samedi 14 décembre 2013

Choc et effroi : George Grosz / The Shock and Awe of George Grosz



© www.nyss.org

Choc et effroi : George Grosz
par Robert Cicetti
Hyperallergic (New York), 12.12.2013


L'exposition "George Grosz in Germany," à la New York Studio School Gallery (1), propose un riche panorama de l'évolution de Grosz en tant qu'artiste et dissident. Les œuvres sur papier, provenant en totalité de la Collection Famille Louis-Dreyfus, réalisées entre 1913 et 1925, peuvent être considérées collectivement comme un documentaire, une source primaire permettant de visualiser la vie à Berlin sous la République de Weimar. Soit le portrait d'une victime de la guerre, se colletant à l'horreur sous-jacente de la réalité quotidienne.

Une grande part de ses premières œuvres, avant 1920, s'inscrit tout à fait dans des formes plus traditionnelles d'art graphique, telles que les illustrations de journaux, les caricatures politiques, un travail qui fait écho aux lignes des gravures de Dürer. Les dessins à la plume et à l'encre de Grosz, comme "Das Ende," "Chaos" et "Untitled (Man Walking His Dog)" [Sans titre (Homme promenant son chien)], sont moins typiques par leur crudité sans concession et leur impulsivité. Ils sont comme Grosz à son meilleur, des plus perturbé, véritablement "dégénéré."

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, le style relâché, quasi pictural, de Grosz s'infléchit vers une plus grande sobriété. Les dessins de Grosz, datant de cette période, sont présentés comme relevant de la caricature, en ce qu'ils font office d'observation caustique sur la République de Weimar; or, son message n'est pas explicite; en fait, le recours de Grosz à une imagerie relevant de la caricature et le statut d'infériorité de cette dernière dans la hiérarchie des arts ne font que sublimer son regard désapprobateur sur la société allemande. Dans des œuvres telles que "Bar Montmartre," "Berlin Cafe," et "Portraits," Grosz appose du poil à gratter sur le mur des bourgeois berlinois in situ : sur les rues, dans les cafés, les boîtes de nuit, les bars et les bordels. Ses portraits en forme de tranches de vie suscitent immédiatement l'angoisse, exigeant du spectateur de rechercher ce qui va à vau-l'eau.  

Déréglées, et cependant élégantes, les œuvres à la plume de Grosz peuvent sembler, au premier abord, comme une imitation d'un art primitif ou étranger, mais il ne s'agit pas simplement d'une inclinaison artistique. Sa vision transversale d'une scène, caractérisée par des lignes qui s'entrecroisent, suggère une observation prolongée d'un sujet dans le temps; bien que ces œuvres ressemblent à des caricatures, elles ne sont pas imaginaires. La composition fluide de Grosz ajoute une aisance à l'époque du cinéma - son œuvre traverse le papier. Le fort décalage, qu'opère l'épaisseur du trait, suggérant une profondeur de champ, souligne en outre une perspective cinématographique. Dans plusieurs œuvres, le traitement apparemment maladroit par Grosz des traits du visage, les yeux et la bouche en particulier, confère à chaque sujet une personnalité distincte; néanmoins, sa représentation des mains est des plus parlante.

La main noueuse, représentée en détail en couverture du catalogue de l'exposition, renvoie à ce qui se tapit au sein de chaque œuvre. Elles rappellent l'aspect tordu du fil barbelé, l'impact du gaz moutarde sur le système nerveux, ou encore l'horreur panique d'une mitrailleuse: autant d'allusions au traumatisme rémanent de la Première Guerre mondiale. Tandis que toute une génération d'hommes fut perdue ou physiquement blessée, signe évocateur de l'impact immédiat de la guerre, le coût psychologique était plus aisément réprimé. La psychose traumatique, que nous appelons maintenant S.S.P.T. (syndrome de stress post-traumatique), était négligée par les grands médecins de cette époque, car considérée comme un signe de manque de volonté et aucun test concluant ne pouvait empêcher quelqu'un de l'affirmer. Or, dans des cas extrêmes, le S.S.P.T. produit une réaction psychologique, filmée pour la première fois et montrée en temps réel - traumatisme psychologique rendu incontestable (2).    
    
Si le service militaire de Grosz fut de courte durée - il fut réformé au bout d'un mois - il exerça une profonde influence sur son œuvre. Le texte du catalogue, lors de la récente exposition Dada au Museum of Modern Art, relève que Grosz "a pu souffrir de psychose traumatique." En furetant sur internet, j'ai découvert qu'en fait, il souffrit bel et bien de psychose traumatique à la fin de la guerre, en 1917.

Voici comment Grosz décrit le bouleversement mental, qu'il connut sur le champ de bataille :

"J'ai fait une dépression nerveuse, cette fois avant même de m'approcher du front et de découvrir ces cadavres en décomposition et les barbelés [...] Dans mes nerfs, jusqu'à la fibre la plus ténue, nausée, révolte - pathologique, peut-être - quoi qu'il en soit, une dépression complète, y compris face à des règlements tout puissants." (3)

Comme semble l'indiquer l'expérience de Grosz, la psychose traumatique est bien plus qu'une situation temporaire, provoquée par une exposition aux ondes de choc émanant de l'explosion de bombes. La psychose traumatique, ou S.S.P.T., constitue une impression durable, laissée par toutes sortes d'exposition aux monstruosités de la guerre. Le S.S.P.T. est un état approprié,  pouvant s'appliquer à l'Allemagne de l'après-Première Guerre mondiale, état rendu d'autant plus pertinent du fait que l'expérience par Hitler de ce syndrome l'a probablement conduit à sa radicalisation (4). Malheureusement pour le monde, Hitler ne s'en remit pas via un travail de repérage cathartique, à l'instar de celui de Grosz.    

La caricature fait office de métaphore idéale pour un esprit déstabilisé, Grosz réduit la société de Weimar à quelques traits discernables, chaque touche lui apportant une plateforme pour exhaler ses griefs. Sa retenue est à la fois crue et élégante, une indécision calculée entre un art consommé du dessin et une gestuelle se donnant libre cours, livrant un degré d'aperçu psychologique que nous risquons de perdre avec notre dépendance croissante à l'égard de l'intervention de l'ordinateur entre l'artiste et l'objet. La plume et l'encre sur les dessins papier de Grosz confèrent une intimité indélébile avec un esprit mutilé par la guerre.

L'exposition "George Grosz in Germany," organisée par Karen Wilkin, est visible à la New York Studio School Gallery (8 West 8th Street, Greenwich Village, Manhattan) jusqu'au 4 janvier 2014.    

Notes

3. Cité in Anton Kaes, Shell Shock Cinema: Weimar Culture and the Wounds of War, Princeton University Press, 2011, 328 p.
4.  Id., p. 78.

__________

Traduction : © Georges Festa - 12.2013