dimanche 8 décembre 2013

"101 ans de génocide arménien" : conférences de Taner Akçam en Allemagne / Taner Akçam Teaches "Genocide 101" in Germany





© Princeton University Press, 2012

101 ans de génocide arménien :
conférences de Taner Akçam en Allemagne
par Muriel Mirak-Weissbach


BERLIN - Deux classes de lycéens au nord de l'Allemagne ont eu l'opportunité rare d'apprendre sur le génocide arménien de la part d'un des chercheurs faisant le plus autorité sur le sujet, le professeur Taner Akçam, de l'Université Clark à Worcester (Massachusetts).

Lors de son bref séjour en Allemagne, pour les fêtes de Thanksgiving, du 26 au 29 novembre, T. Akçam présenta aussi des conférences pour des publics adultes, entre autres lors d'un séminaire à l'Université Libre de Berlin, ainsi qu'un public plus large à l'université de Potsdam et à la Maison Lepsius dans cette même ville. L'A. ne se sentait pas en terre étrangère. Comme l'a rappelé dans sa présentation le doyen du département de philosophie de l'université de Potsdam, Akçam trouva l'asile politique en Allemagne, après avoir fui la prison en Turquie, à laquelle il avait été condamné pour des articles qu'il avait écrits sur les Kurdes. En 1996, il est diplômé de l'université de Hanovre avec une thèse sur le génocide arménien, puis il travaille à l'Institut de Recherches en Sciences Sociales de Hambourg, avant de partir aux Etats-Unis, où il poursuit des études à l'université du Minnesota et celle du Michigan, obtenant finalement un poste à l'université Clark.

Lors de ses apparitions en public, Akçam évoqua des thèmes qu'il a développés dans plusieurs ouvrages. Dans ses deux conférences à Berlin et à Potsdam, il a évoqué "Le génocide arménien dans les archives ottomanes : une radicalisation progressive dans le processus de prise de décision" et à la Maison Lepsius "Le génocide en tant que concept de sécurité politique." Les premières interventions ont repris des matériaux publiés sur son livre le plus récent, The Young Turks' Crime Against Humanity. The Armenian Genocide and Ethnic Cleansing in the Ottoman Empire (Princeton University Press, 2012), qui a reçu le Prix Albert Hourani du Meilleur livre de l'année (1).

Ouvrir les archives ottomanes

Akçam a développé deux questions basiques : que s'est-il passé et pourquoi ?

Même si la réalité du génocide arménien a été solidement établie (bien que l'on puisse en apprendre davantage sur les histoires locales), le pourquoi et le comment restent des sujets de débat. Rejetant l'idée qu'il soit l'expression de quelque "barbarie turque, anhistorique, génocidaire," ou simplement un expansionnisme pan-turc, pan-touranien, ou encore relevant de nécessités en temps de guerre, le chercheur a présenté les événements tels qu'ils sont documentés dans les archives ottomanes. Celles du Directoire Général à la Sécurité et du Bureau de Chiffre au ministère de l'Intérieur, par exemple, mis en place en 1913, contiennent des messages codés, envoyé du centre exécutif aux régions, avec des ordres de déportation, qui montrent l'intention de perpétrer le génocide. L'A. identifie les motifs stratégiques présidant au processus de prise de décision dans la crainte du gouvernement ottoman que le mouvement en faveur des réformes, soutenu par la Russie, ne conduisît à une Arménie indépendante, d'où les circulaires publiées par le ministre de l'Intérieur, Talaat Pacha, en septembre-octobre 1914, ordonnant que les Arméniens fussent désarmés. Les dates sont importantes, car ces ordres, ainsi que ceux relatifs aux déportations des femmes et des enfants, sont antérieurs à l'entrée en guerre en novembre. Puis, suite aux pertes ottomanes catastrophiques à Sarikamis en janvier 1915 et aux avancées des Russes qui suivront, la décision de perpétrer un génocide prit forme. Tel un leitmotiv dans sa conférence, il fit observer comment le mouvement en faveur des réformes pour les Arméniens, soutenu par les puissances étrangères, se traduisit par des massacres, durant la période hamidienne et ensuite.

Le public présent fut frappé par la qualité de ses matériaux-source et interrogea l'A. sur l'accès à ces archives. Les archives ottomanes sont maintenant ouvertes et même cataloguées, alors que les archives militaires à Ankara sont fermées. Les archives du Comité Central du Comité Union et Progrès, ainsi que celles relatives aux Opérations Spéciales, ont toutefois disparu. L'historien estime que ce qui est accessible peut représenter peut-être 30 % des archives existantes.

