samedi 14 décembre 2013

La reine Mélisande de Jérusalem et ses trois sœurs / Queen Melisende and Her Three Sisters





© East and West Publishing, 2011

La reine Mélisande et ses trois sœurs
par Jiraïr Tutunjian
Keghart.com (Toronto), 1.12.2013


Grâce aux romans de Sir Walter Scott et aux films d'Hollywood, le roi Richard Cœur de Lion est certainement le personnage le plus célèbre des Croisés. S'il fallait chercher son homologue féminin, nul doute que la reine Mélisande de Jérusalem, dont la mère était arménienne, serait considérée comme la figure lumineuse et dominante de la monarchie des Croisés.

Mélisande naquit à Edesse, aujourd'hui Ourfa, en 1105 - six ans après la conquête de Jérusalem par les Croisés. Sa mère était la princesse Morphia, fille du prince Gabriel de Mélitène, l'actuelle Malatya. Son père était Baudouin du Bourg [de Bourcq], comte d'Edesse. Aînée de quatre filles, Mélisande passa les dix premières années de sa vie à Edesse et reçut une éducation arménienne. Lorsque son père fut élu roi de Jérusalem pour devenir Baudouin II, la famille gagna cette ville. A la fin de son adolescence, sa mère mourut et Mélisande devint une mère de substitution pour ses trois jeunes sœurs - Alidz [Alix], Hodierne et la petite Yvette [Yveta]. 

Le père de Mélisande insista pour que sa fille aînée fût élevée en qualité de princesse héritière. Durant le règne de son père, son titre était "fille du roi et héritière du royaume." A peine âgée de vingt ans, son père lui choisit le comte Foulques V d'Anjou comme époux. Ce dernier avait deux fois son âge et était réputé pour sa grossièreté. Il avait aussi un fils marié. Alors que Mélisande était grande et belle, Foulques était petit et particulièrement laid. Comprenant que ce mariage arrangé répondait à des motifs dynastiques (Foulques était un puissant allié de Louis VI, roi de France), Mélisande obéit aux volontés de son père. Il n'y eut guère d'amour dans ce mariage. Peu après la mort du roi Baudouin et que Mélisande et Foulques commencèrent à se partager la couronne de Jérusalem en tant que cosouverains, Foulques se mit à saper sa position et à placer à la cour ses amis francs, qu'il avait fait venir, congédiant l'entourage préexistant, fidèle à Mélisande.

Foulques contribua aussi à répandre la rumeur selon laquelle Mélisande aurait eu une relation adultère avec le comte Hugues II du Puiset, comte de Jaffa, un de ses amis d'enfance. Après que l'on ait attenté à la vie du comte, Mélisande soupçonna son mari d'être derrière ce complot. Les dirigeants de l'Eglise et la plupart des nobles furent à ses côtés. Foulques perdit alors son sang-froid et commença à rendre le pouvoir à Mélisande. Après sa mort en 1143, lors d'un accident de chasse, Mélisande gouverne en qualité de reine et de régente, au nom de son jeune fils, Baudouin III.

Habile diplomate, elle empêcha les guerres avec les Sarrazins. Afin de consolider l'emprise de sa famille sur le littoral oriental de la Méditerranée, elle fit en sorte que ses deux sœurs - Alix et Hodierne - épousassent le prince Bohémond II d'Antioche et le comte Raymond II de Tripoli, respectivement. Et chaque fois que ses sœurs connurent des problèmes familiaux, Mélisande se fit conseillère en mariage.

Le chroniqueur contemporain Guillaume de Tyr rapporte que Mélisande était "belle, sage, douce et compatissante." D'autres soutiennent que la tendresse n'était pas son fort. Ses manières étaient rudes et elle ne supportait guère la bêtise. Elle avait de grands yeux arméniens sombres, "aux cils d'un brun incandescent et aux sourcils très foncés." Sa passion était de monter à cheval en plein soleil.

Grâce à son intercession, le Saint-Sépulcre fut reconstruit et remanié. Les grandes lignes de la cathédrale ont survécu jusqu'à ce jour. Elle fonda aussi la vaste abbaye de Saint-Lazare à Béthanie, à quelques kilomètres au sud-est de Jérusalem, et par le biais de dotations foncières en fit la plus riche abbaye en Terre Sainte. En 1144, elle y nomma abbesse sa plus jeune sœur, Yvette [Yveta], qui était entrée dans les ordres. Elle bâtit une église arménienne sur la tombe de la Vierge Marie, qu'elle dota de terres, qui appartiennent toujours au Patriarcat arménien de Saint-Jacques. La reine Mélisande fit aussi construire l'église Sainte-Anne à Jérusalem, un des exemples les mieux préservés de l'architecture des Croisades, là où la tradition situe la naissance de la Vierge Marie. Afin de permettre aux pèlerins d'avoir un premier aperçu général de Jérusalem, elle fit encore bâtir un édifice à l'ouest de la Ville sainte. Elle contribua aussi à agrandir les terres de l'Eglise arménienne, au sud-ouest de la ville, qui prirent le nom de Quartier arménien.

