dimanche 15 décembre 2013

Génocide arménien - Les souvenirs commencent à s'estomper, mais la souffrance reste / Armenian Genocide - The Memories Are Starting to Fade, But the Pain Remains





Mémorial de Tsitsernakaberd, Erevan
© http://globalvoicesonline.org


Les souvenirs commencent à s'estomper, mais la souffrance reste
par Taleen Babayan


FLUSHING, N.Y. - Un vénérable cadre en argent ornementé, entourant une photographie en noir et blanc de Perouz Kalusdian, le jour de son mariage, est accroché au mur de sa chambre, au Foyer Arménien.
Jeune, la mine fraîche et drapée dans une robe de mariage rappelant le lustre passé de Hollywood, elle tient un généreux bouquet de roses blanches, la dentelle et le ruban de cette composition retombant le long de sa robe et de son voile des plus fin, qui descend jusqu'au sol.
L'on pourrait aisément prendre la belle Kalusdian pour une débutante insouciante, le jour de ses noces. Or la beauté de cette photo du Vieux Monde masque la douleur que Perouz Kalusdian continue de porter à ce jour.
"C'était horrible," nous confie-t-elle, âgée de 103 ans, son abondante chevelure noire a viré au gris, mais son esprit juvénile est resté intact. Elle est assise, ses mains s'appuyant sur son fauteuil en velours bordeaux, le soleil pointant à travers la fenêtre jette une ombre derrière elle. "Je déteste en parler. Ils ne voulaient pas nous voir vivre."
Même si elle ne peut se souvenir de chaque détail de sa fuite de son lieu de naissance, de Harpout [Kharpert] à New York, lorsque le gouvernement Jeune-Turc mit en œuvre un génocide à grande échelle contre les Arméniens en 1915, une ombre de chagrin marque indéniablement son visage. La même angoisse que partagent des milliers d'autres survivants à travers le monde. Si P. Kalusdian a réussi à échapper physiquement au génocide, elle reste hantée par les images atroces, dont elle fut témoin à l'âge fragile de six ans.
"Ils sont arrivés et ont emmené mon père et mes deux oncles," précise-t-elle. "Ils les ont attachés deux par deux et les ont jetés depuis le pont dans l'Euphrate."

Pour Charlotte Kechedjian, âgée de 101 ans, pensionnaire, comme elle, du Foyer Arménien, il est devenu de plus en plus difficile de retrouver des souvenirs de son enfance. Mais elle n'a pas oublié que son père fut tué au début du génocide et qu'elle fut victime des déportations, marchant des kilomètres à travers le désert pour fuir les persécutions.
"Je me rappelle, je me sentais si fatiguée, j'avais tellement faim !", confie-t-elle d'une voix douce. "Ma mère n'arrêtait pas de me dire de marcher encore un peu plus..."
A l'âge de dix ans, C. Kechedjian arrive à New York avec sa mère, qui subvient à leurs besoins en tant que couturière. Elle passe son diplôme au lycée, puis travaille dans de grands magasins, avant de se marier et d'avoir trois enfants.
Contrairement à des millions d'autres Arméniens, Charlotte a pu vivre une existence bien remplie, non sans laisser une part de son cœur dans son village natal de Nikhda.
"Mon père me manque," dit-elle en hochant la tête. "Il me manque tant !"

Perouz Kalusdian et Charlotte Kechedjian sont deux des quatre survivantes du génocide, vivant actuellement au Foyer Arménien, qui a compté jusqu'à vingt et un survivants.
"J'ai perdu mes grands-parents durant le génocide, si bien que je n'en ai jamais eu," déclare Aggie Ellian, directrice du Foyer Arménien depuis dix-sept ans. "Pour moi, les survivants, qui se trouvent ici, sont mes parents, mes grands-parents, mes enfants. Ce sont nos enfants."
Le Foyer Arménien, niché dans une rue calme à quelque seize kilomètres en dehors de Manhattan, a été fondé en 1948 par Sarah Sanossian et constitue une maison de retraite privée, non subventionnée, exclusivement arménienne, à destination des personnes âgées. Avec sa directrice adjointe, Jenny Akopyan, et une équipe attentionnée et dévouée, il apporte vingt-quatre heures sur vingt-quatre des soins à ses résidents dans un cadre riche au plan culturel, en particulier ceux qui ont survécu aux atrocités du génocide.
"Le génocide arménien continue d'être un "soi-disant génocide," rappelle A. Ellian. "Mais les survivants sont toujours là pour vous apprendre ce qui s'est passé."
Tandis que le 100ème anniversaire du génocide approche et que l'opportunité d'entendre les récits des survivants en personne se réduit rapidement, il est du devoir des générations suivantes de s'assurer que la parole des survivants ne disparaisse pas et que leurs esprits courageux soient honorés à l'avenir.

[La commémoration du 98ème anniversaire du génocide arménien, sous l'égide des Knights and Daughters of Vartan, s'est tenue à Times Square (46ème Rue et Broadway), dimanche 21 avril 2013, de 14h à 16h.]

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Traduction : © Georges Festa - 12.2013