Derrière la politique du déni

S'exprimant en allemand devant une salle comble à la Maison Lepsius, Akçam explora les raisons pour lesquelles la classe dirigeante turque a adopté une politique de déni, au regard de faits historiques qui ont été si scrupuleusement documentés. Il commença par noter que, parmi les documents découverts en 2009, relatifs à l'affaire Ergenokon, son nom figurait en tête de liste, avec ceux d'Orhan Pamuk et Hrant Dink, tous désignés comme "traîtres à la sécurité nationale." L'argument était (et est) que quiconque brandit l'accusation de génocide menace la sécurité nationale, en raison du risque de modifier les frontières et de détruire l'Etat. Des échos de ce type de mentalité se retrouvent dans la répugnance, de la part des présidents des Etats-Unis (à l'exception de Reagan), de prononcer le mot G, sous prétexte qu'ils doivent protéger les intérêts de la sécurité nationale au Moyen-Orient et ne pas les compromettre au nom d'un problème moral lié au passé. D'autres soutiennent que la reconnaissance constitue la seule option morale. Pour Akçam, la solution réside dans l'idée que défendre les questions morales est nécessaire, précisément pour sauvegarder la sécurité nationale, et que le refus de reconnaître le passé est la source d'une insécurité régionale. Passant en revue l'histoire, Akçam montra alors comment la volonté ou le refus des dirigeants turcs (y compris Kemal Atatürk) de reconnaître les atrocités et même d'accepter de punir les perpétrateurs, était directement lié à leur perception du traitement que les puissances étrangères pouvaient réserver à la Turquie. Atatürk prononça sa phrase fameuse sur "un acte honteux" dans l'espoir de garanties sur la souveraineté nationale et de concessions territoriales. Comme le conflit arméno-turc, qui perdure, est considéré en relation avec des questions territoriales, l'orateur préconisa une révision du concept de "sécurité nationale." De même, du fait de la négation de faits historiques, de nombreux groupes ethniques et religieux continuent de considérer le monde du point de vue du passé, et la région, ainsi traumatisée, reste incertaine. Tandis que le refus de faire face au passé provoque l'insécurité, la reconnaissance conduit à la confiance, a-t-il noté. Lors de la session animée de questions-réponses, le thème crucial de l'identité nationale de la Turquie est apparu. L'intervenant résuma le dilemme rencontré en Turquie, dû au fait qu'il est difficile d'identifier les Pères fondateurs comme "des voleurs et des meurtriers." Pour que cela se produise, il souligna la nécessité qu'émerge une nouvelle élite au pouvoir en Turquie, dotée d'une identité démocratique, soulignant dans ce contexte l'importance de la demande d'adhésion de la Turquie à l'Union Européenne. Il incita aussi les groupes de la diaspora arménienne à contacter et à collaborer avec des mouvements citoyens démocratiques en Turquie, ayant une approche critique du passé.

101 ans de génocide arménien

Le point d'orgue du séjour d'Akçam fut sans aucun doute sa rencontre avec des étudiants allemands, où j'ai pris aussi part. Ils provenaient de deux lycées prestigieux, filières sciences humaines et sciences de la nature. Les élèves allemands reçoivent un enseignement sur la Shoah, mais, à l'exception d'un seul Land, ils n'apprennent pas le génocide arménien dans leurs cours d'histoire. Ces deux classes s'étaient préparées pour ce séminaire spécial en lisant des matériaux de référence et en en débattant avec leurs professeurs. Taner Akçam décida de les convier à un cours introductif, "101 ans de génocide arménien." A l'aide d'une immense carte de la Turquie ottomane, qui affichait les routes de déportation et les camps de concentration, il synthétisa les phases du génocide, depuis le "relogement" jusqu'à l'extermination. Il mit en particulier l'accent sur la précision mathématique avec laquelle l'opération fut organisée et exécutée, expliquant comment les Arméniens seront déportés, sans pouvoir emporter plus de 5 à 10 % de leurs avoirs, et comment l'Anatolie, comptant une nombreuse population arménienne, sera vidée, là aussi à la lumière du facteur russe. Se référant à des documents émanant du Bureau des Statistiques, il cita le chiffre de 180 000 Arméniens devant subsister. Lorsque, après l'élimination d'1,3 million d'entre eux, il apparut qu'un demi-million survivait encore, ils furent soumis à la seconde phase du massacre, afin d'atteindre le chiffre recherché.

