vendredi 8 novembre 2013

Katia M. Peltekian - Interview






© Four Roads (Beyrouth - Liban), 2013

Le génocide arménien dans la presse au Royaume-Uni
Entretien avec Katia Peltekian
Keghart.com - 16.10.2013


[Entretien réalisé le 16 octobre 2013 avec Katia Peltekian, sur son ouvrage monumental, en deux volumes, qui vient de paraître, The Times of the Armenian Genocide: Reports in the British Press (1914-1923).]

- Keghart : As-tu entrepris ce projet à tes frais ou as-tu reçu un soutien financier de la part de sources arméniennes ou non arméniennes ?
- Katia Peltekian : Je n'ai reçu, et je n'ai d'ailleurs jamais sollicité, aucun soutien financier en provenance de sources arméniennes ou non. Tout le projet, de A à Z - y compris déplacements, lectures, dépouillement, photocopies, traitement de texte, conception et édition - a été réalisé à mes frais. La seule chose que je n'ai pas faite c'est la couverture. Elle a été conçue par mon frère, homme d'affaires de formation.
En 2000, j'ai publié ma première compilation de reportages dans la presse, intitulée Heralding of the Armenian Genocide: Reports in the Halifax Herald (1894-1922). J'ai adressé des propositions avec des exemplaires de l'ouvrage à quelques organisations et institutions arméniennes en Amérique du Nord, sans avoir de nouvelles de leur part, quatre ans durant. Mon père décida alors de financer l'édition. Nous avons distribué des exemplaires gratuits à des parlementaires canadiens, des bibliothèques (municipales et universitaires), ainsi qu'à quelques organisations arméniennes en Amérique du Nord, en Arménie et au Liban.
Suite à cette expérience, j'ai décidé de travailler à titre personnel, pour ne plus perdre un temps précieux. Après tout, je ne suis ni une chercheuse, ni une spécialiste en histoire. Je suis simplement quelqu'un qui adore lire des livres et des journaux.

- Keghart : As-tu mené tes recherches à Londres, ailleurs, ou sur internet, par exemple ?
- Katia Peltekian : Après la parution de ma compilation du Halifax Herald, les retours émanant de mes amis étaient encourageants. J'occupe mes loisirs à lire des journaux en plusieurs langues; peu importe que ces journaux soient anciens ou récents. En travaillant à ma compilation du Halifax Herald, j'ai remarqué que de nombreuses sources utilisées provenaient de journaux et d'agences d'information anglaises; j'ai alors pensé à rassembler des articles de la presse anglaise. La plupart des chercheurs sur le génocide se focalisent apparemment sur les réactions américaines aux massacres contemporains, et peu de choses sont faites sur les réactions en Grande-Bretagne. J'ai donc entamé en 2001 un second voyage pour compiler tout ce que je pouvais à partir du Times (Londres), qui est facilement accessible au Liban (à la bibliothèque de l'Université Américaine de Beyrouth, où j'enseignais) et à la Reference Library, au centre de Toronto, où je passais mes étés. Peu après, on m'a conseillé d'inclure d'autres journaux anglais susceptibles de combler des manques. J'ai alors commencé à me rendre à Londres pour travailler aux archives des périodiques de la British Library, au nord de Londres (à Collindale). Après de nombreuses recherches, j'ai opté pour The Manchester Guardian [devenu aujourd'hui, plus simplement, The Guardian], car il incluait des informations complémentaires sur les réactions anglaises aux massacres, peut-être parce que Manchester comptait alors une importante communauté arménienne. Même si j'ai effectué six voyages à Londres dans ce but, ma collection du Guardian n'est pas aussi exhaustive que celle du Times.
Ma collection ne représente qu'une faible partie de ce que la presse anglaise propose. Je suis sûre qu'il existe bien d'autres journaux avec certains détails ici et là, mais cela exigerait un grand nombre de gens travaillant à une entreprise d'une telle dimension.
Je tiens à souligner que l'index en ligne du Times localise beaucoup moins d'articles que la recension manuelle que j'ai effectuée. J'ai lu le Times de 1875 à 1923 (moins quelques années), page après page, sur microfilm, et recopié tout ce que je pouvais trouver. Bien que mes volumes pour la période 1914-1923 n'incluent qu'un millier de références, j'en ai aussi collecté plus de 2 500 autres, provenant du Times pour les années 1875-1905 (il me reste à lire les quelques années restantes).

