mercredi 4 décembre 2013

Tovma Medzopetsi [Thomas de Metsop] et sa chronique de la destruction finale de l'Arménie / Tovma Medzopetsi's Chronicle of the final destruction of Armenia






Thomas de Metsop, manuscrit de 1435
© http://commons.wikimedia.org

Tovma Medzopetsi [Thomas de Metsop] et sa chronique de la destruction finale de l'Arménie
par Eddie Arnavoudian
Groong, 03.06.2013


C'est alors que nos morts furent témoins des plaies incurables de l'Arménie et qu'ils pleurèrent leur terre.

L'Histoire de Tamerlan et de ses successeurs de Tovma Medzopetsi [Thomas de Metsop] (1378-1446) (Erevan, 1999, 311 p. - en arménien), bien que peu connue, est néanmoins essentielle et indispensable pour qui veut véritablement saisir le cours de l'histoire arménienne. Seul historien d'importance de la fin du 14ème et du début du 15ème siècle, Metsop nous donne à voir une terre recomposée, d'une manière à la fois fondamentale et irrévocable. L'Arménie de l'âge d'or du 4ème siècle, l'Arménie de Moïse de Khorène, de Fauste de Byzance, de Lazare de Pharbe, de Yéghiché, jusqu'à l'Arménie des historiens du 8ème au 11ème siècle, a presque entièrement disparu. Les traits distinctifs - au plan social, politique, économique et militaire - des époques antérieures ont été éradiqués et éliminés. L'idée d'une patrie ancienne, fière et noble, qui, en bien ou en mal, façonna bien des aspects de la conscience nationaliste arménienne moderne, est invisible chez Metsop et ne réapparaît plus chez les historiens ultérieurs de l'Arménie.

L'Arménie de la fin du 14ème et du début du 15ème siècle fut radicalement modifiée par les grandes mutations politiques et démographiques, qui s'accélérèrent à la suite de l'effondrement de l'Etat arménien des Bagratides et qui semblent désormais achevées. L'Arménie est mue par une dynamique historique entièrement nouvelle. Il s'agit d'un territoire de facto multinational, entièrement structuré, de plus, par des entités politiques et des principautés non arméniennes, dans lesquelles les communautés arméniennes impuissantes subissent sans cesse massacres, famines, spoliations, émigration et conversion religieuse forcées, qui menacent leur existence même en tant que peuple spécifique. Or, comme par miracle, le peuple arménien survécut et sa culture s'épanouit jusqu'à nos jours. Au regard de cette survie, la contribution de Thomas de Metsop mérite d'être reconnue.

I. L'Arménie historique recomposée

Débutant par la première invasion de Tamerlan en 1386 et s'achevant en 1440, l'Histoire de Metsop relate une Arménie "[...] totalement ruinée," "déchirée," "pillée de toutes parts," "livrée aux flammes" avec pour conséquence un "monde [...] peuplé d'esclaves arméniens." Tandis qu'il décrit la violence féroce et impitoyable des assauts de Tamerlan, ses sanglantes batailles et ses représailles barbares contre ceux qui lui résistent, notre auteur des 14ème-15ème siècles parcourt un décor quasi méconnaissable, comparé à ses illustres prédécesseurs. 

L'Arménie, au sens politique, quel qu'il soit, a cessé d'être arménienne. Plus aucun bastion de la noblesse - les Mamikonian, Artsrouni, Bagratouni [Bagratides] et autres - qui faisaient figure de piliers militaires et politiques dans les périodes antérieures, n'existe. Si, auparavant, l'histoire de l'Arménie pouvait en partie être lue comme une résistance, une négociation ou un compromis avec des empiètements extérieurs par des royaumes et des principautés arméniennes indépendantes, lorsque Tamerlan entame son invasion, ses adversaires politiques et militaires en Arménie historique sont tous non arméniens.

Si l'Arménie classique était, dans son écrasante majorité, arménienne au plan démographique, à l'époque de Metsop les Arméniens ne constituent qu'une communauté parmi d'autres. Les élites et les territoires non arméniens, qui s'appuient sur des communautés non arméniennes ayant pris racine, se sont réparties l'Arménie historique avec leur langue, leur culture et leur religion particulière. La terre demeurant le noyau de la richesse, cette division territoriale constituait une manifestation de plus que l'Arménie occidentale avait, en tout cas, cessé aussi d'être arménienne au plan économique, dans une large mesure. Néanmoins, contrairement aux autres communautés, les Arméniens souffrent alors d'un préjudice fatal.

