dimanche 15 décembre 2013

Ekaterina Loushnikova - Parmi les condamnés : témoignages d'infirmières russes sur la vie au goulag / Among the convicts : Russian nurses on life in the gulag



 © Doubleday, 2003


Parmi les condamnés : témoignages d'infirmières russes sur la vie au goulag
par Ekaterina Loushnikova


[Dans un autre reportage, depuis sa récente visite au complexe pénitentiaire de Vyatlag en Russie centrale (1), Ekaterina Louschnikova est reçue par des infirmières du camp. Elles partagent avec elle non seulement de la liqueur de canneberge et des champignons macérés dans du vinaigre, mais aussi leurs moments forts dans la vie du camp.]

A mon deuxième jour à Lesnoy, la 'capitale' du domaine de Vyatlag, j'ai soudain comme une envie de buter quelqu'un, ou du moins le dépouiller. Des idées noires virevoltent comme des oiseaux effarouchés dans mon cerveau. Je me croise furtivement, mais ces maudits présages continuent d'envahir mon esprit. A ma droite se trouve la zone de sécurité minimum, à ma gauche le camp de sécurité maximum, tandis qu'entre les deux s'élève un monument datant de l'époque soviétique - une sculpture en acier rouillé, intitulée 'Marteau et Faucille.' Alors que j'essaie d'en prendre une photo, je ne réalise pas que le sol se dérobe littéralement sous mes pieds, et de m'étaler dans un bourbier au beau milieu du village.

"Je t'ai dit que Lesnoye a été construit sur un marécage, mais il faut toujours que tu ailles là où tu devrais pas!" rouspète une des infirmières, tandis qu'elle m'extrait de la boue. L'infirmière en question est surnommée 'Petit hérisson féroce.' Il est de tradition dans les prisons russes que détenus et employés soient en général désignés par des surnoms, les véritables noms étant rarement usités. Et je n'en ferai sûrement pas état, puisqu'on m'a déjà prévenue que j'aurais la tête "au carré," si je révélais des noms, des dates ou des détails.

Mes vêtements sont lavés et séchés dans la maison de 'la Jeune Pionnière,' autre infirmière. Le bâtiment où elle vit se tient tout contre la clôture en barbelé du camp, les prisonniers nous font des signes amicaux depuis l'autre côté, tandis qu'un gardien, une mitraillette à l'épaule, épie avec ses jumelles les jeunes femmes que nous sommes.

Sauterie chez les infirmières

Pour célébrer notre rencontre, nous achetons deux bouteilles de liqueur de canneberge, nous faisons bouillir des pâtes, nous ouvrons quelques pots de champignons, de tomates et de cornichons macérés, et nous allons nous asseoir sur la véranda face au camp, où nous rejoignent trois autres infirmières: 'Tabac à rouler,' 'Sacrée margarine,' et 'Christina Orbakaïté' qui, de fait, ressemble beaucoup à la chanteuse et actrice, à qui elle doit son surnom. C'est une blonde svelte, l'air fragile, au corps de danseuse et au visage d'ange. Mais un ange tourmenté par des démons.

"J'en ai rien à foutre des nanas !" déclare-t-elle, après son troisième verre de liqueur. "Les nanas ça gueule, ça hurle, ça tire les cheveux, ça griffe, ça mord ! Alors elles se prennent mon poing dans l'œil. Comme un mec. Je me bats qu'avec des mecs. Tu veux quoi ? C'est comme ça que je m'entraîne au camp." Elle avale un autre verre, l'arrose d'un champignon macéré et continue, agitant sa fourchette de concert avec son histoire, comme si elle dirigeait un orchestre invisible. Nous l'écoutons, retenant notre souffle, oubliant même de manger ou de boire.

"J'était en stage dans un institut à Kotelnich. Un gang de Kazan s'est amené, une trentaine - ils voulaient choper les filles et se les faire. Tout le monde avait peur d'eux, même la police. Alors, un jour, je suis partie me balader le long de la rivière avec une copine, et la bande nous a attrapées. J'ai déchiré ma chemise et je leur ai gueulé dessus : "Sales bâtards ! Je vais me jeter du haut de la berge, enculés !" Ils m'ont prise par le cou - "T'es du genre psychopathe, c'est ça ? Marre de la vie ?" "Plutôt mourir que vivre comme ça !" je leur ai lancé. Ils ont ricané et m'ont laissée partir, décidant que j'étais cinglée et que je valais pas la peine... Mais ils ont fourrée ma copine dans leur bagnole et sont repartis avec."