Intéressée par l'architecture et le développement urbains, elle fit édifier trois bazars mitoyens, encore en usage dans la Vieille ville de Jérusalem. Protectrice des arts, elle institua un scriptorium où les moines étaient en mesure de produire des livres et des manuscrits enluminés. C'est dans ce scriptorium que les moines arméniens compilèrent ce livre de prières richement orné et recouvert d'ivoire, devenu célèbre sous le nom de Psautier de Mélisande. La pagination du livre est en arménien.

Aimant le pouvoir, elle n'abandonna pas le trône à son jeune fils, Baudouin III, arguant du fait que l'adolescent était novice et trop jeune. Baudouin III se rebella finalement contre sa mère et l'emporta. La reine Mélisande se retira à Naplouse, au nord de Jérusalem, mais se réconcilia bientôt avec son fils et revint au pouvoir en collaborant avec lui. Elle mourut en 1161 à l'âge de cinquante-six ans. Ses trois sœurs l'assistèrent dans ses derniers jours. Elle fut enterrée dans l'église de la Tombe de Sainte-Marie, sous l'autel dédié à Sourp Hovagim et Sourp Anna. Jusqu'à la fin, elle resta un serviteur exceptionnel du royaume.

Durant son existence et pendant des siècles, les troubadours chantèrent sa beauté et ses amours supposées avec le comte Hughes du Puiset. Au 19ème siècle, Heine, Swinburne et Carducci ranimèrent l'intérêt pour Mélisande en écrivant sur sa vie et sa beauté. L'œuvre la plus fameuse, qui lui fut consacrée, est La Princesse lointaine (1895), d'Edmond Rostand.

La princesse Alix [Alidz]

Mélisande usa de sa position pour arranger des mariages dynastiques au profit de ses deux sœurs - Alix et Hodierne. Séduisante, impétueuse et hautaine, Alix épousa le prince Bohémond II d'Antioche en 1126, mais, à l'instar de la relation de Mélisande avec Foulques, Alix n'aimait pas son mari. Lorsque Bohémond II fut tué - par les Sarrazins -, s'apprêtant à faire main basse sur les territoires arméniens en Cilicie, Alix, âgée alors de vingt ans, se proclama seule souveraine, sans consulter le Patriarche, ni les nobles, ni son père, Baudouin II de Jérusalem, le plus puissant des monarques croisés.

Afin de conserver le pouvoir, elle adressa un message au Sarrazin Imad ad-Din Zengi, atabeg [gouverneur] d'Alep et de Mossoul, en lui proposant une alliance. Pendant ce temps, son père, accompagné du mari de Mélisande, marchait sur Antioche. Après un court siège, la princesse Alix fut contrainte de capituler. Baudouin II pardonna à sa fille et l'envoya se retirer à Lattaquié. Il nomma ensuite régent le comte Josselin d'Edesse, qui était à moitié Arménien. Des années plus tard, à la mort de celui-ci, Alix tenta à nouveau de s'emparer d'Antioche. Grâce à une supercherie - due principalement au Patriarche d'Antioche -, sa fille Constance, âgée de huit ans, fut secrètement "mariée" à un aventurier croisé, qui en avait trente-six. Constance et son époux devinrent les nouveaux souverains. Alix, à peine trentenaire, se retira à nouveau, mais cette fois, définitivement.

La comtesse Hodierne

Seconde sœur de Mélisande, Hodierne était tout en rondeurs, aux cheveux argentés. Comme Alix, elle était jolie, volontaire, impétueuse et décidée à mener sa barque. Et, comme Mélisande et Alix, elle connut, dès le début, des problèmes domestiques. Son mari, Raymond II de Toulouse, comte de Tripoli, la soupçonnant d'adultère, il la garda prisonnière. Après des querelles sans fin, elle et son mari se réconcilièrent, grâce à la médiation de Mélisande. Elle regagna en toute hâte Jérusalem, lorsque Mélisande eut une attaque, et s'occupa d'elle avec sa sœur Yveta.  