Nation opprimée, exploitée, subordonnée et en voie de diminution, le petit peuple arménien existait sans grande perspective de stabilité, d'expansion ou de progrès. Victime d'une discrimination brutale, il vivait un cauchemar, signe de son extinction possible en tant de groupe national. Même l'Eglise, cet inoxydable qui avait survécu à l'aristocratie séculière et était restée une formidable institution organisationnelle au regard des communautés arméniennes, semble alors chancelante, gagnée par la corruption et dénaturée sous les coups répétés de principautés hostiles.

Les catastrophes n'avaient pas épargné, autrefois, l'Arménie, mais grâce à ses élites arméniennes en armes et à une Eglise sûre d'elle-même, en tant qu'administration civile, et grâce à de proches alliés potentiels, les espoirs de redressement s'étaient toujours enflammés, en particulier au sein des couches les plus vives et énergiques de la société. Au 13ème siècle encore, Kiracos de Gantsac [Guiragos Gantzaguetsi] à ses débuts, et Stépanos Orbélian à son terme, demeurent les historiens d'une époque de transition, leurs horizons encore effleurés par les ombres d'un royaume arménien en Cilicie ou l'ambition des princes Zakarian de rebâtir une puissance arménienne post-bagratide, au coeur de l'Arménie.

Au 15ème siècle, Metsop se trouve sur l'autre versant, plus sombre, de cette transition. Même lorsqu'il relate des aspects brillants de l'Arménie classique, il ne le fait jamais en signe d'espérance, ni comme un appel au rassemblement ou une exhortation à lutter pour son rétablissement. Rédigée après une vie entière d'errance et de harcèlement (1), plus une chronique et des Mémoires de témoin oculaire qu'un récit historique, la nature même de l'Histoire de Tamerlan et de ses successeurs, ses négligences artistiques et la maigreur intellectuelle de son discours illustrent la réalité d'une Arménie classique disparue. L'ouvrage est, de plus, empreint d'une terrible résignation, d'une capitulation apparemment impuissante face à la perspective d'une dissolution du peuple arménien en tant que tel.

II. "Ce n'était que larmes et lamentations."

Les guerres incessantes sur les terres historiques de l'Arménie entre des principautés non arméniennes sont au coeur du récit de Metsop. S'agrandissant à leurs dépens mutuels et ne s'étendant que pour gaspiller les ultimes et misérables vestiges des grands féodaux arméniens, ces factions en guerre semblent présider à un déclin apparemment continu de la population arménienne et de son Eglise, dernière force territoriale arménienne, à la fois conséquente et durable.

Tandis que Tamerlan combat pour s'assurer le contrôle de l'Arménie historique, chaque province disputée, autrefois propriété de la noblesse arménienne, est désormais gouvernée par des non Arméniens. A Vana Hayots règne l'émir Ezdin, Sébastia "appartient à Yildirim Xonghear [le sultan ottoman Bayezid Ier], des seigneurs kurdes règnent sur l'ancienne Baghesh [Bitlis], Moush et Sassoun, le Rechtounik, autre province historique, est soumis au sultan Ahmad, fils de l'émir Ezdin, Yerzinga est le fief de Pir Omar, et la liste de se poursuivre (2).

Fréquemment en guerre contre Tamerlan, les principautés turkmènes, kurdes et arabes s'enchevêtraient aussi avec des territoires anciennement arméniens, qui leur disputaient le contrôle des pillages, ainsi que des serfs et esclaves potentiels. Ainsi, "désormais [c'est] l'armée turkmène [qui] dépouille tous nos chrétiens" (p. 8) et maintenant le "Kurde sans pitié de Bitlis [qui s'en prend aussi] à la ville d'Artske, sous la garde de Dieu," passant "un grand nombre des nôtres au fil de l'épée [...]" (p. 36).

Or, de tous ceux qui dévastent l'existence des Arméniens, Tamerlan reste inégalé en férocité et en barbarie. Tyran "impitoyable, cruel et déloyal," "imbu en tout du mal, de l'impureté et des ruses de Satan le Tentateur," Tamerlan se révèle le plus funeste de ces "souverains malfaisants et perfides de l'Orient," qui "ont causé la ruine du peuple arménien" (p. 1). Lorsque ce dernier s'empare de la forteresse de Vana Hayots, Metsop a l'impression d'être

"témoin [...] de l'effroi du Jugement Dernier, la forteresse tout entière pleurant et se lamentant, après que le funeste tyran ait ordonné que femmes et enfants fussent réduits en esclavage et que les hommes, croyants ou non, fussent précipités du haut de la forteresse. [La vallée en dessous] était jonchée de victimes, au point que les derniers à être précipités ne périrent pas." (p. 11)