- Keghart : Quelles ont été les défis majeurs liés au fait de compiler et combien de temps t'a-t-il fallu pour rassembler les matériaux pour ces deux volumes ?
- Katia Peltekian : Je ne m'attendais pas à une tâche aussi prenante. Même si j'ai commencé par les massacres hamidiens des années 1890, il était fait sans cesse mention de massacres "antérieurs" et, naturellement, des motifs du traité de Berlin de 1878. J'ai donc jugé nécessaire de remonter aussi loin que je pouvais. Et plus je remontais en arrière, plus je trouvais des matériaux.
Comme ce n'est qu'un loisir, pour me distraire, en fait, par rapport à l'enseignement, aucune date butoir ne me mettait la pression. Chaque été, depuis 2001, à Toronto, je passe mes journées à la bibliothèque, à lire, à collecter, puis à ramener à Beyrouth deux bagages bourrés d'articles. Ce livre en deux volumes, 1 035 pages au format A4, est le résultat de 12 années de travail.

- Keghart : T'es-tu servie de tout ce que tu as découvert ou bien certains matériaux n'ont-ils pas été utilisés pour cause de redondance ou autres motifs ? Tes volumes incluent-ils des illustrations ?
- Katia Peltekian : J'ai utilisé chaque article que j'ai trouvé, en rapport avec les massacres, les persécutions, les déportations et la survie des Arméniens. Certains sont très courts, à peine quelques lignes, et d'autres très longs, remplissant toute une page du journal. Parfois, les textes plus courts me sont apparus plus intéressants. Il y a aussi des articles décrivant le front des opérations militaires dans les provinces arméniennes, mais sans lien direct avec les massacres d'Arméniens. Je les ai fait figurer en note avec leur titre, leur date et leur pagination, tels qu'ils sont parus, pour les lecteurs qui seraient intéressés.
Pour ce qui est des illustrations, les journaux de cette époque n'ont publié des photographies qu'à partir de 1922. J'ai néanmoins inclus les nombreuses cartes du front, ainsi que celles qui furent utilisées lors des négociations de paix.
De plus, j'ai localisé un certain nombre d'annonces demandant à aider les réfugiés arméniens, certaines dans la rubrique concernée, d'autres longues de deux ou trois colonnes, et deux autres qui occupent une pleine page. Elles sont aussi reprises dans le livre et publiées sous la forme de larges affiches.

- Keghart : Quelles publications ont-elles été tes sources principales ?
- Katia Peltekian : Comme je l'ai rappelé, mes sources ont été le Times, le Sunday Times et le Manchester Guardian.

- Keghart : Outre les journaux, existe-t-il des articles et des rapports dans les revues universitaires ou spécialisées ? Existait-il une position uniforme vis-à-vis des exactions turques et des événements qui suivirent la guerre ?
- Katia Peltekian : Il s'agit simplement d'un recueil de journaux. Aucun article universitaire ou d'érudition n'est inclus, puisque je ne me suis pas proposé d'analyser tous ces évènements.
Le livre inclut des reportages sur la situation de la population arménienne (et parfois d'autres populations chrétiennes) sous domination ottomane. Il reprend des descriptions de massacres en cours, dont sont témoins des étrangers et des survivants; ainsi que des reportages sur l'état des réfugiés dispersés dans la région. Il reprend plus de 65 débats - courts et longs - à la Chambre des Communes et à la Chambre des Lords; ces débats concernent la situation en Arménie, les conditions d'existence des Arméniens, la nécessité de les aider, et l'obligation pour les Anglais de leur offrir une patrie, libérée du joug turc. Il inclut aussi de nombreux éditoriaux demandant, par exemple, au gouvernement britannique de faire preuve d'humanité envers les Arméniens; ainsi que de nombreuses lettres adressés aux rédactions, livrant davantage de précisions au sujet des Arméniens.

