mercredi 18 décembre 2013

Ekaterina Loushnikova : L'archipel de Vyatlag / The Vyatlag Archipelago





Barrière - ancien goulag de Perm-36
© Gerald Praschl, juillet 2011
http://en.wikipedia.org

L'archipel de Vyatlag
par Ekaterina Loushnikova


L'oblast de Kirov est situé à environ mille kilomètres au nord-est de Moscou. C'est la plus vaste province du district fédéral de la Volga - 120 000 km2. La Belgique, la Hollande, le Luxembourg et quelques principautés de Monaco concorderaient aisément avec cette zone, mais, au lieu de principautés, tout le nord de l'oblast est occupé par des camps. Ces camps ont été construits sous Staline. Toutefois, on a commencé à y envoyer des gens bien plus tôt - sous le tsar.

Un des premiers prisonniers à être exilé à Vyatka fut un jeune gentilhomme de Tver, Mikhaïl Saltykov, qui fut éloigné dans cette province à cause de sa liberté de pensée et de ses déclarations contre le gouvernement. Toutefois, les conditions dans lesquelles il passa son exil furent très confortables: Saltykov exerça comme officiel, sur ordre spécial, auprès de la chancellerie du gouverneur, loua une maison au centre de la ville, organisant des soirées et écrivant des œuvres littéraires. Il évoque ainsi Vyatka et ses habitants: "Je me suis entiché des gens qui habitent Vyatka, ils sont francs, modestes, quelque peu mélancoliques, comme s'ils se demandaient comment résoudre un problème insurmontable... Il s'agit là d'une terre pauvre - qui a besoin d'être aimée." Dans cette "terre pauvre", cet écrivain russe classique passa sept ans et demi, relatant les mœurs et coutumes locales dans son livre célèbre, Histoire d'une ville (1869-1870), où Vyatka est "rebaptisé" Glupov [de "glupy," stupide].

100 ans passent et Vyatka est rebaptisé à nouveau - cette fois, non pas dans la littérature, mais la réalité. En 1934, après l'assassinat de Sergueï Kirov, allié de Staline, natif de la province de Vyatka, la ville reçoit un nouveau nom - Kirov, à la demande du comité local du parti. Avec son nouveau nom, Vyatka entre dans l'histoire soviétique comme la "capitale" des camps staliniens. Les prisonniers politiques sont conduits là par dizaines de milliers, et l'une des plus grandes "îles" de l'Archipel du Goulag se trouvait au nord de l'oblast, à Vyatlag. Tout un territoire - 12 000 km2 - clôturé de barbelés. Des Allemands, des Français, des Polonais, des Italiens, des Anglais et même des Chinois furent détenus là. 80 nationalités, au total.

Certes, il n'y avait pas de chambres à gaz, les gens mouraient simplement de faim, de froid et de diarrhée sanglante. Combien de morts ? Nul ne le sait précisément, puisque personne n'a fait le décompte... Mais, selon certains chercheurs, le taux de mortalité à Vyatlag était une fois et demie plus élevé qu'à Buchenwald. Les cadavres étaient simplement extraits du camp et jetés dans une mine...

Le Letton Artur Stradinš, ancien prisonnier, évoque ainsi ses souvenirs aux camps de Vyatka: "Dans les années 1940, au moins 10 personnes mouraient chaque jour. Les prisonniers transportaient eux-mêmes les cadavres. Mon beau-frère, Janis Pavars, fut enterré dans une fosse commune. Ils pratiquèrent sur lui une autopsie. Il s'avéra qu'il avait eu une crise cardiaque, ses artères étaient encrassées car il buvait beaucoup trop et les tissus étaient endommagés. Ses intestins étaient perforés, du fait de la diarrhée par avitaminose. Il repose là-bas. Personne ne vient voir sa tombe, à moins que les sapins, avec le bruissement de leurs branches, ne révèlent aux gens venus là les atrocités auxquelles ils furent obligés d'assister."

Aujourd'hui, il y a à Vyatlag environ 5 000 prisonniers et 13 colonies pénitentiaires, de type différent : sécurité minimum, haute et maximum. Il peut aussi exister des subdivisions de ces catégories dans chaque colonie. A la colonie n° 9, que j'ai visitée, il existe quatre subdivisions.

La première de ces subdivisions est le quartier de haute sécurité, mais avec des aménagements: les prisonniers vivent dans des baraquements collectifs, jusqu'à 100 personnes, et dorment dans des lits superposés. Il arrive qu'ils travaillent sur une table de sciage. Les visites de proches leur sont autorisées et ils peuvent recevoir jusqu'à 12 paquets par an.       

La seconde est de niveau sécurité maximum, avec moins de concessions. Les conditions sont identiques à la première, excepté le nombre de visites et de paquets, divisé par deux.

La troisième est de sécurité maximum. Ce qui signifie une cellule mal ventilée, comptant 20 personnes, avec un seau de toilette. Les prisonniers n'ont pas le droit de travailler. Le temps de promenade n'est que d'une heure et demie par jour.

