samedi 7 décembre 2013

Raffi Sarkissian - Le déni : une agression contre l'Histoire / Denial is an Assault on History






Le déni : une agression contre l'Histoire
par Raffi Sarkissian
The Globe and Mail (Toronto), 21.11.2013


En avril 1915, deux événements se sont déroulés, lesquels ont redéfini les limites de l'inhumanité de l'homme envers son semblable.
Le 22 avril 1915, les forces allemandes lancèrent à Ypres, en Belgique, des obus chargés de gaz chloré mortel sur les tranchées des forces françaises ennemies, faisant ainsi entrer l'humanité dans l'horreur de la guerre chimique.
Deux jours plus tard, le 24 avril 1915, le gouvernement Jeune-Turc de l'empire ottoman ordonna l'arrestation des dirigeants de la communauté arménienne à Constantinople, prélude à sa campagne visant à débarrasser l'empire de sa population arménienne autochtone, faisant ainsi entrer le monde dans le spectre du génocide à l'échelle industrielle. La réaction internationale à ces deux événements a influencé très différemment les événements ultérieurs.
Comme nous l'ont rappelé de récents événements en Syrie, le monde a tracé une ligne rouge quant à l'utilisation d'armes chimiques en temps de guerre. La condamnation internationale des guerres chimiques, après la Première Guerre mondiale, fut si sévère que les combattants de la Seconde Guerre mondiale n'en firent quasiment jamais usage sur le champ de bataille. Et pourtant, le silence du monde sur le génocide arménien a encouragé les nazis, alors qu'ils prévoyaient de débarrasser l'Europe de ses populations juives et roms.
Si la communauté internationale espère rendre le génocide aussi intolérable que la guerre chimique, elle doit collectivement commémorer les événements de 1915 à 1923 et condamner leur déni de la part du gouvernement de la Turquie.
La république de Turquie commença à entreprendre sa campagne de déni, dès sa fondation en 1923. Elle réécrivit l'histoire ottomane, échouant ainsi à tirer des enseignements du génocide. Les minorités continuèrent à être persécutées et leur présence historique en Asie Mineure à être effacée.
De nos jours, l'article 301 du code pénal turc est l'un des nombreux mécanismes du déni de la Turquie. Cette loi criminalise le fait d'outrager la "nation turque." Faire référence au dossier arménien en tant que génocide qualifie à ce titre. Des intellectuels turcs, dont Orhan Pamuk, Prix Nobel, ont été attaqués en vertu de cette loi. En 2006, le journaliste turco-arménien Hrant Dink fut poursuivi et condamné à six mois de sursis. Devenant la cible des extrémistes en Turquie, qui l'assassinèrent l'année suivante.
Le déni par le gouvernement turc représente aussi une agression contre l'histoire du Canada. Les Canadiens ont pris conscience des souffrances des Arméniens ottomans dès la fin du 19ème siècle et ont apporté leur aide. Prédécesseur de The Globe and Mail, le journal The Globe organisa des campagnes d'aide humanitaire après le massacre de 300 000 Arméniens en 1895-96, le massacre de 30 000 autres victimes à Adana en 1909 et le génocide d'un million et demi d'Arméniens lors du génocide de 1915-1923.
Le soutien de l'opinion aux Arméniens incita le gouvernement du Canada à accepter une proposition de loi, qui permit à de jeunes orphelins arméniens d'être transférés au Canada. Entre 1923 et 1927, 109 jeunes survivants du génocide furent accueillis dans une ferme à Georgetown, dans l'Ontario. En apportant une assistance à des réfugiés de la communauté non britannique, la Ferme des Arméniens constitua la première entreprise humanitaire internationale de ce type au Canada.
Cette histoire commune a donné confiance au Canada pour s'opposer aux pressions de la Turquie et reconnaître le génocide arménien en 2006.
Près de 100 ans après le premier emploi de gaz toxique sur les champs de bataille en Europe, le monde entier a clairement fait savoir que l'utilisation d'armes chimiques est inacceptable et sera condamnée.
Malheureusement, l'on ne peut en dire autant du génocide et du déni de génocide. Combattre le déni est la première étape pour tracer une ligne rouge contre le génocide. Commémoration, éducation et justice sont essentiels, alors que nous approchons du 100ème anniversaire du premier génocide du 20ème siècle.

[Raffi Sarkissian est fondateur et président du Centre Sara Corning de prévention du génocide - http://www.corningcentre.org]      

Traduction : © Georges Festa - 12.2013