samedi 21 décembre 2013

Nora Armani lance le "cinéma socialement pertinent" / Nora Armani Introduces the 'Socially Relevant Film'






Nora Armani lance le "cinéma socialement pertinent"
par Katie Vanadzin
The Armenian Weekly, 20.12.2013


NEW YORK - Qu'est-ce qui rend un film "socialement pertinent" ? Actrice et cinéaste, Nora Armani entend par pertinence sociale la capacité d'un film à stimuler, grandir et éclairer son public, lui laissant de quoi méditer, bien après que les lumières de la salle se soient rallumées. Pour Nora Armani, la fixation de Hollywood sur la violence à grand succès et sur ce qu'elle nomme "les formes violentes de tournage, de communication et de commercialisation" témoigne de la nécessité urgente de changer la façon de fonctionner de l'industrie du cinéma en tant que telle.

Bienvenue au "Rated SR - Socially Relevant Film Festival New York" [Label SR - Festival du film socialement pertinent de New York], fondé par Nora Armani et qu'elle met actuellement en œuvre, en tant que directrice artistique, avec l'aide d'une équipe de collaborateurs basés à New York, dont Laurence Hoffmann à la direction de la programmation et Aude Lambert à celle du mécénat et du marketing. Le collectif Rated SR partage avec Nora sa conception de films socialement pertinents, expliquant qu'il faut opérer un retour à des récits centrés sur l'humain et à des thématiques de nature sociale, afin de rendre les gens davantage conscients et mieux informés sur le monde qui les entoure.     

Le festival aura lieu à New York, au Quad Cinema à Greenwich Village, du 14 au 20 mars 2014. La sélection comprendra 12 films en compétition pour le Grand Prix, ainsi que d'autres projections spéciales, mises en relief, avec des tables rondes de personnalités invitées, des réceptions avec tapis rouge et des débats avec des cinéastes, qui complèteront le programme. Une des journées sera dédiée à la mémoire des victimes du génocide de 1915 et de la Shoah.

Les propositions de films sont acceptées dans trois catégories : longs métrages, documentaires et courts métrages, la date butoir étant fixée au 30 décembre 2013.  

Le Grand Prix, une projection durant une semaine pour le film vainqueur au Quad Cinema, dans sa sélection Quadflix, offre au cinéaste un tournage et l'intégralité des recettes. Un Prix du Documentaire, offert par le Cinema Libre Studio de Los Angeles, saluera le documentaire victorieux par une publication DVD - VOD, d'autres prix comportant des récompenses pour des films abordant des thèmes spécifiques. Dont un prix, qui sera remis par Nora Armani en personne, en mémoire de sa cousine, Vanya Exerjian, victime de la violence.

Un trophée spécial, conçu et offert par Michael Aram, sera remis à une personnalité pour son œuvre socialement pertinente au cinéma.      

Le festival a déjà attiré de nombreux partenariats. Dailymotion, 31ème site le plus visité au monde, est un média partenaire officiel, dont la page consacrée au festival compte déjà 37 000 connexions. Les autres partenaires sont le Département du Documentaire social à la School of Visual Arts, le Service des médias de l'ambassade de France à New York, UniFrance Films International, Cineuropa, l'Institut Français / Alliance Française, la New York Foundation for the Arts, et des pourparlers sont en cours avec un certain nombre d'autres médias et organisations partenaires, dont le Festival du Film de Paris en France.

Les organisateurs du Festival du Film Rated SR s'efforcent d'obtenir des subventions et le concours d'entreprises et de médias, lesquels bénéficieront d'une excellente couverture via les médias partenaires déjà confirmés. Lien mécénat : www.ratedsrfilms.org.

Née en Egypte de parents arméniens, Nora Armani a grandi en parlant arménien, arabe, anglais et français, langues auxquelles elle ajoutera plus tard l'italien et le russe. Elle a étudié la sociologie et l'anglais à l'Université Américaine du Caire, avant de soutenir un mastère de sociologie à la London School of Economics. Sa carrière comprend l'interprétation, la production de film, l'écriture de scénario, l'organisation de festivals du film, la supervision de films en série et la critique cinématographique. Le tout fusionnant maintenant, tandis que Nora dévoile le festival, prévu pour mars 2014.