"Qu'est-ce que je devais faire ? Ça se fait pas de laisser une copine en rade. Je me suis précipitée au foyer des étudiants pour trouver des gars, mais ils ont même pas remué leurs fesses. "Tu nous demandes quoi ? T'es cinglée ? Une embrouille avec les mecs de Kazan ? Excuse-nous, chérie !"     

"Mais j'avais un couteau fait main, avec un manche incrusté - je l'avais acheté pour l'offrir à mon grand-père, en cas de problèmes. J'ai bu de la vodka pour me filer du courage, j'ai pris le couteau et je suis partie sortir ma copine de là. Il faisait nuit, les réverbères ne fonctionnaient pas, la vodka me faisait tituber et je continuais mon chemin, en me disant: "Un couteau comme ça, je peux les découper tous les cinq - à l'aise - et sauver ma copine !" L'"état-major" du gang se trouvait en dehors de la ville, dans une grange. Je m'amène, je frappe à la porte, le boss en personne ouvre : "Hé, les gars ! Visez qui est là !"

Il m'attrape par le bras et me tire à l'intérieur. Je regarde autour de moi et je me dis : "Mon dieu ! Ils sont une trentaine ! J'y arriverai jamais..." Je sentais même plus la vodka, j'avais tellement la trouille... Mais j'allais pas abandonner sans me battre, alors j'ai sorti le couteau et j'ai gueulé : "C'est qui l'enculé qui va en goûter le premier ?" Ils sont tous tombés de haut et m'ont regardée comme si j'étais un chimpanzé dans un cirque, et moi au milieu, en train d'agiter mon couteau. Le chef pige le premier, me fait asseoir à table et me dit : "Ecoute, tu te calmes, on va passer un accord... Où t'as eu ce couteau d'enfer ? J'en ai jamais vu des comme ça ! Pourquoi tu m'en ferais pas cadeau ?"

"Ok, prends-le !" je lui fais. "J'en ai encore plein comme ça !"

Alors on a fait un deal : je lui file le couteau et je pars chercher le reste, et lui laisse partir ma copine. Sauf que, bien sûr, je suis jamais revenue avec les couteaux...

Mais l'histoire s'arrête pas là... Vingt ans plus tard, je me balade dans le camp, à m'occuper de mes affaires, quand ce même chef de gang vient vers moi et me dit : "Tu m'as filé un couteau et j'ai tué un mec avec, alors tu me dois quelque chose..." Maintenant je sais pas s'il est dehors ou encore là, et ce qu'il va faire quand il sortira..."

Christina se tait, songeant évidemment aux conséquences possibles de sa rencontre inattendue avec le chef de gang de Kazan.    

L'infirmière surnommée 'Tabac à rouler' de la consoler : "T'inquiète, ma jolie, des taulards l'ont déjà fait sortir, ou alors il a chopé la tuberculose, si le sida l'a pas eu avant."

'Tabac à rouler'

Cette femme dans la cinquantaine est rarement visible sans une cigarette allumée, pendue à ses lèvres. Elle en consomme plusieurs paquets par jour, enchaînant les clopes comme un gamin qui suce des bonbons. La fumée tournoie autour de sa gorge, hachant ses mots comme du fil barbelé. 'Tabac' a un sacré bagou. Elle a passé l'essentiel de sa vie à travailler dans des camps et des prisons, et n'a peur de rien et de personne - ni des directeurs de camp, ni des grands criminels, ni même de la loi.

"Ça fait trente ans que je travaille et j'ai l'impression que ça fait une semaine. J'ai décroché un emploi d'infirmière à 19 ans, direct après mon école. Mon premier emploi se passait dans une prison à la sécurité maximum, 'à rayures,' où les détenus ont des uniformes à rayures; ils rigolaient avec moi et me disaient : "Ok, fifille, si t'as un gamin, tu l'amènes ici et on lui filera des couches à rayures !" En fait, j'ai jamais consulté leurs dossiers - j'étais une infirmière, pas un gardien. Si tu te mets à lire, tu réalises combien de meurtres ils ont commis, et alors tu n'as plus envie de travailler avec eux. Naturellement, avec certains, c'est écrit sur leurs visages, en particulier les pédophiles."