La quatrième, et la pire, est l'isolement, qui peut aller jusqu'à six mois.

La première chose qui frappe dans le camp c'est le silence. Chaque son s'entend très nettement ici - le cliquetis d'un verrou, le bruit des barreaux, le cri des matons.

Avant d'entrer, je remets mon téléphone portable au gardien. Même si, de nos jours, dans n'importe quelle colonie pénitentiaire, un téléphone portable n'est pas un problème, car le gardien vous apporte ce que vous voulez en échange d'un bakchich, pourvu que vous ayez l'argent. Mais ce sont surtout les professionnels de la pègre, que l'on cherche à contacter de l'extérieur, qui ont de l'argent. Les gardiens leur fournissent de l'alcool, de la nourriture et même une "fille" pour la nuit. Les responsables de la prison ferment les yeux sur tout cela, se prêtant même parfois à ce jeu. Mais c'est surtout le cas des colonies de "voleurs," où les prisons sont contrôlées par des "parrains" - les pontes de la pègre. La majorité des prisons dans l'oblast de Kirov sont "rouges," autrement dit contrôlées par les matons eux-mêmes.

Il existe aussi des colonies spéciales, dites de "torture," où les prisonniers sont envoyés pour mauvaise conduite, pour avoir, par exemple, discuté avec les matons et demandé que leurs droits soient protégés. Dans ces prisons, ils oublient très rapidement leurs "droits" - pour n'importe quel manquement, ils peuvent être frappés avec des matraques, placés à l'isolement ou même violés, à savoir sodomisés. En prison, quelqu'un qui a été sodomisé perd sa dignité humaine. Plus personne ne s'assied à ses côtés, ne lui parle ou ne mange avec lui à la même table. C'est la caste la plus basse et la plus opprimée parmi les détenus.

La plupart des prisonniers sont des "poires," qui sont là pour des crimes mineurs: hooliganisme, violences familiales, vol. Le prisonnier Youri Lazarev, par exemple, a volé 200 roubles, après avoir volé une paire de bottes; il est donc considéré comme un dangereux récidiviste. La première fois (pour les bottes), il écopa d'une peine avec sursis, et la seconde (pour les 200 roubles), de quatre ans en quartier de sécurité maximum... Dans la cellule voisine, les prisonniers racontent des histoires similaires - celui-ci a volé un sac de fourrage pour animaux, celui-là un porcelet, cet autre - dont l'histoire ferait penser à une blague - une machine à écrire. Que prévoyait-il d'écrire avec ? Le récit de ses malheurs ?

"Qu'est-ce qui ce serait passé, si ç'avait été 200 000 roubles, au lieu de 200 ?" demandé-je à Lazarev. "Au moins, j'aurais pas eu les foies d'aller au prison pour tant de fric !" reconnaît-il.        

L'entretien d'un détenu coûte entre 2 000 et 3 000 roubles par mois dans l'oblast de Kirov. Payés par le contribuable. Bien que Vyatlag soit maintenant autosuffisant à 40 %, comme dans les années 1940 où Artur Stradinš y était prisonnier. Les détenus achètent eux-mêmes leur pain, qu'ils cuisent aussi eux-mêmes. Ils cousent leurs propres vêtements. Ils abattent aussi des arbres dans la taïga. Même s'ils ne gagnent que 100 roubles par mois, ils s'en satisfont. Et se contentent d'en confier la garde à autrui.

La colonie voisine, n° 28, est considérée comme un modèle de zone "rouge." C'est une prison de niveau sécurité maximum, dont les prisonniers ont commis des crimes particulièrement graves. On les appelle aussi "les rayés" - tous portent un uniforme à rayures qui, je ne sais pourquoi, me rappellent des films sur les camps de concentration.

On me conduit à la "section locale de sécurité maximum." Comme je suis une femme, le directeur de la colonie me laisse entrer la première. Mais, en l'occurrence, cette politesse me semble totalement incongrue. La petite cellule est sens dessus dessous. Effrayés, les prisonniers sont blottis contre le mur. Tous les regards se tournent vers moi. Ils n'ont pas vu une femme depuis des années. Le directeur me désigne le "contingent" non par leurs noms, mais par l'article de leurs crimes.

"Celui-ci c'est le numéro 105 - meurtre, et celui-là le 162 - vol, le 228 - drogue. Voulez-vous parler à la journaliste ?"

Silence embarrassé. Leurs visages sont blêmes, ils froncent les sourcils, l'air sombre. Il semble que nous ne puissions engager la conversation.

Je demande: "Puis-je parler à quelqu'un, à part ?" 

"Quoi ?" me répond le gardien-chef, tout étonné. "Et s'il vous prend en otage ?"

La conversation se déroule en présence de gardes dans le bureau du gardien-chef. L'homme à qui je parle se nomme Alexandre Zaitsev. C'est un assassin. Il a 25 ans et sa peine est elle aussi de 25 ans, soit 9 122 jours. Privation à vie de liberté - la sentence qui lui a été appliquée.