L'abbesse Yvette [Yveta]

Benjamine de ses quatre sœurs, Yvette débuta son existence sur une note tragique et étrange. A peine âgée de cinq ans, son père partit au nord de la Syrie libérer un allié, qui avait été capturé par un chef de clan turc, dénommé Timourtach. Au lieu de cela, il fut lui aussi capturé. La reine Morphia fit appel à des Arméniens, afin de découvrir l'endroit secret où son mari était tenu prisonnier. Lorsque ces éclaireurs arméniens lui apprirent que le roi Baudouin II était détenu à Kharpout [Kharpert], elle entra en négociations avec Timourtach. Afin de garantir que Baudouin paierait la rançon de 60 000 dinars, la petite Yvette fut remise en otage aux Sarrazins. Grâce aux Arméniens d'Edesse, l'argent fut collecté et Yvette libérée, après avoir été gardée en otage neuf mois durant. Un historien écrivit : "Elle partit telle une enfant pleine d'entrain et souvent frivole, mais revint silencieuse, renfermée et se consacrant ostensiblement à la prière." Lorsque son âge le lui permit, elle prononça ses vœux (1134). Mélisande la nomma abbesse du couvent de Saint-Lazare à Béthanie, où elle demeura jusqu'à sa mort.  

Si les trois sœurs d'Yvette ont pu avoir maille à partir avec leurs époux, jamais elles ne se querellèrent. Ce furent des femmes de pouvoir, à une époque où les femmes n'avaient guère de droits. Elles étaient aussi à demi-Arméniennes et ne ressemblaient pas aux Francs. Les quatre filles de la reine Morphia avaient conscience des préjugés raciaux des Croisés francs. Les trois aînées furent éduquées dans la ville arménienne d'Edesse, où elles comptaient des proches et des amis. Elles accompagnaient aussi leur mère à l'église arménienne. Du fait des fréquentes absences de leur père, l'influence de leur mère arménienne sur leur éducation dut être centrale, l'arménien étant de surcroît leur langue maternelle. Par ailleurs, à l'instar de la plupart des dames de la haute société des Croisés, elles étaient entourées de nourrices et de domestiques arméniennes, et de toute une maisonnée de gens originaires du Moyen-Orient.

D'après certains historiens, bon nombre de leurs différends avec leurs maris et de leurs ressentiments avaient pour origine leur hostilité aux Francs étrangers. Elles savaient aussi comment leur père avait maltraité, pillé et lourdement imposé les Arméniens d'Edesse, jetant en prison les nobles arméniens, confisquant leurs terres et les attribuant à ses chevaliers francs. Elles savaient aussi que leur père avait dupé et menacé leur grand-père arménien, le prince Gabriel de Malatya, afin de soutirer plus d'argent que la dot promise de la reine Morphia. A l'instar de son prédécesseur (Baudouin Ier), Baudouin II était avare et cruel. Les jeunes filles savaient sûrement que le cousin et prédécesseur de leur père, le roi Baudouin Ier de Jérusalem, avait trahi et chassé son épouse arménienne, la reine Arda, fille du prince Tatul, dès qu'il avait obtenu sa dot de 12 millions.

L'alliance proposée par la princesse Alix au Sarrazin Imad ad-Din Zengi visait à former un bloc militaire, susceptible d'en finir avec la présence des Francs à Antioche. Elle désirait faire revivre la politique arméno-syrienne, trente ans plus tôt. Alix avait le soutien des Arméniens d'Antioche, qui la considéraient comme une des leurs. Les jeunes sœurs savaient certainement que les Croisés furent indirectement responsables du massacre des Arméniens d'Edesse (1146).

Si Mélisande fut une souveraine consciencieuse, Alix et ses sœurs furent indifférentes au bien-être des Francs au Moyen-Orient. Leur solidarité de toujours était une "sourde hostilité au monde dans lequel elles vivaient," selon l'historienne Zoé Oldenbourg (1).                      

Trente années durant, à compter de 1130, la reine Mélisande, la princesse Alix et la comtesse Hodierne firent l'actualité du monde croisé. Si la monarchie arménienne continua d'entretenir d'étroites relations avec la noblesse franque durant plus de deux siècles, livrant souvent ses filles en mariage aux Européens, jamais elle ne brilla autant, au sein du monde des Croisés, que les quatre filles hors pair de la reine Morphia.                   

NdT

1. Zoé Oldenbourg, Les Croisades, Paris: Gallimard, 1965, 652 p.

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Traduction : © Georges Festa - 12.2013