Il est beaucoup question d'eux, ces jours-ci; les pervers peuvent s'en donner à cœur joie maintenant. Auparavant, ils se faisaient défoncer par les autres détenus ou ils se prenaient un couteau dans les côtes, mais maintenant personne ne peut être inquiété. Qui voudrait faire plus de taule à cause d'un salopard ? Alors ils font ce qu'ils veulent. Un jour, par exemple, un détenu s'amène à la clinique du camp et traîne devant la porte de la salle de soins, disant qu'il ne se sent pas bien, qu'il a mal à la tête. Une jeune infirmière, Galya la Petite, travaillait là à cette époque et elle avait ses règles. Le pervers lui lance : "Hé ! T'as tes ragnagnas, c'est ça ? Je pourrais te lécher ? T'inquiète, j'te ferai pas de mal, juste te lécher... T'en penses quoi ?"

"Sauf qu'elle a appelé les gardiens, ils l'ont attaché et emmené, et ça s'est terminé comme ça... Mais qu'est-ce qui serait arrivé, si elle avait été seule et qu'il avait pris le dessus ?"

"Tu te souviens de Lenka, la psychiatre ?" glisse Christina. "Elle travaillait à la prison de Rudnik. Il y avait trois kilomètres de la prison au village, une route vide avec une forêt d'un côté et un cimetière de l'autre. Un soir, elle rentrait tard de son travail, c'était l'automne, il pleuvait, il y avait du vent, la route était détrempée, pas moyen de voir à un mètre, et tout d'un coup un gars, avec une veste rembourrée, une casquette avec rabats pour les oreilles, qui surgit devant elle et pointe un couteau contre ses côtes. "Désape-toi", qu'il lui fait. "Je vais te baiser !" Ça pouvait être un détenu en fuite, ou un gars qui venait juste d'être relâché, qui sait ? N'importe qui d'autre aurait fait une crise cardiaque sur place, mais Lena était d'une autre trempe. Elle parle à ce désaxé comme la psychiatre qu'elle est : "Tu sais, je comprends tes problèmes. Naturellement, tu as besoin de chaleur et d'affection et de la sympathie d'une femme. Ecoute, y a pas urgence, on rentre à la maison et on règle ça." Le détenu est muet de surprise pour commencer, et il se met à lui parler de ses "problèmes" et combien la vie est difficile pour lui. Puis il lui dit : "Tu vis où ? Là, au village ? Laisse-moi te ramener à la maison, j'aimerais pas que quelqu'un essaie de te baiser ! Tu peux pas savoir combien il y a de détraqués dans les environs !" Il la raccompagne jusqu'à sa porte et, heureusement, elle ne l'a plus jamais revu."

L'histoire de Christina fait s'esclaffer notre petit groupe. Quand ça s'arrête, Tabac à rouler s'envoie un autre verre pour nourrir son inspiration et continue à parler, avec sa voix rauque, imbibée de cigarettes, des cinglés dans les camps. "Un jour, je me baladais simplement le long d'un couloir dans la clinique, lorsque j'ai découvert un prisonnier qui se tenait dans un coin - un vieil homme, petit, tout penché. Soudain, il fait semblant de me frapper à l'estomac. Je fais comme si de rien n'était et je continue à marcher, alors il me rattrape et me montre un couteau fait maison, un poinçon effilé se terminant par un crochet. "J'avais envie de te poignarder !" me dit-il. "Si t'avais pas autant bronché, je t'aurais fourré cette lame dans le ventre !" Pourquoi ? Je sais pas ! Ils m'ont peut-être oubliée dans une partie de cartes, peut-être par ennui... On sort s'en fumer une, Katya ?

Nous fumons dans la véranda, face au camp; il fait nuit noire tout autour; quelque part, au loin, des chiens de garde hurlent... Il semble qu'il n'y ait pas le moindre signe de civilisation à cent kilomètres à la ronde - pas d'éclairage urbain, pas de foules bruyantes, bien habillées, avec iPads et iPhones. Juste la forêt, des baraquements, des clôtures en barbelé, un ciel sombre et pesant, des condamnés en vareuses sombres, marchant en formation à chaque appel le soir, des gardiens dans leurs miradors, et une seule loi pour tous - la loi de la taïga. Nous finissons nos cigarettes et retournons à notre table poursuivre notre petite sauterie pour infirmières.        

Rêver de hamburgers

"En fait, on est censés leur apprendre comment vivre, mais en réalité c'est tout le contraire," déclare l'infirmière surnommée 'Sacrée margarine,' une jeune maman en congé de maternité. "Ils nous apprennent à vivre selon les règles de leur gang. Je voulais faire un lavement à mon gamin l'autre jour - il a mal à l'estomac. Mais mon mari a pété un câble : "Tu vas pas faire ça ? Tu vas pas faire un lavement au cul d'un mec ?" Et ce n'est pas un condamné - il est officier au Service Fédéral de Protection, comme son père et son grand-père."