- Keghart : As-tu découvert des pépites historiques, perdues depuis longtemps - des faits et des données importantes, ajoutant à notre connaissance de la barbarie des Turcs envers les Arméniens et sur ce qui a transpiré à Sèvres et Lausanne ?
- Katia Peltekian : Bien sûr ! L'ouvrage est rempli de morceaux croustillants, que des spécialistes du domaine pourraient reprendre.
Comme le livre va de janvier 1914 - juste avant l'entrée en guerre de la Turquie - à 1923, date de la signature du traité de Lausanne, il comprend non seulement les massacres d'Arméniens perpétrés par les Turcs ottomans, mais aussi ceux perpétrés par Mustapha Kemal [alias Atatürk] et ses nationalistes. J'ai aussi inclus quelques articles qui décrivent le sort réservé par Kemal aux prisonniers de guerre anglais.
Mais le plus intéressant est de voir comment l'intérêt des Anglais décroît et disparaît quasiment lors des négociations à Lausanne. Je laisse le lecteur découvrir pourquoi. Le chapitre sur 1920, alors que les négociations de paix se poursuivent, est le plus étendu. La plupart des articles, cette année-là et ensuite, concernent les traités de paix et l'évolution des relations entre les Alliés et la Turquie.
Naturellement, il y a aussi les intrigues des Russes, des Géorgiens et des Tatars en Arménie après la guerre, ainsi que le massacre des Arméniens à Bakou, suite au retrait des Anglais du Caucase, malgré de nombreux avertissements de la part du Parlement britannique.

- Keghart : Qui étaient les principaux journalistes et responsables politiques favorables aux Arméniens à cette époque ? Existait-il des personnalités opposées aux Arméniens ?
- Katia Peltekian : Nous savons tous quelle fut la contribution de James Bryce à la cause arménienne. Mais il y eut aussi le député gallois Aneurin Williams, l'archevêque de Canterbury, le lord-maire de Londres, entre autres, qui plaidèrent la cause des Arméniens et évoquèrent la question des Arméniens et de l'Arménie, chaque fois qu'ils le purent.
Les seuls personnalités réputées "anti-Arméniens" furent les Indiens musulmans de l'empire britannique. Leurs représentants à Londres se firent beaucoup entendre en 1921-23, exigeant un "juste" traitement à l'égard du califat à Constantinople. En fait, certaines de ces correspondances ressemblent à s'y méprendre aux allégations de l'actuel gouvernement de la Turquie, selon lequel aucun massacre d'Arméniens n'aurait eu lieu.

- Keghart : L'ouvrage inclut des déclarations du Parlement britannique. Peux-tu nous donner un ou deux courts exemples de déclarations retentissantes ?
- Katia Peltekian : Elles sont nombreuses, car le Parlement britannique avait l'opportunité de poser des questions ou de débattre de la situation des Arméniens, des informations sur les massacres et les déportations, etc. L'ouvrage reprend plus de 60 extraits de débats à la Chambre des Communes, ainsi que 7 autres, longs et approfondis, à la Chambre des Lords. Il ne s'agit pas de minutes "officielles" du Parlement, mais des séances telles qu'elles furent relatées par les journalistes et les reporters, qui étaient présents.