Lors du débat, des comparaisons avec la Shoah furent opérées - du "Plan oriental" des nazis à leur quête du "Lebensraum" en vue d'un peuplement purement allemand (ou "aryen"). L'historien nota ici que, dans le cas arménien, une différence concernait la religion. Ceux qui se convertissaient à l'islam pouvaient sauver leur vie (pourvu que leur nombre n'excédât pas une certaine limite), alors que dans la Shoah ce ne fut pas le cas. Concernant les perspectives d'une reconnaissance du génocide, Rolf Hosfeld, directeur scientifique de la Maison Lepsius, et Taner Akçam soulignèrent tous deux l'importance du contexte militaro-stratégique. Si l'Allemagne nazie avait gagné la guerre, et qu'une élite, héritière des nazis, eût créé l'Allemagne d'après-guerre, le comportement à l'égard de la Shoah aurait été différent. Or l'Allemagne était occupée et le procès de Nuremberg eut lieu. De même, après que la Turquie ait perdu la guerre et se retrouva sous occupation, se tinrent des procès visant les dirigeants du Comité Union et Progrès, responsables des massacres. Néanmoins, suite aux victoires militaires ultérieures d'Atatürk, le contexte changea. D'où la nécessité d'une génération nouvelle en Turquie pour assumer le pouvoir et les responsabilités, en affrontant le passé et en instaurant la justice. L'intervenant releva plusieurs mesures encourageantes en ce sens de la part du gouvernement actuel, opérant une rupture dans la continuité des élites, à son arrivée au pouvoir il y a une dizaine d'années : par exemple, les excuses du Premier ministre Erdoğan pour les massacre des Kurdes au Dersim.

Fascinés, les élèves écoutèrent T. Akçam évoquer brièvement son existence en Turquie. En tant que responsable étudiant, il avait écrit des articles sur les Kurdes, écopant d'une peine de neuf ans d'emprisonnement. Un an plus tard, il réussit avec d'autres détenus à s'échapper de sa prison et à fuir en Allemagne, où il fut à nouveau arrêté, étant porteur d'un faux passeport, et placé en rétention, jusqu'à ce que Amnesty International parvînt à le libérer. Alors qu'il travaillait dans un centre de recherches en sciences sociales à Hambourg sur un projet d'"Universaliser Hambourg," il se mit, pour la première fois, à lire des textes sur les Arméniens. En Turquie, il n'avait pas eu la moindre idée de ce qui s'était passé. Ce fut le début de son oeuvre en tant qu'éminent chercheur turc sur le génocide de 1915. Revenant sur son parcours biographique, j'ai pour ma part rapidement évoqué le contexte de ma famille, pour illustrer de quelle manière des Arméniens - mes parents - vécurent le génocide et survécurent. A l'aide de représentations d'anciens villages arméniens en Anatolie orientale, j'ai montré comment la politique de déni a entraîné des tentatives pour éradiquer les traces de la culture et de la civilisation des Arméniens sur le sol de l'actuelle Turquie.

Identité nationale ou nationalisme ?

Lors d'une session finale, Ulrich Rosenau, ancien proviseur, anima le débat, tirant les leçons du génocide pour le présent. Les élèves échangèrent alors leurs points de vue sur le racisme, ayant été témoins d'agressions contre des immigrés d'origine non allemande, par exemple, et aussi dans le cadre plus large de l'Union Européenne, se référant aux mouvements d'extrême-droite présents dans certains pays d'Europe de l'Est. Ils demandèrent quel fut le rôle de la population turque lors du génocide et apprirent comment les dirigeants du Comité Union et Progrès, au pouvoir dans l'empire ottoman, mobilisèrent leur base grâce à la propagande religieuse contre les "infidèles," tout en motivant au plan économique le pillage des Arméniens. Comme dans la Shoah, il était essentiel de déshumaniser la population victime cible, en l'identifiant comme étrangère, autre, une tumeur à éradiquer. T. Akçam livra d'intéressants aperçus à partir de son vécu personnel en tant que Turc en Allemagne, où il fit l'expérience de la discrimination, et en Amérique, où tel ne fut pas le cas. Ce qui l'amena à réfléchir sur la nature des identités nationales : l'identité d'une nation a-telle à voir avec son origine ethnique ? Ou bien sont citoyens aux Etats-Unis, par exemple, les premiers Américains, puis les Arméniens, les Italiens, les Hispaniques, etc. ? Il fit aussi remarquer que, dans le cas des Etats-Unis, il a été possible de faire face aux conséquences de l'esclavage et au sort des Américains autochtones, sans pour autant supprimer l'apport positif des Pères fondateurs.                             

NdT

1. Prix décerné par la Middle East Studies Association (Université de l'Arizona, Tucson, Etats-Unis) - http://www.mesa.arizona.edu/awards/albert-hourani-book.html

Traduction : © Georges Festa - 12.2013