A Sébastia, Tamerlan punit les défenseurs avec une égale sauvagerie. En s'en emparant, malgré sa promesse de ne pas tuer ceux qui avaient résisté, il

"leur lia mains et pieds - 4 000 âmes - et les fit brûler vifs, les recouvrant d'eau et de cendres. Leurs hurlements s'étendaient jusqu'au ciel." (p. 27)

Ce genre de saignée, dont les exemples furent apparemment sans nombre, aussi destructrice fût-elle pour toutes les communautés vivant en Arménie historique, constitua pour les Arméniens une hémorragie mortelle pour leur corps social, leur culture et leur histoire. Contre la sauvagerie de l'époque de Tamerlan, les Arméniens ordinaires ne pouvaient opposer la moindre défense. Désorganisés, ils étaient devenus une masse infortunée, simples contribuables, vaches à lait, bêtes de somme et, avant tout, des proies faciles pour le pillage ou l'enrôlement dans des guerres qui semblaient n'avoir pas de fin. Leur autorité politique décapitée, ils se trouvaient à la merci de chaque prédateur, simple dommage collatéral lors des guerres et des pillages conduits par d'autres.

La description par Metsop de la province de l'Ararat résume avec force l'expérience de cinquante-cinq années, que couvre son Histoire. "Les tortures intolérables et le comportement bestial" [de Tamerlan] firent que "le secteur le plus peuplé de l'Arménie se vida de ses habitants" (p. 6). Le rôle de Tamerlan en Arménie semble être de "massacrer et asservir" les Arméniens, recourant à "la famine et au sabre." Chacun de ses déplacements se signale par la décimation de la population arménienne locale, une décimation encouragée par des vagues d'émigration en masse pour échapper à ce conflit sanglant, ainsi qu'à l'effondrement économique et à la famine qui s'ensuivent. Le nombre d'Arméniens est, en outre, réduit du fait de l'esclavage et de la déportation d'une "multitude de femmes et d'enfants" vers des lieux éloignés comme le Khorassan (p. 39), et du fait d'une politique systématique de conversion forcée à l'islam.

Comparé au déclin des Arméniens, le poids des communautés non arméniennes s'accroît. Même s'il se focalise sur le vécu arménien, Metsop n'est ni ignorant, ni indifférent au sort des non Arméniens. Des "infidèles" sont eux aussi précipités du haut de la forteresse de Vana Hayots. A Sébastia, "les fidèles comme les infidèles" trouvent la mort. Leur présence ne suscite aucun ressentiment. Pas la moindre allusion à leur non appartenance; ni la moindre insinuation qu'ils devraient être supprimés. Les élites non arméniennes sont elles aussi traitées en tant que composante d'une réalité immuable du territoire, comme faisant partie de son contexte naturel. Elles sont appréciées et jugées non comme des conquérants étrangers, mais au vu de leur générosité ou de leur dureté vis-à-vis des chrétiens arméniens.

La destruction de l'existence des Arméniens, relatée par Metsop, se poursuivra durant les siècles suivants d'occupation persane et ottomane. Or, jusqu'au 20ème siècle, la région conserva plus ou moins un cadre multinational, qui incluait une population arménienne nombreuse, majoritaire dans certaines provinces. Il reviendra à un virulent nationalisme turc de recourir à une assimilation plus cruelle, aux expulsions forcées, puis au génocide, afin d'épurer finalement l'Arménie Occidentale de tous les Arméniens, un processus visant de nos jours la population kurde de cette région.

III. Un "clergé incorrigible" - Fondement de l'ultime corps social

Abattue par les nouveaux maîtres politiques et militaires du pays, l'existence des Arméniens fut rendue plus vulnérable encore, comme désarmée de l'intérieur, par l'effondrement de sa dernière institution socio-organisationnelle centrale, à savoir l'Eglise arménienne. En raison de leur développement historique particulier, le sort des communautés arméniennes dans l'Arménie historique était, dans une large mesure, inextricablement lié à la santé ou non de l'Eglise, et à son effacement au 14ème siècle, où Metsop voit une accélération notable du déclin arménien.

Une Eglise solide faisait office de tampon, épargnant aux communautés arméniennes certains, sinon tous, des pires excès du vandalisme et des maraudeurs. En passant des accords a minima avec les puissances conquérantes, l'Eglise était en mesure d'assurer une protection tant pour son clergé que pour ses richesses. Ce qu'elle avait fait durant l'époque qui suivit les Bagratides. Elle n'était pas restée intacte, mais avait néanmoins consolidé, et parfois même amélioré ses positions, moyennant l'acquisition ou l'achat de terres qui avaient appartenu à la noblesse séculière en fuite. Grâce à des compromis et des négociations, tout en préservant les richesses que constituaient églises, monastères et terres, elle obtint aussi une certaine sécurité pour cette autre richesse représentée par ces communautés de serfs et de paysans arméniens, reconnus en tant qu'ouailles de l'Eglise.

