mardi 17 décembre 2013

Les Arméniens en Crimée / Armenians in Crimea





Vestiges du monastère arménien de Sourp Khatch [Sainte-Croix] (14ème siècle), près de Staryi Krim (Crimée)
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Les Arméniens en Crimée
par Tamar Najarian


Au plan ethnique et communautaire, la Crimée a accueilli une grande variété de populations. Les historiens et autres érudits datent la présence des Arméniens en Crimée au 8ème siècle et distinguent trois phases successives de leur installation dans la région. La Crimée était à l'époque sous le contrôle de l'empire byzantin et des troupes arméniennes servaient dans l'armée byzantine, qui y étaient stationnées. Lors des deux siècles qui suivirent, des Arméniens originaires des hauts-plateaux d'Arménie et d'autres cités byzantines vinrent aussi s'y établir.

La vie devenant intenable en Arménie proprement dite, suite aux incursions destructrices des Seldjoukides aux 11ème et 12ème siècles, de nombreux Arméniens furent contraints d'émigrer vers Byzance et ailleurs, certains d'entre eux finissant par s'installer en Crimée. Ils s'implantèrent principalement à Caffa (l'actuelle Feodossia), Solhat, Karasubazar (aujourd'hui Belogorsk) et Orabazar (Armiansk), avec Caffa pour centre. La stabilité de la région permit à nombre d'entre eux de trouver du travail dans l'agriculture et de s'engager dans des activités commerciales. Même lorsque la région tomba sous la coupe des Mongols au milieu du 13ème siècle, leur existence économique ne connut quasiment pas de bouleversement. Les liens des Arméniens avec le commerce profitèrent aussi grandement aux Génois, lorsqu'ils assurèrent leur domination économique dans ce secteur à la fin du 13ème siècle. Les opportunités économiques grandissantes en Crimée incitèrent d'autres Arméniens à s'y établir. Selon des sources génoises, en 1316, les Arméniens possédaient trois églises, deux pour le culte apostolique arménien et un pour le rite catholique, à Caffa.

Les guerres étrangères n'ayant de cesse en Arménie, de plus en plus d'Arméniens choisirent de s'installer en Crimée, au point que certaines sources occidentales se mirent à désigner la région sous le nom d'Armenia Maritima et la mer d'Azov Lacus Armeniacus. Une riche tradition littéraire et l'art de l'enluminure s'y épanouirent. L'Eglise arménienne jouait un rôle central dans la vie sociale des Arméniens et comptait en 1330 44 églises sous sa juridiction. Du 14ème au 18ème siècle, les Arméniens formèrent le second groupe ethnique en nombre après les Tatars. Mais cette prospérité qu'avaient amené les Arméniens connut une fin brutale, lorsque les Turcs ottomans s'emparèrent de la région en 1475. De nombreux Arméniens furent tués, réduits en esclavage ou fuirent la péninsule; pas moins de 16 églises arméniennes furent converties en mosquées et les Arméniens soumis à la férule du khanat de Crimée, qui restait un allié de l'empire ottoman.

Malgré cela, au 16ème siècle, des colonies arméniennes en Crimée perduraient à Caffa, Karasubazar, Balaklava, Gezlev, Perekop et Surkhat. A partir de 1778-1779, plus de 22 000 Arméniens partirent pour la province d'Azov et sur les rives du Dniepr et de la Samara, entraînant progressivement un déclin économique. En 1783, l'empire russe conquit le khanat de Crimée. Les autorités russes encouragèrent l'installation de colons étrangers, dont des Arméniens, en Crimée. Ce qui provoqua un nouvel afflux d'immigrés arméniens, faisant revivre d'anciennes colonies. En 1913, leur nombre tournait autour de 9 000 et entre 14 et 15 000 en 1914. L'établissement des Arméniens dans la péninsule se prolongea jusqu'à la Première Guerre mondiale et au génocide arménien dans l'empire ottoman, en 1915-1923. Les immigrés des 19ème et 20ème siècles provenaient principalement d'Arménie Occidentale et de diverses régions de l'empire ottoman.

En 1919, 16 907 Arméniens vivaient en Crimée. En 1930, dans la toute nouvelle République socialiste soviétique autonome de Crimée, existaient deux districts communautaires arméniens, la péninsule comptant alors 13 000 Arméniens environ. D'après le recensement de l'URSS en 1989, le nombre d'Arméniens vivant en Crimée était tombé à 2 794. 

Après la déportation des Tatars de Crimée en mai 1944, un contrôle des passeports et un recensement des Bulgares, des Grecs et des Arméniens furent mis en œuvre. Le 29 mai 1944, le Commissaire aux Affaires intérieures de l'Union Soviétique, Lavrenti Beria, remit un rapport circonstancié à Joseph Staline, où il est écrit : "Les Arméniens vivent dans plusieurs régions de la péninsule. Un Comité Arménien, créé par les Allemands, collabore activement avec l'Allemagne nazie et mène des activités antisoviétiques." Dans la foulée, il propose de déporter tous les Bulgares, grecs et Arméniens de Crimée. Le 2 juin 1944, il signe la circulaire 5984, intitulée "Déportation des satellites de l'Allemagne - Bulgares, Grecs et Arméniens - de Crimée." Cette mesure entraîna la déportation de 37 000 Bulgares, Grecs et Arméniens. Les Arméniens furent ainsi déportés dans les oblasts de Perm, Sverdlovsk, Omsk et Kemerovo, ainsi qu'au Bachkortostan (Bachkirie), au Tatarstan et au Kazakhstan.

En 1989, la vie collective des Arméniens de Crimée fut institutionnalisée par la création d'une des premières associations communautaire et culturelle de la péninsule, l'association arménienne "Louïs" (Lumière). Puis, après s'être enregistrée à nouveau en 1996, elle fut rebaptisée Association Arménienne de Crimée. Actuellement, l'association se compose de 14 délégations régionales, coordonnées par le Conseil National des Arméniens de Crimée. L'instance dirigeante la plus élevée est le Congrès National, qui se réunit au moins une fois tous les quatre ans. La gestion opérationnelle de l'association est prise en charge par le comité exécutif, qui fonctionne entre deux réunions du Conseil National. L'association anime le centre culturel et ethnographique "Louïs" et publie un mensuel, Dove Masis. Un programme d'une heure en langue arménienne, "Barev," est diffusé deux fois par mois à la télévision de Crimée, et des émissions sont retransmises à la radio, cinq fois par semaine. Il existe des écoles arméniennes à Yalta, Feodossia et Evpatoria, tandis qu'un premier collège arménien a ouvert ses portes en 1998 à Simferopol.

Les Arméniens vivant en Crimée se concentrent actuellement dans les villes d'Armiansk, Simferopol, Evpatoria, Feodossia, Kertch, Yalta, Sébastopol et Soudak. D'après l'Encyclopédie de la Diaspora arménienne, 20 000 Arméniens vivaient dans la région en 2003. Vers 1470, les Arméniens constituaient les deux tiers de la population totale de Caffa (46 000 sur 70 000 habitants). Jusqu'en 1941, les Arméniens de Feodossia (l'ancienne Caffa) formaient plus de 20 % de la population totale de cette ville. Selon l'Office des Statistiques de Feodossia, 557 Arméniens seulement vivent dans la métropole. Aujourd'hui, les Arméniens représentent 0,43 % de la population totale de la Crimée.

Pour en savoir plus :


Traduction : © Georges Festa - 12.2013