mercredi 11 décembre 2013

Laure Prouvost - Interview





© Laure Prouvost
Farfromwords: car mirrors eat raspberries when swimming through the sun, to swallow sweet smells
Whitechapel Gallery (Londres), 20.03 - 07.04.2013
www.whitechapelgallery.org

 Entretien avec Laure Prouvost
par Francesca Boenzi


- Francesca Boenzi : J'aimerais parler, pour commencer, de ton grand-père et du tunnel qu'il creusait, lorsqu'il a disparu...
- Laure Prouvost : Oui, c'est très triste. Nous ne savons toujours pas où il se trouve. Cela fait des mois maintenant. C'était l'une de ses dernières œuvres conceptuelles, creuser un tunnel sans que les autorités en soient informées. Mais un soir, il y a quelques mois, il n'est pas rentré à la maison. Ma grand-mère est très inquiète.

- Francesca Boenzi : Pourquoi l'image du tunnel est-elle si récurrente dans ton travail, tes vidéos et tes installations ?
- Laure Prouvost : J'avais envie d'explorer la sensation physique que mon grand-père doit ressentir là-bas : l'obscurité, les parois boueuses, être comme un animal qui se cache dans la terre, ses deux yeux luisant au milieu de la boue, les pieds mouillés et l'eau dans le sol, les vers de terre, le visqueux, l'odeur de l'humidité, ces quelques paquets de chips que j'ai trouvé ici et là, lorsque je suis descendue à sa recherche, l'étroitesse des parois, la boue dans mes mains, le froid, les fesses de ma grand-mère coincées par l'entrée, lorsque, inquiète, elle est venue à ma recherche... J'ai dû la pousser dehors, mais elle est très lourde, vu qu'elle ne se déplace plus beaucoup, depuis la disparition de mon grand-père. Elle se contente de manger, assise sur le canapé. La maison est couverte de boue, elle aussi, partout, en ce moment seules les plaques de gaz sont visibles. Ce tunnel est vraiment comme une invitation et un lieu d'où il est impossible de s'échapper... On a aucune idée de l'endroit où il se termine. L'autre jour, on a envoyé notre chien, en l'attachant avec un ruban. Il est revenu tout entortillé dans ce ruban, la langue pendante, respirant péniblement; il n'a même pas retrouvé grand-père. On est vraiment inquiets.

- Francesca Boenzi : Ce qui vient à l'esprit c'est un lieu totalement inconfortable, claustrophobe, où les sensations sont amplifiées et déformées. Un corridor mettant en suspens des expériences antérieures du monde...
- Laure Prouvost : La claustrophobie est un sujet auquel je reviens sans cesse. Il est lié à cette idée d'être dans un lieu dont on ne peut s'échapper, où il n'existe qu'une seule direction. L'idée de normes et de suivre une seule direction est quelque chose que je combats ou bien que j'ai envie de m'approprier.

- Francesca Boenzi : Voilà pourquoi tu déclares souvent vouloir perdre le contrôle de ton travail. Comme une façon d'éviter les règles et les directions...  
- Laure Prouvost : Le contrôle, c'est ça. Je ne suis pas en position de contrôle. J'ignore si l'un de nous est dans ce cas. Je préfère suggérer des alternatives, proposer différentes possibilités qui, espérons-le, imposent et rompent avec les notions de contrôle. J'ai aussi conscience de toutes ces choses qui rejoignent l'œuvre. Le spectateur fait l'essentiel du travail avec ses opinions et ses souhaits - qui sont très différents des miens. En ce sens, je n'ai aucun contrôle sur son interprétation et j'aime ça. J'ai lu récemment un article sur un de mes films, qui y voyait une histoire d'amour. Je n'y avais jamais pensé auparavant, mais bon - ça ajoute quelque chose. Le temps joue aussi un rôle essentiel. Le temps modifie la perception de l'oeuvre. L'oeuvre aura un sens complètement différent, selon qu'elle est exposée ou non. Naturellement, le contexte est quelque chose dont nous sommes tous conscients, mais j'aime l'idée que mon travail puisse prendre des formes différentes à des moments différents.

- Francesca Boenzi : Concernant cette idée de perdre le contrôle, j'aimerais que tu nous dises un mot de ce nouveau film - The Wanderer [Le Vagabond] - sur lequel tu travailles. Pour la première fois, tu as décidé de travailler avec des comédiens et une sorte d'histoire/scénario... As-tu changé d'avis ?
- Laure Prouvost : Je travaille sur un nouveau film qui se compose en six parties, chacune indépendante de l'autre : la séquence chronologique, la séquence de l'humidité, la séquence des potins, la séquence de la communication, la séquence sur l'ivresse, la séquence du passé et du futur, la séquence sur l'autorité. Il s'agit d'une adaptation filmique d'une "fausse traduction," par l'artiste Rory Mcbeth, d'un roman de Kafka, de l'allemand en anglais, sans dictionnaire et sans savoir l'allemand. L'histoire devient presque surréaliste, les villes deviennent des personnages. J'ai retraduit son texte à travers un film. Le comédien doit agir dans des situations de la vie quotidienne comme des rues, des cafés, des salons de coiffure... se heurtant à des réalités différentes. Le lieu est différent du texte. Les comédiens improvisent autant qu'ils récitent le texte. On a tourné 80 heures de film, qui doivent être éditées et former des séquences de moins de 15 minutes. J'ai donc énormément de travail à faire ! Le film existera aussi en tant que film avec toutes les séquences regroupées. Ce fut un vrai défi de travailler avec une équipe nombreuse, car l'essentiel de mon travail, par le passé, a été réalisé en solo. Et, dans ce cas, le travail consiste plus à diriger un groupe de gens, en articulant tes idées et étant précis avec ce que tu veux faire, un projet totalement nouveau pour moi... En ce sens, il faut que je garde le contrôle ! Et puis j'ai filmé tout ça, parce que je voulais laisser les choses se produire dans le film, échappant à mon contrôle là aussi, pour laisser l'effet de surprise entrer dans le film et influencer le déroulement.

