vendredi 1 novembre 2013

Festival Hamaskaïne de théâtre arménien / Hamazkayin's Armenian Theater Festival (Los Angeles, CA)





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Scène : saison triomphale à l'Armenian Theater Festival
(Barnsdall Gallery Theatre, Los Angeles, CA)
par Aram Kouyoumdjian
Asbarez, 25.10.2013


Des spectacles d'un calibre exceptionnel ont caractérisé le Festival de théâtre arménien, organisé la semaine dernière par la Hamazkayin Educational and Cultural Society [Association éducative et culturelle Hamaskaïne]. Ces triomphes reviennent aux rangs talentueux de la compagnie nationale arménienne Sos Sarkissian, qui faisait ses débuts aux Etats-Unis, moins d'un mois après que son illustre homonyme soit décédé à l'âge de 84 ans.
11 représentations de quatre productions différentes ont été portées à la scène en l'espace de cinq jours, du 16 au 20 octobre. Quasiment la moitié concernaient Anpan Hourin, une adaptation théâtrale en musique d'un conte d'Hovhannès Toumanian sur une jeune femme encline à la paresse. Plus de 1 400 élèves d'une dizaine d'écoles arméniennes furent conduits en bus pour les représentations quotidiennes d'Anpan Hourin et de 44 Astichani Vra, abruptement traduit par 44 Degrees [44 degrés].

Sélectionné pour la soirée d'ouverture, 44 degrés conféra au festival tout son sérieux. La pièce, due à Asdghik Simonyan (d'après un récit de Tigran Hayrapetian), est une rêverie étrangement captivante - confinant parfois à l'absurde - sur les thèmes de l'émigration et du rapatriement.  
Cette pièce à trois personnages tourne autour de Mgro et Siranouch, rapatriés des Etats-Unis dans un village rural en Arménie, et Garabed, ami proche du couple. Mgro est apiculteur, tandis que Siranouch commercialise le miel, alors même que le village qui les entoure se vide lentement de ses habitants, dans une vague d'émigration. Se refusant à voir ce qui se passe, Mgro pousse sa femme à continuer à distribuer le miel dans les maisons désormais vides de leurs anciens voisins.
Mais l'existence du couple est bouleversée, lorsque Garabed lui aussi décide de partir. Prenant conscience de la situation désespérée qu'elle et Mgro vivent, Siranouch se languit de rentrer aux Etats-Unis, mais Mgro insiste pour qu'ils restent.
Des thématiques riches et complexes traversent le scénario de Simonyan, qui peut s'enorgueillir de maintes envolées superbes, lyriques, et de personnages que leur vulnérabilité rend irrésistibles. Quand bien même certaines faiblesses accompagnent l'oeuvre, qui peine à prendre de la vitesse. Il est presque impossible de croire que Mgro et Siranouch sont des urbains transplantés; en fait, il est difficile de se persuader qu'ils aient jamais quitté leur village. Mgro semble ingénu par instants, et la dynamique de genre qui définit sa relation avec Siranouch est on ne peut plus traditionnelle (lire : stéréotypée).
Le scénario est parcouru de références au chef-d'oeuvre existentialiste de Samuel Beckett, En attendant Godot - un arbre solitaire au milieu de la scène étant le plus évident d'entre eux. Le paysage de 44 degrés n'est pas aussi aride que celui de Godot, mais est promis à une semblable désolation. "Je les attends," déclare avec optimisme Mgro; or, comme Godot nous l'a enseigné, ils n'apparaîtront pas et il passera ses jours à cultiver un vain espoir.
Si 44 degrés se veut une complainte sur l'émigration et une célébration du rapatriement, il transmet difficilement ce message dans les faits; au contraire, la décision de Mgro paraît téméraire, sinon illusoire, tandis que l'acceptation de dernière minute de Siranouch force la crédulité.
La réussite de cette production s'est appuyée sur une mise en scène au millimètre de Zohrab Beg-Kasbarenz et l'interprétation mémorable des trois comédiens. Le portrait vivant et enchanteur de Mgro, campé par Varsham Gevorgyan est contrebalancé par l'approche nuancée et émouvante de Siranouch par Tatev Ghazaryan, tandis que Karen Khachatryan vient tranquillement en appui sous les traits de Garabed.

