dimanche 10 novembre 2013

Muriel Mirak-Weissbach - Nommer l'innommable : écrire sur le génocide / Uttering the Unutterable : Prose about Genocide



Nommer l'innommable : écrire sur le génocide
par Muriel Mirak-Weissbach

BERLIN - Comment exprimer "l'innommable" dans l'écriture ? Est-ce tout bonnement possible ? L'innommable ou l'indicible, en l'occurrence les atrocités des massacres de masse, lors du génocide arménien de 1915, les souffrances des Grecs victimes de massacres et de déportations en 1922-23, l'élimination des Juifs européens durant la Shoah. Les rares êtres courageux, que ce soit des survivants de ces événements catastrophiques, ou leurs descendants, ou bien les témoins contemporains, qui ont consigné par écrit leurs souvenirs et leurs réflexions, ont donné naissance à une vaste littérature, la littérature de la mémoire, du génocide.
Des acteurs en pointe de ce processus littéraire étaient réunis, du 11 au 13 octobre [2013], sous les auspices de l'Académie Evangélique à Berlin. Soutenaient ce colloque le Groupe de Travail pour la Reconnaissance - contre le génocide, pour la compréhension internationale (A.G.A.) - et la Deutsch-Armenische Gesellschaft (D.A.G. - Association Germano-Arménienne), à Francfort. Peter Balakian, venu spécialement des Etats-Unis participer à ce colloque, releva que se trouver là, sur l'île de Schwanenwerder, si proche de Wannsee, était "pesant" : après tout, c'est là, lors de la conférence du même nom, que les dirigeants nazis se réunirent en janvier 1942, afin d'élaborer la "solution finale au problème juif," qui allait aboutir dans l'histoire à la Shoah.
Dans son discours d'ouverture, le docteur Tessa Hofmann, membre fondatrice du groupe A.G.A. et l'une des premières en Allemagne à avoir fait connaître à une grande échelle le génocide arménien, cita cette remarque célèbre de Theodor W. Adorno en 1951 : "Ecrire de la poésie après Auschwitz est une barbarie." - tout en notant que, bien avant lui, en 1920, l'écrivaine Zabel Essayan, originaire de Constantinople, se demandait déjà si l'on pouvait ou non exprimer l'indicible dans la littérature : "Il est tout-à-fait possible de relater des épisodes isolés de cet immense martyrologue, et pourtant nulle langue humaine n'est en mesure de rendre compte de cette horreur dans sa globalité, à savoir éliminer une race entière."
Ce qui a émergé de ce débat intense, chargé d'émotion, c'est que, même s'il est impossible de reproduire la catastrophe, des écrivains sont parvenus à en transmettre la nature. C'est en particulier la fiction, souligna T. Hofmann, qui "assume la tâche que le journalisme ou la littérature scientifique ne peuvent ou ne couvriront pas." La cause réside dans le caractère poétique de la littérature fictionnelle qui, comme l'exprime le mot allemand pour poésie - Dichtung -, condense la réalité en images, lesquelles véhiculent une réalité plus profonde que celle contenue dans la chronique des événements.
Elias Venezis, par exemple, évoque ainsi le cas du transfert forcé des Grecs de Smyrne, après son occupation par les militaires turcs en 1922 - thème de l'intervention du docteur Michaela Prinzinger, "Elias Venezis : grandir sous la menace de la mort." Enfant, il vécut les horreurs de la guerre gréco-turque et se souvient de sa grand-mère, lui remettant une poignée de terre, symbole de sa patrie perdue. Venezis relate aussi son arrestation en 1922 et ses souffrances de prisonnier dans un camp de travaux forcés, dans son ouvrage Matricule 31328 (1). M. Prinzinger projeta plusieurs séquences d'un film basé sur le livre, intitulé 1922. Le réalisateur, Nikos Koúndouros, y résume la tragédie de tout un peuple à travers l'histoire de trois personnes, dont le jeune Elias et une jeune femme, victime de viol comme tant d'autres, qui perd la raison. (2)