Alexandre Zaitsev esquisse un sourire : "La première fois, j'ai buté un type sur la piste de danse. Je prenais la défense d'une nana. Je l'ai tué par accident, je suis allé trop loin dans l'autodéfense, mais j'ai pas eu de réduction de peine. Après, j'ai tué un gars dans une cellule. Il harcelait tous les prisonniers. Les humiliait. Tout le monde avait peur de lui. La situation était : soit je le bute, soit il me bute... En ce moment, j'écris un livre sur ma vie. Y a un problème, j'ai pas assez de papier. Vous pouvez m'en envoyer ? J'attendrai... Pour ma libération, je sais pas si j'attendrai tout ce temps... J'aurai 50 balais, qui voudra de moi ?"

Je lui pose une question : "Croyez-vous en Dieu ?"

"Non, je crois au diable."

"Avez-vous pensé à vous évader ?"

"Impossible de s'échapper d'ici..."

De fait, s'évader de Vyatlag est difficilement possible. Ce ne sont que forêts et marais tout autour. Pire que des barbelés. Il y a des années, un des habitants de la région était célèbre pour ses chasses horribles. De la forêt il ramenait... les oreilles des fugitifs. Récemment, il y a eu une célèbre évasion, dans la lignée de Monte Cristo. Six détenus avaient creusé un passage sous le sol marécageux. Personne n'avait remarqué. Mais leur chance s'arrêta là. Une liberté qui ne dura que quelques heures. Ils furent repris en état d'ivresse et à nouveau condamnés. De cinq à huit ans de plus.

Les détenus qui s'étaient évadés furent contre-interrogés sous la torture, sans pouvoir expliquer pourquoi ils avaient agi ainsi. Beaucoup de choses, dans la colonie pénitentiaire, ne peuvent s'expliquer au plan rationnel.  

Beaucoup de gens s'évadent, deux mois avant la fin de leur peine. Pourquoi ? Leurs nerfs craquent probablement... Ou leur âme. On se sent confinés ici. Ce n'est qu'à l'église que l'on peut respirer un bol d'air frais.

"Qu'est-ce que Dieu t'a apporté ?" Je pose la question à un prisonnier qui nettoie un chandelier dans l'église en bois. Sa réponse est dans la lignée de l'héroïne de Dostoïevski, Sonia Marmeladova: "Tout !"

Le camp est comme un vaste sous-marin. Tout le monde est enchaîné à quelqu'un. Le gardien-chef, l'escorte et le prisonnier. Tous rêvent d'être relâchés: les prisonniers rêvent de liberté, et les officiers de leur retraite. Même les enfants, au village voisin de Lesnoï, jouent au jeu des "prisonniers sans escorte." L'air lui-même semble imprégné de la poussière du camp. Des endroits lugubres...

A la fin de ma visite, on m'emmène au cimetière du camp, où les détenus sont enterrés depuis 1938. La plupart des tombes sont anonymes. Sur d'autres figurent des plaques dégradées par les intempéries et des croix en bois, recourbées. Difficile d'appeler ça un cimetière, disons une décharge. Une décharge pour déchets humains, pour ceux que Vyatlag a laissés tomber, comme du matériel usagé. Il y a peu, le camp a célébré son anniversaire. 70 ans en 2008. Avec, pour fêter le tout, des pièces de théâtre amateur et un concours de poésie. Voilà ce qu'écrivait de sa prison le poète Alexandre Ivanovitch Kluchine (1763-1804) :

Il est un cimetière dans les forêts de Semionovski
Le lieu le plus désolé qui soit ici-bas
Là les croix arborent des numéros
En dessous gisent les prisonniers morts dans les camps.
Nulle fleur n'y croît, nulle couronne n'est déposée
Nul murmure d'amers sanglots étouffés.
Là gisent ceux que la mort a arraché à leurs chaînes
A jamais délivrés de leurs souffrances.
Tu ne verras ni veuve, ni mère
Ni enfants pleurant près de la tombe de leur père.
Ce sont les prisonniers des camps russes
Que leurs pas ont conduit au camp de la mort...

Au cours des 70 ans d'existence de Vyatlag, bien des choses ont changé en Russie, presque tout: présidents, gouvernements, jusqu'au système politique et à l'Etat lui-même - l'Union Soviétique a cessé d'exister, mais "l'usine de mort" de Vyatlag, elle, continue d'exister. Sauf que les gens n'y meurent plus de faim, bien que les détenus soient encore mal nourris et que beaucoup souffrent de dystrophie. Ils meurent d'autre chose - la tuberculose. Les survivants répandent cette maladie terrible à travers le pays. Et ils ne meurent pas seulement de tuberculose, mais de quelque chose de pire encore - le désespoir.    

[Journaliste pour la radio et la presse écrite, Ekaterina Loushnikova vit à Kirov.]

Article publié le 11.06.2009.
Traduction : © Georges Festa - 12.2013