lundi 9 décembre 2013

Un magasin et une existence emplis de trésors : Pat Bartevian, de Boston / A Store, and Life Full of Treasure: Boston's Pat Bartevian





© Sarah Schneider, 2010
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Un magasin et une existence emplis de trésors : Pat Bartevian, de Boston

par Robert Fullam

Ianyan Mag, 20.05.2013



L'onde de chaleur confinée me frappe. Elle me rappelle mon grenier ou la maison de mes grands-parents, ce qui est des plus approprié, compte tenu du fait que nombre d'articles dans le magasin ont l'air de provenir de ces mêmes lieux. Des bijoux garnissent les vitrines d'exposition, parmi des pierres précieuses et des porte-bonheur de toutes formes, entourés de bijoux égyptiens et de figurines en terre cuite et en porcelaine. Vinyls, vidéocassettes, affiches et tableaux figurent eux aussi en bonne place, à côté d'une vitrine renfermant de la vaisselle en cristal et en verre. Levant les yeux vers le second niveau, j'arrive à voir d'autres tableaux, ainsi que des tapis et du mobilier.

J'ai un faible pour le kitsch et je prends vraiment plaisir à parcourir du regard les lieux, mais un objet, qui n'est pas à vendre, est précisément celui qui m'intéresse le plus; Patricia - "Pat" - Bartevian, lorsqu'elle déclare : "J'ai eu une chance formidable dans mon existence de vivre toutes ces aventures !"

Elle ne blague pas.

Le père de Pat, Krikor Bartev, alias Gregory Bartevian, a ouvert ce magasin peu après avoir fui l'empire ottoman, au tournant du 20ème siècle. Il était issu d'une famille de marchands arméniens, originaires de Van du côté de son père, tandis que sa mère était d'ascendance persane. Vera, la mère de Pat, descendait de ces familles qui arrivèrent au tout début, à bord du Mayflower, et fut poétesse en titre de l'Oberlin College (Ohio). Elle travaillait dans une maison d'édition, un peu plus bas, dans la même rue que le magasin; après être passée devant à plusieurs reprises, elle décida d'entrer et de se présenter; de fil en aiguille, elle finit par épouser Gregory. Une des tantes de Pat étant malade de la polio, la famille l'emmena à Warm Springs, où Franklin Delano Roosevelt en personne se faisait lui aussi soigner, amenant les deux familles à sympathiser et sa tante à poursuivre ensuite sa carrière à la Bibliothèque du Congrès.

Diplômée en études théâtrales à l'Emerson College en 1944, Pat et sa soeur Priscilla percutent, presque littéralement, un responsable de WEEI, une station radio de Boston. Il neige et comme elle et sa soeur courent pour attraper leur train, toutes deux glissent, tombant sur celui-ci. Remarquant leurs guitares, il leur demande de passer à la station et puis vous connaissez la suite. Elles mettent le cap sur Hollywood, où elles restent une bonne dizaine d'années. Elles se produisent sous le nom de scène Les Soeurs Hickory et, comme la Seconde Guerre mondiale bat son plein, elles parcourent le pays, se rendant dans des bases militaires et autres lieux, chantant, dansant, faisant leur possible pour joindre les deux bouts. Elle fait un carton en termes d'annonces publicitaires, de slogans et de coupures de presse, relatant leur tournée côte Ouest. Des chanteurs tels que Roy Orbison sont représentés en train de les regarder se produire, tandis que Pat relate le moment où Grace Kelly lui conseilla, ainsi qu'à sa soeur, de ne plus se maquiller. Elle passe ensuite à sa période au Friars Club de Beverley Hills, évoquant les noms de ses responsables et adhérents, dont Frank Sinatra, Jack Benny, George Burns et Bob Hope.

Elles reviennent finalement à Boston, lorsque leur père décide, à l'âge vénérable de 100 ans, de passer la main, gérant ensemble le magasin jusqu'à la disparition de sa soeur, morte d'un cancer il y a quelques années. "S'il n'y avait pas eu ce fichu cancer, elle serait là en train de raconter ces histoires avec moi," me confie-t-elle, amère. Quant au magasin, il s'agit d'une fiducie familiale à but non lucratif, qui achète en consignation, ce qui signifie que les gens peuvent se présenter avec un article et lui demander de le vendre en leur nom. "Les clients, beaucoup de gens âgés, ont besoin d'un peu d'argent frais pour payer leurs médicaments ou les épiceries," précise-t-elle.

Si elle pense pouvoir vendre l'article, elle le prend et les contacte, une fois la vente effectuée. "Quand ils viennent pour leur argent, ils me demandent toujours si ça a plu au client, et je leur réponds oui à chaque fois."

Pat me raconte encore qu'à la fin des années 1960, l'ancien truand Whitey Bulger lui rendit visite, n'entrant pas par la porte pour chercher quelque chose à acheter, mais par le plafond, emportant bijoux et espèces pour une valeur de 250 000 dollars... Whitey n'est pas le seul natif de Boston ayant partie liée au magasin; de fait, Edgar Allan Poe est né à quelques pâtés de maisons, un fait qu'ignorent de nombreux Bostoniens. "Il n'était pas vraiment apprécié dans le milieu littéraire de Boston, beaucoup critiquaient sa façon de vivre," rappelle-t-elle.

Il va de soi que Bartevian Inc. est le siège de la Fondation Edgar Allan Poe à Boston, dont Pat est la trésorière. Une fois entré, vous remarquez cette étagère dédiée à Poe, garnie de savons, de bandes dessinées et même de figurines à tête branlante, proposés à la vente. A côté de ces babioles, figurent des brochures indiquant des centres d'intérêt relatifs à la présence de Poe à Boston, ses hantises, etc. Il y a même une statue qui s'élève, quelques magasins plus bas, dont elle s'est entichée, allant jusqu'à me montrer la statue lauréate du concours organisé par la Fondation. "Elle est vraiment superbe ! Elle incorpore tout un ensemble de thèmes repris de différents récits," explique-t-elle. Elle éclipse toutes les autres propositions."   

Elle n'a apparemment aucune raison d'arrêter de travailler et, si elle suit les traces de son père et de sa mère, qui ont vécu 98 et 102 ans respectivement, je suis persuadé qu'elle continuera de travailler à Bartevian Inc. encore un bon bout de temps. J'ai encore tant de questions à poser à Pat, ce n'est là que le sommet de l'iceberg. Si vous êtes aussi curieux que moi et si vous avez le temps d'entendre de superbes histoires, rendez visite à son magasin, laissez Pat vous étourdir et découvrez l'une des pierres précieuses de Boston.

Visionnez ce court documentaire, de Nathaniel Hansen, pour voir Pat en action : http://vimeo.com/7196960
              
Traduction : © Georges Festa - 12.2013