De fait, le petit peuple arménien était une richesse. C'est le serf et le paysan arménien qui emplissaient d'impôts et de dîmes les coffres de l'Eglise, travaillant gratuitement à son service. Grâce aux revenus substantiels provenant des communautés arméniennes, l'Eglise avait un intérêt direct à agir pour détourner les élites non arméniennes, qui ciblaient elles aussi les Arméniens pour leur main-d'oeuvre et leurs impôts. Telle était la situation de l'Eglise, y compris au 13ème siècle, époque où, comme le montre Kiracos de Gantzac, elle avait un poids tel que les puissances conquérantes jugeaient nécessaire de négocier avec elle (3).    
                  
Néanmoins, à la fin du 14ème siècle, tout a changé. L'Eglise a cessé d'être une institution commandant le respect, elle a perdu son autorité et semble incapable de proposer une protection, fut-elle minime, à ses ouailles. Dans cette Histoire de Tamerlan et de ses successeurs, une institution autrefois imposante nous est donnée à voir à l'abandon, affaiblie; telle une chandelle finissant de se consumer. Privée de direction centrale, livrée aux dissensions, corrompue en son sein et attaquée à l'extérieur, elle vacille dangereusement. Metsop souligne la gravité du déclin de l'Eglise, alors qu'il expose ses principes théologiques en matière de causalité historique.

Expliquant les malheurs de l'Arménie par une punition divine pour ses péchés, il distingue en particulier, parmi les pécheurs, le clergé de l'Eglise pour son "relâchement," comme "apostat" et "trompeur" (p. 12). Le désastre survient du fait, en particulier, des "malversations," de "la fainéantise des presbytères et [de] l'esprit frauduleux des prêtres" (p. 40). Ce point est rappelé dans la mise en accusation finale d'un clergé "incorrigible" à une époque de déclin moral généralisé. "Les catastrophes," écrit-il,

"ont fondu sur nous à cause de nos péchés, à cause en particulier des serments de ceux qui ont la bouche pleine, à cause de la paresse, de l'absence de prière, de la haine et du manque d'amour manifesté envers tous, et d'un clergé incorrigible." (p. 52)

Quelques poignées d'hommes consciencieux, d'intellectuels et d'artistes, auxquels Metsop se réfère souvent, sont impuissantes à peser sur l'orientation dictée par une majorité d'ecclésiastiques, condamnés en tant que carriéristes sans principes, ne se faisant ordonner que pour convenances personnelles et bénéficier de privilèges.

Sans gouvernail, l'Eglise et ses ouailles sont devenues des cibles faciles. Dépeint comme une maladie, le catholicisme étend fermement ses tentacules, étouffant l'Eglise arménienne, jadis fière. Même si leur avance est combattue en les maintenant "en prison," "dans les fers," quand ils ne sont pas "roués de coups" (p. 16), les catholiques romains continuent de faire des émules. Or la principale menace visant l'Eglise et sa communauté est Tamerlan et les autres seigneurs kurdes, turcs, turkmènes et autres qui, méprisant une institution en proie au marasme, se sentent libres de massacrer ses serviteurs et de piller ses richesses.

A plusieurs reprises, les armées de Tamerlan "rasèrent jusqu'aux fondations toutes les églises d'Arménie" (p. 24). A Yerzinga, Tamerlan "détruisit jusqu'à ses fondements" la grande cathédrale de Saint-Sarkis et "dévasta toutes les [autres] églises." Les chrétiens ne purent rien faire d'autre que "gémir," suite à "l'ordre donné [...] d'abattre l'ensemble des églises" (p. 18). Ailleurs, Youssouf, qui succéda à Tamerlan, "s'en prit au Rechtounik," attaquant "le complexe monastique de Varag" (p. 29), tandis qu'un de ses adversaires, l'émir Ezdin "tua le catholicos d'Akhtamar." Des incursions similaires furent entreprises par les forces kurdes (p. 36) et par les partisans d'Iskander, qui pillèrent et dévalisèrent monastères et églises à Kajperouni (p. 37).

Les maraudeurs, qui traquaient l'Eglise arménienne, pourchassaient aussi l'âme du petit peuple arménien. Après tout, les âmes étaient une richesse, l'appartenance religieuse étant alors considérée comme un crédit ou un débit dans les revenus. Obliger les Arméniens à se convertir à l'islam détournerait leurs impôts et leur force de travail des coffres de l'Eglise arménienne, au profit de ceux des seigneurs et chefs religieux non arméniens. En sorte que la conversion forcée devint un instrument politique avec "la misère et l'amertume de la faim," au même titre que les "impôts exorbitants" et autres "tracasseries" utilisées pour contraindre les Arméniens à "devenir des infidèles," à "se détourner de notre foi."