Nora Armani s'empresse de souligner que son objectif n'est pas simplement de critiquer, mais de proposer une alternative, et elle n'est pas la seule à exprimer des doutes sur l'industrie du cinéma à ce jour. Steven Spielberg a retenu l'attention des médias, lorsqu'il a récemment été cité, dans The Hollywood Reporter, prédisant qu'il y aurait bientôt "une implosion - ou une entrée en fusion. Il y aura une implosion là où trois ou quatre ou, peut-être même, une demi-douzaine de films à gros budget vont s'écraser au sol, ce qui va changer la donne." Les films à gros budget, auxquels il fait allusion, coûtent souvent des centaines de millions de dollars pour leur réalisation, et font rarement recette à un niveau aussi colossal. Les produits de ce modèle de cinéma, mis à part le fait d'être économiquement intenables, ne tendent pas à faire appel à la société sous son meilleur jour.   

Nora Armani critique en particulier la présentation de la violence dans les films. Elle soutient que la prédominance des armes à feu dans les films, à la télévision et dans les médias contribue au taux élevé et préoccupant de la violence armée aux Etats-Unis, ces dernières décennies. Elle s'en prend à "la normalisation et banalisation" de la violence, moyennant quoi la violence cesse de nous choquer. Le fait d'atteindre le seuil de l'engourdissement que, selon beaucoup, la société américaine a déjà franchi, comporte de dangereuses implications. L'exemple le plus fréquemment cité de ce phénomène est la fusillade de jeunes écoliers en 2012 à l'école élémentaire Sandy Hook, à Newtown, au Connecticut. Même ce massacre de jeunes enfants n'a apparemment entraîné aucun changement significatif dans les lois sur le contrôle des armes aux Etats-Unis - tout au contraire, les ventes d'armes à Newtown ont explosé.

D'après Nora, la responsabilité de cette indifférence incompréhensible peut être imputée à l'univers de Hollywood. La société est soumise à une "sursaturation" de la violence dramatisée, dans laquelle la présentation de la violence est devenue violente, à sa façon. "On ne peut tout simplement plus informer les gens," déclare-t-elle, soulignant que même les sources traditionnelles d'information dramatisent la violence, d'une manière qui confine tragiquement à la glorification. Il n'y a qu'à regarder la photo récente en couverture de Rolling Stone, présentant sous un jour séduisant Dzhokhar Tsarnaev, le terroriste survivant de l'attentat à la bombe de Boston, pour se ranger aux côtés de Nora Armani.

Naturellement, violence et pertinence sociale ne sont pas mutuellement exclusifs. Nora note que la violence, lorsqu'elle doit être présentée, doit être maniée de façon responsable et non être le sujet d'une œuvre. La violence, si elle est pertinente au regard de l'œuvre, doit être dépeinte sans être dramatisée. De nombreux travers, outre la violence, sont magnifiés au cinéma (Pretty Woman est exemplaire à cet égard).  Nora Armani s'inquiète du fait que les présentations désinvoltes et malhonnêtes de la violence et du crime ont une influence négative sur la société et l'appréciation par celle-ci de la gravité de ces problèmes dans la vie réelle. Nora cite comme exemples de films à succès et socialement pertinents des œuvres comme Silver Linings Playbook, The Help, The Butler et Dallas Buyers Club, entre autres (1). Les films socialement pertinents, explique-t-elle, doivent réussir à être divertissants, tout en excellant au niveau de la production, comme la qualité du son, de l'éclairage, de l'image et de l'interprétation.

De nombreuses acteurs très connus se sont récemment exprimés sur la violence à Hollywood. Jim Carrey s'en est pris au niveau de violence présent dans le film Kick-Ass 2 en 2013 (2), dans lequel il tient le rôle principal; suite à la fusillade de Sandy Hook, il a refusé d'en faire la promotion. Selon un article paru en janvier 2013 dans The Guardian, "l'acteur oscarisé Dustin Hoffman rejette la présentation de la violence armée à Hollywood comme "trompeuse" et affirme que les studios établissent une discrimination active contre les comédiens qui refusent de porter des armes à feu à l'écran."