"En prison, les condamnés font la loi, et au-dehors il n'y a plus aucune règle," ajoute Christina. "Ils peuvent faire ce qu'ils veulent maintenant - ils se paient sur la bête, ignorent toute responsabilité, se tirent dans les pattes et se barrent à l'étranger. Et ils continuent d'être considérés comme des gens honnêtes. En prison, leur place serait dans un coin, à côté des poubelles. Voilà pourquoi tant de gens veulent aller en prison - pas parce que sont des criminels endurcis, mais parce qu'ils ne s'en sortent plus à l'extérieur. Pour eux, la prison signifie la liberté. Tu es nourri, tu es vêtu; si tu tombes malade, on s'occupe de toi. Tu peux travailler si tu en as envie, mais tu n'es pas obligé; tu peux lire à foison; tu es libre de penser ce que tu veux. J'ai emprunté à la bibliothèque un ouvrage de théosophie d'Helena Blavatsky..."  

"C'est une autre histoire dehors - tu dois avoir quelque part où aller, tu dois acheter des vêtements et de la nourriture, tu as besoin d'un emploi... Et qui va t'en donner un, si tu as besoin d'aide, par exemple ? Il y avait un gars au camp, qui était orphelin. Un jour, il m'a dit: "Tu sais, la vie au foyer était vraiment chouette; ils nous nourrissaient, nous habillaient, nous emmenaient à la mer pendant les vacances, on partait même à l'étranger !" Et puis arriva son dix-huitième anniversaire : "Salut ! Ici tu as une chambre dans un hôtel, là un stage (il était formé à la pose de parquets) - Tu pars !" Il passa un mois, deux mois, trois mois à chercher du travail; l'argent qu'ils lui avaient remis au Foyer était dépensé et personne ne lui donnerait un emploi. Alors il a commis un vol et a écopé d'une peine de prison. "C'est vraiment bien ici," qu'il me dit. "Comme à l'orphelinat ! Bientôt, je sortirai, je commettrai un autre vol et ils me ramèneront à la maison, en prison !" Ce qu'il a fait. Mais il s'est avéré qu'il était séropositif en phase terminale. Il m'a raconté qu'il s'était une fois piqué à l'héroïne, juste pour essayer, et bien sûr la seringue était infectée."

"Alors on l'a emmené à l'hôpital à Studentsy... pour y mourir. Il y avait deux choses qu'il rêvait de faire, avant sa mort - manger des biscuits au chocolat et essayer un vrai hamburger. Ils lui ont filé 1 000 roubles (vingt euros) à sa sortie de prison, et puis on lui a acheté les biscuits, sans pouvoir trouver de hamburgers à la ronde... On était donc là en route pour l'hôpital avec lui... C'était l'hiver, il y a eu une tempête de neige, on s'est perdus, on s'est retrouvés pris dans une congère. Le chauffeur est parti chercher de l'aide, je me suis retrouvée seule avec lui, à fumer ma dernière cigarette pour me réchauffer un peu. Et là, ce pauvre garçon, allongé sur un brancard dans le froid, de toute évidence près de mourir, qui me demande un hamburger. Mais où aurais-je pu lui acheter un hamburger dans la forêt ? Alors il est mort sans avoir goûté à un hamburger... Je ne sais même pas pourquoi il voulait un hamburger. Peut-être en avait-il vu un dans un film américain..."

Nous rentrons de notre sauterie dans l'obscurité qui précède l'aube, marchant le long de la route entre les deux camps, construits il y a 50 ans environ par des prisonniers, à l'époque de Staline, qui utilisèrent des pioches pour déraciner les souches des arbres. Quelques souches pointent encore à travers l'asphalte. Le poète Boris Tchitchibabine (1923-1994) fut, une fois, emprisonné ici pour avoir plaisanté à propos de Staline et, il n'y a pas si longtemps, vivait un garçon, issu d'un orphelinat, qui rêvait d'un hamburger... L'un fut victime d'un système politique, l'autre, de circonstances tragiques...

Ou bien était-ce, peut-être, pareil ?       

[Journaliste pour la radio et la presse écrite, Ekaterina Loushnikova vit à Kirov.]

NdT

1. Ekaterina Loushnikova, "The Vyatlag Archipelago,"  www.opendemocracy.net, publié le 11.06.2009 - http://www.opendemocracy.net/article/email/the-vyatlag-archipelago (traduction à paraître dans notre blog)

Article publié le 19.12.2012.
Traduction : © Georges Festa - 12.2013