IV. Lamentation sur la fin de la Maison d'Aram

Pour survivre, affaiblie et désorganisée, sans la moindre perspective d'une organisation politique indépendante et face au déclin de ses ouailles, l'Eglise recourut à la politique des courbettes, face aux musulmans soi-disant "christianophiles." Réduits à une existence incertaine, les dirigeants d'une Eglise arménienne impuissante, après

"s'être consultés, [...] vont [...] éteindre l'âpre fureur [du tyran]. [...] Ils [présentent] leurs suppliques et leurs prières, et jurent devant lui qu'il n'aura pas à se souvenir de leur désobéissance passée [...] Grâce au Christ, ils apaisent son amertume, et lui de promettre qu'il ne leur fera aucun mal."

Outre ces génuflexions devant des "christianophiles" qui, durant de courtes périodes, produisirent des résultats secondaires, évêques et prêtres arméniens investirent d'immenses espoirs dans leur voisin chrétien au nord, le royaume de Géorgie. Par un exercice précoce de la politique de dépendance, cette confiance vaine et dangereuse en d'autres Etats pour la protection de leurs intérêts propres, ils placèrent de tels "espoirs sur les Géorgiens" qu'ils allaient jusqu'à "s'en vanter parmi les infidèles."

Malheureusement, comme cela se produira, ils furent rapidement "déçus par la suite," et ce amèrement et inexorablement. En 1438, Alexandre Ier, roi de Géorgie, une "bête sanguinaire et cruelle," fit empoisonner le grand prince arménien Bechken Orbélian. Reflétant l'affrontement séculaire entre les entités politiques territoriales géorgienne et arménienne, l'objectif d'Alexandre Ier était de bloquer toute velléité, de la part des Arméniens, de se "rassembler" et de "détruire la Géorgie" (p. 49). Metsop se montre rarement passionné, mais là il laisse éclater sa colère. Accusant les Géorgiens d'avoir ruiné "le peuple arménien tout entier," il ajoute, dans un épisode de perte colossale d'équilibre intellectuel, qu'ils sont une

"nation lâche, obsédée par son ventre, ivrogne, lapathophage (4) [...] sans cesse avinée [et] se vantant de pouvoir vaincre tous les peuples, [mais] incapable de percer d'une flèche ne fut-ce qu'un homme." (p. 51)

Cet accès de mauvaise humeur, sous la plume d'un religieux, mesure la profondeur d'une illusion brisée, la plaie béante de l'humiliation et une insondable impuissance politique.

Les espoirs d'un salut de la part de l'Etat géorgien s'amenuisant apparemment et les perspectives attendues des "christianophiles" se révélant éphémères, Metsop ne voit personne d'autre vers qui se tourner. Les Arméniens ne peuvent désormais que se résigner à ce qui adviendra, car

"Les paroles du prophète s'accomplissent : "Maudit soit celui qui place ses espoirs en l'homme !" et "N'ayez confiance en votre prince, car là n'est pas le salut !"

La crainte majeure de Metsop, à savoir la disparition pure et simple des Arméniens en tant que peuple historique, semble devoir se réaliser. Abandonnés des puissances étrangères, tourmentés par les maîtres de l'Arménie et avec une Eglise qui s'effiloche, la prophétie fatidique du catholicos Nersès Ier le Grand, au 4ème siècle, à laquelle il fait allusion à plusieurs reprises, semble imminente :

"La nation des archers anéantira la Maison d'Aram." (p. 12)

Peut-être convient-il d'imputer à ces circonstances l'absence de visée politique chez Metsop et, plus déprimant, la passivité et le défaitisme évidents dans l'Histoire de Tamerlan et de ses successeurs. Metsop n'écrit ni pour mobiliser les intelligences et les énergies, ni pour inspirer quelque action positive, mais uniquement pour permettre à "[...] ceux qui nous succèderont [de] pleurer la destruction du peuple arménien." (p. 39).