Pour Nora Armani, les comédiens ne sont pas les seuls à se sentir mal à l'aise avec la violence incessante, envahissante de Hollywood. "Les mamans ne savent plus quoi montrer à leurs enfants," explique-t-elle. Outre la violence à laquelle les parents ne veulent pas voir leurs enfants exposés, il y a la question supplémentaire des injures et des menaces, devenues un pilier des films pour enfants. "L'industrie des loisirs doit réduire son empreinte carbone visuelle et songer à ce qu'elle va laisser," estime Nora - et maintenant, plus que jamais. Le 21ème siècle se distingue comme l'âge des écrans, les gens étant constamment plongés dans ce qu'elle nomme "le monde visuel" et les images sont beaucoup plus facilement accessibles qu'elles ne l'étaient, il y a quelques années.

Les films socialement pertinents semblent avoir le vent en poupe. Bel exemple, The Butler [Le Majordome] qui, à son entrée, a caracolé en tête de liste avec 25 millions de dollars de recettes sur 2 933 cinémas en première, ramassant la mise avec Kick-Ass 2," comme l'a noté CNN.   

Le moment est peut-être venu pour le mouvement en faveur du cinéma socialement pertinent, tandis que le mode éthique de consommation est en progression dans de nombreuses autres industries. Les gens sont aujourd'hui davantage conscients des conséquences de leur façon de dépenser leur argent, et prêtent plus attention aux origines de leur alimentation, de leurs vêtements, jusqu'aux diamants. Même de grandes multinationales ressentent une pression, afin de conduire leurs affaires d'une manière socialement plus responsable, car celles qui ne le font pas acquièrent rapidement une mauvaise réputation, via le recours aux pétitions sur internet ou d'autres outils de sensibilisation.

Outre les forces sociales œuvrant en faveur des films socialement pertinents, des arguments économiques clairs sont aussi présents. "Les histoires centrées sur l'humain," souligne Nora, n'exigent pas les budgets exubérants des films à grand succès. Le modèle de budget du film à grand succès est de plus en plus considéré comme intenable, ce qui fait des films socialement pertinents une alternative intéressante.

Pour Nora, la question de la violence est d'ordre tout autant personnel qu'universitaire. Il y a dix ans, sa cousine Vanya Exerjian a été tuée à coups de couteau, ainsi que son oncle Jacques Exerjian, lors d'un crime haineux, motivé par la religion, en Egypte. Par delà la sauvagerie incompréhensible de ce crime, perpétré en présence de nombreux témoins, le meurtre de sa cousine soulève la question plus large de la violence contre les femmes. Nora Armani a vécu elle-même un épisode brutal, alors qu'elle s'exprimait sur le problème de la violence domestique en Arménie, lors d'un colloque de l'Association Internationale des Femmes Arméniennes (AIWA) à Londres, au début des années 1990. La violence, déclare-t-elle, ne tombe pas du ciel. Elle est alimentée par les images violentes, dont les gens sont sans cesse bombardés, des images qui assimilent la violence au pouvoir et à la séduction. Peut-être, ajoute-t-elle, un retour à des histoires centrées sur l'humain aidera-t-il les gens à reconnaître l'humain dans son prochain.

Pour plus d'informations sur le festival, les modalités de candidature, les actions de bénévolat, effectuer un don, un soutien, ou s'engager, consulter le site http://www.ratedsrfilm.org
    
NdT

1. Silver Linings Playbook [Happiness Therapy] (2012), de David O. Russell; The Help [La Couleur des sentiments] (2011), de Tate Taylor; The Butler [Le Majordome] (2013), de Lee Daniels; Dallas Buyers Club (2013), de Jean-Marc Vallée.
2. Kick-Ass 2 (2013), de Jeff Wadlow.     

[Native de Winchester (Massachusetts), récemment diplômée en sciences politiques et études allemandes du Wellesley College, où elle s'est impliquée dans l'Association des Etudiants arméniens, Katie Vanadzin a vécu en Autriche et en Allemagne. Elle publie régulièrement des articles pour The Armenian Weekly.]

Traduction : © Georges Festa - 12.2013