Un autre distribution de premier ordre s'est attelée à Sale, une adaptation tragicomique, par Vigen Stepanyan, de Rétro, d'Alexander Galin.  
Au centre de la pièce figure Ardachès, un veuf d'un certain âge, qui a quitté sa demeure rurale pour la ville, afin d'y vivre avec sa fille, Rita, et son gendre, Armand, marchand d'antiquités. Ardachès trouve intenable son nouveau mode de vie - ses rapports sont tendus avec Rita et méprisants avec Armand - et aspire à rentrer chez lui.
Dans l'espoir qu'il pourra manipuler le vieil homme en direction d'une nouvelle épouse, Armand s'arrange pour que trois épouses en puissance rendent visite à Ardachès le même soir : Nazig, ex-infirmière dans un pavillon psychiatrique; Anahid, une enseignante; et Madlene, ancienne danseuse, qui évolue encore avec les gestes d'une diva. Mais, au lieu de respecter leur rendez-vous, les trois femmes se présentent en même temps.
A cet instant, Sale renonce heureusement aux formules éculées de la farce - portes qui claquent, mensonges outranciers, et chaos à rebondissements -, optant pour une voie autre, bien plus intéressante. Ardachès et nos trois invitées se prennent d'amitié, à mesure qu'ils descendent quelques boissons, partagent des histoires de chagrin et de perte, et se livrent à d'improbables pas de danse.
Agréablement surprenant, Sale propose une approche tantôt amusante, tantôt déchirante, de la solitude, tout en se demandant si le bonheur réside dans le confort matériel recherché par Rita et Armand, ou dans la complicité que découvre Ardachès chez ses trois comparses. L'écriture est parfois lourde et facile, mais la distribution, dirigée de main de maître par Vanik Mkrtchyan dans le rôle d'Ardachès, rend l'intrigue attachante de bout en bout. Mkhitar Avetisyan apporte un juste équilibre de charme et de flagornerie au personnage d'Armand, Arev Santrosyan fait preuve d'un jeu comique admirablement discret, mais précis, sous les traits de Nazig, tandis que Karine Janjughazyan emporte la scène avec son interprétation délicieusement échevelée de Madlene.

Le spectacle de variétés, qui clôtura le festival, se révéla son offre la moins réussie. Consistant, pour l'essentiel, en des interprétations solo, il joua plus le rôle d'un radio-crochet qu'un divertissement cohérent.
Une partie du problème résidait dans la tentative de la troupe pour rendre hommage à son chef disparu, Sos Sarkissian, très présent dans le spectacle, via des séquences vidéo et des enregistrements vocaux. Cet effort était louable, mais le spectacle se fourvoya en essayant d'équilibrer, de manière presque discordante, moments d'hommage et morceaux "divertissants." Combinaison qui eut pour effet un méli-mélo sans queue ni tête de chansons, de récitations, une interprétation abstraite trop longue, ainsi qu'une parodie grinçante d'ustensiles de cuisine. Notons cependant quelques moments d'élection, comme Mkhitar Avetisyan reprenant Charles Aznavour et Karine Janjughazyan interprétant des airs de jazz à elle, de sa voix nasillarde et râpeuse, si particulière.

En l'espace de quelques jours, ce festival a donné aux Arméniens de Los Angeles une opportunité sans pareille de découvrir et de développer un sentiment de familiarité avec la compagnie "Sos Sarkissian" et ses membres. J'ai eu le plaisir de les rencontrer lors d'une soirée après une représentation, où Armine Poghosyan interpréta une version a cappella d'un Horovel, chant traditionnel arménien, tandis que toute la compagnie se joignait à lui à l'unisson. Un moment à vous donner la chair de poule qui résumait l'esprit et le talent créateur de l'ensemble.
J'aurais souhaité que la troupe se vît proposer plus d'opportunités d'interagir avec le public (lors de séances structurées de questions-réponses, par exemple) et des comédiens locaux. Interactions qui auraient pu aboutir à des échanges profitables et suivis, au lieu d'un séjour isolé, trop bref. Néanmoins, ce séjour nous rappela avec force les cimes qu'atteint régulièrement le théâtre professionnel arménien. Barre à coup sûr montée d'un cran.

[Aram Kouyoumdjian est lauréat des Elly Awards, catégorie scénario (The Farewells) et mise en scène (Three Hotels). Sa dernière oeuvre en date est une adaptation de la pièce Hine ansdvadznere [Les Dieux anciens] (1909), de Lévon Chanth.]                 

Traduction : © Georges Festa - 11.2013