Metsop n'ignore ni l'histoire de l'Arménie, ni celle du monde d'alors. Lettré, doté d'une vaste érudition, formé par le célèbre Grégoire de Tatev [Grigor Tatevatsi], il fut professeur, scribe, bibliothécaire et historien, se référant sans cesse aux classiques arméniens et étrangers, dont

"Grégoire le Théologien, Athanase d'Alexandrie, Cyril et nos théologiens [arméniens] Stépanos Orbélian, évêque du Siounik, Ananias de Chirak, Poghos du Taron [Taronatsi], Hovhannès, Sarkis de Haghpart [Haghpartatsi], le philosophe David [Dawit] l'Invincible, Moïse de Khorène [Movses K'ert'oghahayr (Père des poètes)], Assoghig le Traducteur et autres bienheureux vardapets."

De même, il renvoie constamment aux époques anciennes de l'histoire arménienne. Il observe à propos des Bagratides d'Arménie, par exemple, qu'ils "descendaient de Juifs," "convertis [ensuite] à la foi du Christ par [saint Grégoire] l'Illuminateur," puis qu'ils "devinrent les souverains d'Ani et de toute l'Arménie," héritant leur couronne du "clan des Arsacides" (p. 6). Il rappelle aussi la lignée des Mamikonian, dont "Vartan et Moucheg," "qui firent trembler les Perses." Comme en aparté, il relève encore que le Karabagh fut "la résidence d'hiver de nos premiers rois" (p. 7). Mais ces rappels sont passifs, inanimés, dénués, en vérité, de quelque but éducatif. Il s'agit là du souvenir d'un passé irréparable, qui ne fait que ressortir le monde nouveau, dans lequel vit Metsop.

L'écriture de l'ouvrage, aux répétitions assommantes, affiche aussi un ton fataliste, résigné. Chagrin et tristesse face aux souffrances humaines s'enflamment à l'occasion, mais le récit n'est jamais empreint de colère. Impossible de ne pas remarquer les images récurrentes de souffrances sans fin, d'autant plus pathétiques qu'elles ne s'accompagnent, à deux ou trois exceptions près, à la fois mineures et localisées, de la moindre allusion à quelque volonté de résister. Peut-être tout cela n'a-t-il rien d'étonnant. La situation contemporaine provoqua sa politique spécifique. Néanmoins, Metsop, contrairement à l'impression qu'il nous laisse en conclusion de l'Histoire de Tamerlan et de ses successeurs, n'est nullement homme à renoncer, à capituler ou à se prélasser dans l'attente passive d'une intervention divine.

V. Alors un homme se lève

Il serait grossièrement erroné de juger Metsop sur la seule base de son Histoire de Tamerlan et de ses successeurs. Il n'était aucunement dépourvu d'esprit combatif. Bien au contraire ! Avant sa brouille finale avec les autorités ecclésiastiques, dans le rétablissement desquelles il joua un rôle décisif, Metsop fut une figure redoutable, à la fois organisateur et militant, durant toutes ses années d'errance, plus intransigeant et plus efficace qu'on ne pourrait le penser à la lecture de son Histoire.

On peut dire que Metsop joua un rôle dans l'histoire mondiale, en sauvant les communautés arméniennes dans le nouveau contexte multinational de l'Arménie historique. Son action pour enrayer ou, du moins, ralentir le déclin historique des communautés arméniennes indépendantes doit être pleinement reconnue. Pour sa part, Metsop ne nourrissait aucune ambition politique au regard de son entreprise. Dans ses Mémoires, rédigés en 1441 et considérés habituellement comme une annexe de son Histoire, il évoque l'objectif religieux qui l'anime, et qui contribuera à assurer une renaissance nationale et politique ultérieure.

Après des années de lutte contre un clergé, dont il n'hésite jamais à constater et à vilipender la corruption, Metsop réussit en 1441 à rapatrier triomphalement l'appareil central, le quartier général et la direction d'une Eglise arménienne exilée dans son siège historique en Arménie, à Etchmiadzine. Installée là au sein de communautés arméniennes plus denses, l'Eglise et ses fidèles se révélèrent moins aisément solubles, car en plein centre de l'Arménie des vannes plus solides résistèrent à la vague d'assimilation, d'expulsions et de conversions forcées, mettant en péril les racines sur lesquelles fleurirait l'arbre à naître de la nation.

La revendication peut paraître singulière - la survie de l'Eglise arménienne en tant que mécanisme décisif dans la renaissance d'une nation arménienne moderne. Or tel fut le cas.

L'élimination de l'Arménie en tant qu'entité politique laissa les institutions de l'Eglise en position d'unique pivot éducatif et d'entrepôt culturel d'un peuple partageant une langue, une littérature, une histoire et une religion commune. Durant les époques qui suivirent les Bagratides, pour des motifs de plus grande sécurité, cette même Eglise s'était déplacée dans l'Arménie cilicienne, nouvellement créée, où elle multiplia à maintes reprises ses trésors culturels. Or la Cilicie arménienne s'effondrera en 1375 et, amputée à nouveau du soutien d'un Etat arménien, l'Eglise se retrouva exposée et vulnérable, d'une façon plus marquée encore, les communautés arméniennes en Cilicie courant le risque d'une désintégration plus rapide que celles vivant en Arménie historique.

