, Frieze replaça dans leur contexte ses premières années de Juif polonais, éduqué à la maison par une mère très intelligente. Il décrit en détail une enfance baignée de poésie, de musique et de littérature, le familiarisant très tôt à d'autres cultures.
"Il écrit sur un monde disparu, à tous égards," nota Frieze, rappelant que tous les membres de sa famille, excepté son frère, disparurent lors de la Shoah. "Lemkin réactive cette perte d'une langue, d'une terre et d'une culture, et cette mémoire d'une totalité est peut-être la clé de survie chez ce survivant d'un génocide."
Sa première révélation du génocide survient cependant lors de ses lectures sur le génocide arménien et du procès de Soghomon Tehlirian, arrêté pour l'assassinat de Talaat Pacha, l'architecte du génocide arménien, assimilé à un acte de vengeance. Lemkin fut scandalisé de voir Tehlirian traduit en justice et s'interrogea : "Pourquoi un homme est-il puni, lorsqu'il tue un autre homme ? Pourquoi le massacre d'un million de gens constitue-t-il un crime moindre que le meurtre d'un seul individu ?" Cet événement marqua un tournant dans l'existence de Lemkin, qui passa dès lors de l'étude de la linguistique à celle du droit.
"C'est la destruction délibérée des Arméniens qui déclencha cet intérêt chez Lemkin," précisa Frieze.
Avocat et procureur important à Varsovie, Lemkin devint un réfugié, déplacé au plan international, lors de la Seconde Guerre mondiale, laquelle nourrit d'autant plus ses inlassables efforts en direction de la prévention du génocide.
"Je n'ai véritablement vécu que lorsque je luttais pour un idéal," écrit Lemkin dans son autobiographie. "Je consacrerai le reste de mon existence à déclarer hors-la-loi la destruction d'un peuple."
Arrivé aux Etats-Unis en 1941, Lemkin devint professeur à l'Université Duke (Durham, NC) et voua ses dernières années à assurer le vote de la Convention des Nations Unies contre le génocide. Il prit le génocide arménien en exemple pour en appeler à la conscience morale de l'opinion.
"Le génocide arménien a profondément influencé sa vision du génocide, non comme un meurtre de masse, mais comme un sinistre panorama de destruction intentionnelle, spécifique et programmée," ajouta Frieze.
Les efforts de Lemkin rencontrèrent cependant une opposition incessante. Lemkin, rappela Frieze, était présenté comme naïf, fanatique et dénué d'humour. "Or Totally Unofficial montre un avocat des plus perspicace, très en avance sur ses ennemis, comme il les nommait."
"Lemkin fut une sorte de prophète," poursuivit-elle. "Il savait que la Convention sur le génocide n'empêcherait pas le génocide et qu'il perdurerait. Mais il y voyait un point de ralliement."
A l'âge de 59 ans, Lemkin mourut d'une crise cardiaque à New York et son autobiographie resta inachevée, jusqu'à ce que Frieze s'attelât au défi de rassembler le manuscrit de Lemkin.
"En publiant l'autobiographie de Raphaël Lemkin, le docteur Frieze replace Lemkin à sa place légitime au Panthéon des champions des droits de l'homme," souligna Mark Momjian, directeur du Centre Arménien à l'Université Columbia. "Le Centre Arménien est profondément conscient des recherches de Raphaël Lemkin sur le génocide arménien, ainsi que du rôle central qu'il joua par ses efforts pour amener les Nations Unies à voter la Convention sur le génocide."
"La conférence de Donna-Lee Frieze sur Lemkin et le génocide arménien représente l'une des perspectives nouvelles majeures sur le génocide arménien, ces dernières années," estime Peter Balakian. "Elle permet aux chercheurs et à tous les autres, en particulier, fut-ce les nationalistes turcs, une compréhension plus profonde des raisons pour lesquelles l'événement vécu par les Arméniens devint un événement central, sinon l'événement central, dans la pensée de Lemkin, au regard de ce qu'il nommera génocide."             

Traduction : © Georges Festa - 11.2013.