- Francesca Boenzi : Tu me fais penser à cette phrase de Robert Filliou, qui me revient : "L'art est ce qui rend la vie plus intéressante que l'art." J'observe une concurrence constante entre l'art et la vie, et l'effort pour comprendre et s'exprimer en tant que thèmes centraux dans ton travail.  
- Laure Prouvost : L'art essaie souvent de rivaliser avec la vie, sans jamais avoir vraiment de prise sur elle. Toute l'énergie et ce mouvement qui se produit entre les gens, à travers les villes, les cultures et les médias est impressionnant, interagit, me fascine totalement et c'est ce que j'ai envie de saisir - ou du moins articuler mon incapacité à le saisir vraiment - comment faire ? Comme nous n'utilisons qu'une part très réduite de nos sens - comme le son, la vision, le goût et les odeurs, j'aimerais provoquer une odeur dans la tête et une texture tout en lisant. J'adore cette citation de Broodthaers. Du genre : "Je ne crois pas au cinéma, d'ailleurs je ne crois à quelque art que ce soit. Je ne crois pas à l'artiste unique ou à l'œuvre d'art unique. Je crois aux phénomènes et aux gens qui rassemblent des idées." Je ne crois pas à l'esprit solitaire ou à l'artiste solitaire. Toutes les choses s'appartiennent. Chaque chose influence toutes les autres. Ça m'énerve cette importance que l'art et les artistes s'accordent. Je suis autant stimulée ou influencée en voyant une exposition qu'en allant dans un marché africain, une quincaillerie ou chez le dentiste (enfin, le dentiste, pas vraiment), par les sons, les odeurs, les émotions que ces environnements nous inspirent. Dans la rue tu vois les choses les plus incroyables... Je trouve ça intéressant, ce qu'on voit et ce qu'on remarque dans un lieu familier, comment on produit sans cesse. On produit des sons - quand on ne veut pas entendre le trafic, notre cerveau réussit à le déconnecter pour qu'on puisse entendre une conversation. Mais quand tu filmes, tu entends tout, il faut donc une traduction autre, une traduction produite par une expérience ou une sensation.

- Francesca Boenzi : Ce qui nous amène à nous intéresser aux questions de communication et de traductions... Tu signes tes courriels par "Prouvost and sons - We promote imperfections" [Prouvost et Fils - Nous encourageons les imperfections." Je partage aussi cet avis. Crois-tu dans le potentiel des erreurs et des imperfections ?
- Laure Prouvost : Oui. Elles permettent aux choses et aux idées d'intégrer l'œuvre. Sinon, tout serait très statique, prévisible et sous contrôle. Moins il y a de strates, moins il y a d'interprétations possibles. Les erreurs et les imperfections peuvent te conduire ailleurs, un ailleurs auquel tu ne t'attendais pas. Laisser faire l'inconscient est important. Je crois que dans mon travail je ne suis pas si consciente des décisions que je prends ou des raisons pour lesquelles je laisse aller les choses. Je ne me comprends pas vraiment non plus d'ailleurs, mais la plupart d'entre nous partagent des émotions semblables et ont envie de faire le lien. C'est ce que le cinéma et l'art font constamment, essaient de communiquer. Et puis je dois dire que je suis loin d'être perfectionniste et que mon approche relève de ma paresse quant à la perfection...  

- Francesca Boenzi : Je pense à cette histoire que tu racontes souvent, à ces fruits qui tombent du ciel, faisant un trou dans le plafond de ta chambre, tu qualifies ton grand-père d'artiste conceptuel... Crois-tu aux miracles ? Quelle est ta relation avec l'art conceptuel ?
- Laure Prouvost : J'aime qu'il y ait beaucoup de choses que je comprenne mal, avec lesquelles je n'arrive pas à communiquer, et j'ai envie de créer des histoires autour, pour comprendre ou croire en une solution. J'aime cette idée de l'esprit approchant le surnaturel et comment une petite histoire peut aboutir à une grande histoire, en passant simplement d'une personne à une autre... C'est rassurant, en quelque sorte, je pense. On a l'impression de quelque chose de plus fort que nous, l'art conceptuel est tout le contraire, d'une certaine manière... Peut-être tout fait-il sens.          

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Traduction : © Georges Festa - 12.2013