Enraciner une seconde fois l'Eglise à Etchmiadzine créa une dépendance dialectique majeure entre une noblesse ecclésiastique féodale arriérée et des communautés arméniennes denses à travers le territoire de l'Arménie historique. Une dialectique qui contribua largement à la survie de communautés arméniennes distinctes et au développement d'une culture et d'une littérature arméniennes , dont profiteront les générations suivantes, bâtisseuses de leur nation. C'est encore cette dialectique qui permit à Etchmiadzine de survivre aux offensives européennes, persanes et tsaristes.

L'Eglise arménienne demeura, en fait, une caste égoïste, accablée de superstitions et rétrograde, vivant dans une arriération sinistre et aux dépens de ses serfs et de ses paysans. Mais, en s'appuyant sur le labeur de ceux-ci pour une part substantielle de ses revenus, de ses privilèges et de son autorité, l'élite ecclésiastique bénéficiait d'un véritable atout matériel, s'agissant d'organiser et de défendre sa communauté vis-à-vis des pires menaces d'assimilation et de disparition. Pour protéger ses ouailles et continuer à profiter de ses impôts et dîmes ecclésiastiques, elle fut contrainte d'essayer de souder les Arméniens en tant que communauté distincte qui, aux côtés de l'Eglise, produisit aussi sa propre culture populaire et profane, sa musique et sa littérature orale en arménien - qu'illustre David de Sassoun.

Lors de ce processus, entrepris au service de sa caste étroite, l'Eglise protégea et reproduisit ce matériau brut en vue de la formation ultérieure de la nation. Dans tout le territoire, des hommes de sagesse, sur lesquels Metsop se répand en éloges, dans des conditions quasi impossibles, oeuvrèrent dans les centres d'enseignement monastiques, afin de préserver un immense corpus de culture historique et littéraire. Les meilleurs érudits de l'Eglise transmirent un vaste ensemble de manuscrits littéraires, philosophiques, scientifiques, éducatifs, une riche tradition musicale, un patrimoine de peinture, d'architecture, et le plus important, la langue arménienne, autant d'éléments que, dès le 18ème siècle, le peuple arménien fera siens et qui, mêlés à sa propre culture profane, modèleront sa citoyenneté, son sentiment national et son entité politique modernes (5).

L'Eglise arménienne, en tant qu'institution chrétienne, et son élite dirigeante ne sauraient, naturellement, s'attribuer le moindre mérite dans cette production culturelle ou la renaissance culturelle qui s'ensuivit. Une grande partie de ces religieux dévoués, qui élaborèrent le matériau brut à la source du fait national arménien, et ceux qui, aux côtés de nouvelles forces laïques, s'en serviront directement aux 17ème et 18ème siècles, restèrent minoritaires, souvent dans l'opposition et persécutés par l'appareil dirigeant obtus de l'Eglise. L'on songe immédiatement à Komitas, ce génie de la musique. De fait, là où l'Eglise, en tant que puissance foncière, toléra une production culturelle, elle le fit non au profit du petit peuple ou de la nation, mais uniquement en tant que condition nécessaire à la formation et à l'organisation de l'élite ecclésiastique et dans le cadre de l'exploitation de ses ouailles chrétiennes (6).                       

*****

Sinon comme historien, du moins comme chef religieux, Tovma Medzopetsi [Thomas de Metsop] a contribué pour une part essentielle à la survie d'un peuple arménien moderne distinct, sur un territoire désormais habité par d'autres populations. Reconnaissons au moins qu'il mérite une place dans une édition revue de ce précieux ouvrage de référence que sont Les grandes figures de la culture arménienne, du 5ème au 18ème siècle, dont il a été exclu pour des motifs que l'on ignore. Mais, beaucoup plus important, en dépit de toutes ses imperfections littéraires et historiques, l'Histoire de Tamerlan et de ses successeurs de Metsop constitue un instructif rappel du contexte dans lequel l'existence de l'Arménie en tant que nation moderne, partant de ses équivalents turc, kurde, assyrien et azéri, doit être appréciée.