- Keghart : Il existe plusieurs livres sur la couverture de ces mêmes événements dans les médias d'Amérique du Nord. En fait, tu en as compilé un sur la couverture par le Halifax Herald des affaires turco-arméniennes, de 1894 à 1922. Tu présentes maintenant l'équivalent anglais. Existe-t-il des ouvrages similaires ou s'intéressant à la couverture de ces événements dans les médias français, allemands et russes ?
- Katia Peltekian : J'ai eu l'idée de compiler le Halifax Herald, parce que je vivais et étudiais à Halifax, en Nouvelle-Ecosse. Comme je n'avais rien de mieux à faire, par une journée très froide d'avril, et que ma thèse avançait sans difficultés, un beau jour, de retour chez moi, je me suis rendue par simple curiosité aux Archives municipales d'Halifax. Le 24 avril approchait et seule une poignée d'Arméniens vivait à Halifax (en fait, la famille de mon oncle et des frères à moi); j'avais juste envie de voir si un journal d'Halifax avait publié quelque chose au sujet des Arméniens, à cette époque. Il en est résulté un livre grand format de 350 pages.
J'aimerais que d'autres compilations puissent voir le jour. Mais je reconnais qu'une seule personne ne peut effectuer un tel travail. Comme je procédais manuellement, page après page, il me fallait entre deux et trois heures pour dépouiller les numéros d'un seul mois. Si chaque membre d'un collectif s'était chargé d'étudier tous les numéros sur un an, la compilation aurait été achevée en quelques mois seulement.
Les organisations arméniennes de jeunesse pourraient se charger de ce genre d'entreprises au sein de leurs communautés. Je suis sûre que de nombreux éléments d'information inédits verraient le jour. J'ai été fascinée par ces quelques extraits que le Times a traduit de la presse allemande, par exemple. Il en existe plusieurs autres, qui renvoient aux journaux italiens, français ou même hollandais.

- Keghart : Quels sont tes projets littéraires à venir ?
- Katia Peltekian : Je possède encore plus de 2 500 références, qui éclairent davantage l'existence des Arméniens dans l'empire ottoman, y compris les persécutions et les massacres, bien avant 1915-1916, ou ce que nous désignons comme la période du génocide. Ces éléments démontrent avec force que les Turcs et les Arméniens ne vivaient pas côte à côte, "pacifiquement," avant la Première Guerre mondiale, comme les Turcs l'affirment. Il y eut des persécutions, des mauvais traitements et des massacres visant l'ensemble des villages arméniens, bien avant la Première Guerre mondiale. Il convient de se rappeler qu'avant la Première Guerre mondiale, les Anglais étaient de fidèles alliés des Turcs ottomans; leurs reportages ne peuvent donc pas être présentés comme tendancieux.
J'ignore si je continuerai à travailler à ce projet, qui aboutirait à un livre en trois ou quatre volumes. Je ne bénéficie d'aucun soutien, ni d'aucun financement, pour être en mesure de me consacrer à plein temps à une tâche aussi longue et exigeante.

- Keghart : Prévoies-tu une tournée de signatures ?
- Katia Peltekian : La seule présentation prévue à ce jour du livre est à Londres, en Grande-Bretagne, fin novembre [2013].

[Assistante à l'Université, journaliste réputée et collectrice hors pair de données sur le génocide, Katia M. Peltekian vient de publier son ouvrage monumental en deux volumes sur la couverture du génocide des Arméniens dans la presse anglaise [Volume 1: 1914-1919; Volume 2: 1920-1923]. Née à Beyrouth, où elle a grandi, elle est titulaire d'une licence et d'une maîtrise de littérature anglaise de l'Université Américaine de Beyrouth (U.A.B.) et d'une maîtrise en sciences de l'éducation de l'Université Dalhousie (Halifax, Nouvelle-Ecosse, Canada). Professeur d'anglais à l'U.A.B. de 1988 à 2005, elle a présenté plusieurs conférences lors de congrès internationaux, tout en organisant de nombreux séminaires de formation pédagogique au Liban et en Jordanie (1990-2010). Elle a aussi enseigné l'anglais et l'anglais des affaires à l'Université Haigazian (Beyrouth), de 2005 à 2012. Elle a publié de nombreux articles consacrés aux Arméniens. Depuis 1999, elle compile bénévolement et quotidiennement des informations sur les Arméniens, traduisant souvent de l'arabe vers l'anglais pour le média arménien Groong - http://groong.usc.edu/. Une partie de ses études est accessible en lien sur www.armeniapedia.org]                 
   
Traduction : © Georges Festa - 11.2013.