Le docteur Magdalena Marszalek, professeur à l'Université de Potsdam, présenta une communication sur "La littérature des camps de concentration : premières contributions polonaises." Bien que ce genre inclue des oeuvres inspirées des goulags soviétiques, l'A. s'est focalisée sur celles ayant pour thème les camps de concentration nazis, plus spécialement Tadeus Borowski et Zofia Nalkowska, deux auteurs non juifs. Elle cita Henryk Grynberg, survivant de la Shoah, en ce que la littérature polonaise a une responsabilité particulière pour traiter ce sujet, puisqu'elle se trouvait "dans l'épicentre du crime" - la plupart des camps d'extermination (comme Treblinka, Majdanek, Belzec et Sobibor) étaient situés en fait sur le territoire polonais, qu'il soit occupé ou annexé, et la moitié des six millions de Juifs assassinés étaient polonais. M. Marszalek opéra une distinction entre la position des victimes et celle des témoins oculaires non juifs, soulignant ce point important : "Pour que des témoins oculaires deviennent des témoins, un acte de parole est requis, dans lequel le témoin parle pour autrui et à autrui. Sans ce type d'acte de parole, les témoins oculaires restent prisonniers de la "zone grise" des spectateurs [...]"
Un spécialiste de la littérature polonaise opposa l'"éloquence" des témoignages des victimes à l'"aphasie" (trouble du langage) de la littérature de témoignage oculaire. Les racines du problème résident dans la situation complexe, au moyen de laquelle les chrétiens polonais tendent à se focaliser sur leurs souffrances spécifiques sous l'occupation nazie. Les deux communautés, avant la guerre, étaient séparées par la religion et la langue, l'antisémitisme était très répandu, ce qui "non seulement fit obstacle à de l'empathie, mais conduisit bien souvent à une collaboration [...] et à une complicité dans le meurtre." Dans ce contexte, l'oeuvre de Borowski et Nalkowska revêtent une signification plus grande. Borowski, qui survécut à Auschwitz, mais se suicida en 1951, "illustre de façon implacable comment le perfide système des camps - sans exception - a déshumanisé" ses victimes. Nalkowska adopta un style dans lequel elle "laisse ses personnages parler [...], sans faire de commentaires ou interpréter," parvenant ainsi à une "distance esthétique et intellectuelle," qui "reconnaît l'obscénité de la thèse, selon laquelle il est possible de comprendre ce qui s'est passé."
Abordant le cas du génocide arménien, Tessa Hofmann souligna le rôle de la littérature des enfants du génocide, dont Vartan Hartunian et David Kherdian, ainsi que des petits-enfants, dont deux - Peter Balakian et Fethiye Çetin - se trouvaient sur place, à Berlin. Dans ses Mémoires, Black Dog of Fate (3), P. Balakian aborde la transmission intergénérationnelle du traumatisme, relatant comment sa grand-mère Nafina partagea progressivement des épisodes du génocide avec lui, dans son enfance. Ces récits surgissaient en termes codés, rappela P. Balakian, à la fois hiéroglyphiques et hautement codés, constituant une partie du processus à travers lequel il prit conscience du passé, tant du vécu de sa famille que de la tragédie plus large des Arméniens. Son livre, expliqua-t-il, est aussi un roman d'apprentissage, dans lequel il communique ce qu'était pour un Arménien le fait de grandir dans un contexte américain de modernité au New Jersey.
L'ouvrage de Fethiye Çetin, Le Livre de ma grand-mère (4), marqua une rupture, lors de sa parution en 2004. Bien que n'étant pas le premier auteur turc à traiter ce thème tabou (T. Hofmann rappela les oeuvres d'Ayla Kutlu, par exemple) (5), Çetin toucha la population turque au plus profond, en particulier les membres de sa génération, qui commencent à poser des questions sur l'histoire de leurs familles, en remontant à 1915. Le livre raconte comment sa grand-mère Seher, peu avant sa mort, lui révéla pu à peu ce qu'elle vécut en tant que petite fille arménienne durant le génocide, comment elle fut adoptée par une famille turque et garda son secret, soixante ans durant. Le mince ouvrage de Çetin, qui a fait l'objet de plusieurs rééditions et été traduit dans de nombreuses langues, tisse les fils de l'histoire personnelle de sa grand-mère, tout en documentant au plan historique le génocide.