Sur un territoire historique recomposé, l'Arménie en tant que nation, même si elle intègre et utilise celui-ci, ne peut et ne saurait être élaborée exclusivement à l'image de la littérature de l'Age d'or du 4ème siècle, ou de celle de la grandeur de l'Arménie bagratide au 9ème siècle. Tout ce dont nous avons hérité de ces époques antérieures peut et doit encore faire office de riche source de sagesse et de civilisation, permettant aux Arméniens de vivre à égalité, indépendants au plan social, politique et culturel, dans une Asie Mineure démocratique et multiethnique. Or, pour être utilisé de manière efficace, notre héritage historique doit être approprié, en prenant en compte le fait que la nouvelle Arménie nationale multiethnique, que l'ouvrage de Metsop nous donne à voir aussi résolument, doit constituer le cadre de nos ambitions nationales.

Ce contexte nouveau fut, de fait, diversement observé par le mouvement national et révolutionnaire arménien d'avant le génocide (et énoncé, du reste, clairement par Paramaz, qui sera pendu par les Jeunes-Turcs en 1915). De nos jours, non seulement les Arméniens, mais aussi les Turcs, les Kurdes, les Azéris, les Géorgiens et d'autres encore, nourrissant leurs ambitions nationales respectives, et s'efforçant de réparer les crimes de génocide et ceux d'épuration ethnique qui ont tragiquement marqué une grande part de leur vécu mutuel, peuvent apprendre quelque chose de la réalité politique et sociale de la région, dont Metsop nous rappelle les origines, et qui perdure à ce jour.
        
Notes

Une version anglaise de l'Histoire de Tamerlan et de ses successeurs, de Tovma Medzopetsi [Thomas de Metsop], traduite par Robert Bédrossian, est accessible sur internet à l'adresse http://rbedrosian.com. La plupart des extraits cités plus haut proviennent de cette traduction. Or il ne s'agit là qu'un des multiples classiques que ce redoutable compatriote a rendus en anglais. Nos remerciements et nos félicitations pour sa précieuse contribution.

1. Pour un aperçu biographique rapide, mais factuel à souhait, et une histoire culturelle de cette époque, consulter Henrik Bakhchinian, La littérature arménienne au 15ème siècle (Erevan, 2004, 223 p. - en arménien).
2. Point relevé par les historiens, entre autres, très précisément, par Puzant Yéghiayan dans son Histoire des Seldjoukides, des Tatars et des Ottomans, du 11ème au 15ème siècle (Liban, 1989 - en arménien), où il écrit :
"Ainsi, lorsque nous parlons de la "conquête de l'Arménie" par Tamerlan, il faut y voir une conquête opérée sur les nouveaux princes et khans militaires et politiques locaux, perses, arabes, turcs et tatars, plutôt qu'au détriment direct des princes arméniens, bien que, ajoute Yéghiayan, "en tant qu'autochtones, les Arméniens furent les principales victimes."" (p. 227)
3. Naturellement, à l'époque aussi de Kiracos de Gantzac, l'Eglise était indubitablement gangrenée par la corruption et déclinante, à un point tel que Gantzac ne se prive pas de souligner (voir notre étude "Giragos Gantzagetsi's History of the Armenians," Groong, 27/07/2009 - traduction française, parue en déc. 2011, par Georges Festa : http://armeniantrends.blogspot.fr/2011/12/kiracos-de-gantzac-histoire-des.html). Or Gantzac cible les graves maux qui affligent l'Eglise, afin d'inciter à lutter avec détermination pour la réformer et préserver ses droits et sa capacité à négocier avec chaque puissance potentielle.
4. Allusion au lapathum, plante purgative.
5. D'autres facteurs ont évidemment agi en tant que forces vitales dans la survie de l'Arménie - les vestiges des principautés arméniennes au Karabagh, par exemple, et l'émergence du capital arménien dans les régions environnantes. Mais ils le firent en lien étroit et de concert avec l'Eglise - domaine historique qui exigerait une étude détaillée.
6. En réalité, la profession religieuse de l'Eglise était quasi insignifiante. Le facteur déterminant était non pas la croyance religieuse de l'Eglise, mais le statut social et économique particulier de ses fidèles au regard des autres communautés. La foi de l'Eglise et celle de ses ouailles définissait simplement sa relation distincte et séparée de puissance foncière avec sa communauté arménienne. C'est pour protéger ses droits de propriétaire, et non sauver des âmes, que l'Eglise se comporta en gardienne des communautés arméniennes et de leur culture, distincte de celle des autres communautés. La dialectique de dépendance, qui assura la survie de l'Arménie, aurait fonctionné, quand bien même l'Eglise arménienne eût été païenne, hindouiste, bouddhiste, ou simple puissance séculière.      

[Diplômé d'histoire et de sciences politiques de Manchester, Grande-Bretagne, Eddie Arnavoudian anime la rubrique de littérature arménienne dans Groong. Ses études littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]

Traduction : © Georges Festa - 11.2013