Peter Balakian et Fethiye Çetin ont lu des extraits de leurs ouvrages dans l'original, que des traducteurs ont ensuite présentés en allemand. Interrogé par le docteur Raffi Kantian, éditeur d'ADK (magazine arméno-allemand), au motif que le ministère turc de la Culture avait soutenu son livre, F. Çetin expliqua qu'il n'avait au début été ni soutenu, ni attaqué (comme l'ont été des ouvrages de Taner Akçam et Hrant Dink, par exemple), mais que, lorsqu'un éditeur italien programma une édition, il sollicita une subvention et l'obtint. Point qu'elle souligna dans ses observations, l'importance de se souvenir; même si les filles qui ont été arrachées à leurs familles furent obligées d'observer le silence, beaucoup n'ont pas oublié leurs proches, dont elles ont été séparées, et chérissent leurs noms.                    
P. Balakian, à qui fut demandé d'expliquer comment les jeunes Arméno-Américains abordent leur lointain passé, opposa la génération actuelle avec la sienne; alors que dans les années 1950 et 1960, la pression pour s'américaniser était forte, aujourd'hui la culture américaine est devenue plus ouverte à d'autres cultures et histoires; le génocide a aussi acquis droit de cité en tant que composante de la question des droits de l'homme.
En contrepoint, le docteur Bernhard Malkmus, professeur d'allemand à l'Université de l'Ohio, évoqua le destin des Arméniens vu par deux auteurs juifs, Franz Werfel et Edgar Hilsenrath. Contrairement à l'épopée des Quarante Jours du Musa Dagh de Werfel, l'oeuvre d'Hilsenrath, survivant de la Shoah, n'est pas un roman historique, mais un récit fantastique sous la forme d'un conte. Le Conte de la pensée dernière (6) présente l'histoire de la famille Khatissian avec l'aide du conteur Meddah, sous la forme de la pensée dernière de Thovma qui se meurt. C'est l'histoire d'un enfant trouvé, recueilli dans une famille turque et laissé sans la moindre information sur ses proches. B. Malkmus voit dans le souhait de Thovma sur son lit de mort une métaphore de l'aspiration du peuple arménien à la reconnaissance et à la réconciliation, et dans ce récit d'une vie une métaphore d'existences qui eussent pu advenir, de ceux qui sont à naître, ou peut-être de quelqu'un né en 1915.
Ce n'était que justice que, parmi les trois ateliers proposés lors de ce colloque, l'un ait été animé par Dogan Akhanli, dont le roman le plus connu, Les juges du Jugement dernier (7), est inspiré du livre d'Hilsenrath et partage un même univers du conte. D. Akhanli évoqua longuement comment son expérience de la violence arbitraire, ayant été soumis à la torture en Turquie dans sa jeunesse et incarcéré en tant que militant, le conduisit à demander l'asile en Allemagne, afin d'y mener des recherches sur l'histoire de la Shoah et des autres génocides. Son atelier, ainsi que ceux de Raffi Kantian et Wilfried Eggers, qui a écrit sur le génocide sous la forme d'un thriller (8), donna une rare opportunité d'apprendre comment des écrivains s'attaquent au défi de composer des oeuvres, dont le sujet est réputé indicible.   

NdT

1. Ilias Venezis, Matricule 31328, Athènes : Estia, 1985 [en grec]. Une traduction française serait bienvenue.
2. Nikos Koúndouros, 1922, production : Centre du Cinéma Grec, 1978, 135 mn -  extrait vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=cC31ZjSrXik (consulté 10.11.2013)
3. Peter Balakian, Le Chien noir du destin, traduit de l'américain par Georges Festa, Genève : MétisPresses, 2011, 416 p.
4. Fethiye Çetin, Le Livre de ma grand-mère (4), traduit du turc par Alexis Krikorian et Laurence Djolakian, Editions de l'Aube, 2006, 142 p.
5. Oeuvres inédites en français.
6. Edgar Hilsenrath, Le Conte de la pensée dernière, traduit de l'allemand par Bernard Kreiss, Paris : Albin Michel, 1992, 478 p.
7. Dogan Akhanli, Kıyamet Günü Yargıçları [Les juges du Jugement dernier], Istanbul : Belge, 1999 [inédit en français].
8. Wilfried Eggers, Paragraf 301, Dortmund : Grafit, 2008 [inédit en français].

Traduction : © Georges Festa - 11.2013