vendredi 20 décembre 2013

Vartan de Khannassor - Souren Bartévian / Vartan of Khanassor - Souren Bartevian



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Vartan de Khannassor - Souren Bartévian
par Eddie Arnavoudian
Groong, 9.03.2010


I

Eglise, monastère et prêtre dans le mouvement arménien de libération nationale


Vartan de Khanassor fut rédigé en forme de Mémoires par un combattant de la guérilla arménienne au 19ème et 20ème siècle, dont le véritable nom était Sarkis Mehrabian. Publié et retravaillé par Garo Sassouni, il constitue une lecture stimulante et précieuse, complétant les histoires du mouvement arménien de libération nationale, en particulier du rôle de l'Eglise au sein de ce mouvement.

Vartan qui, à ses débuts, appartient à un escadron mobile de tireurs, fait le récit dramatique de ses aventures, tandis que ses camarades et lui se démènent pour remettre des armes, transportées depuis la Perse, afin de défendre les quartiers arméniens de Van, soumis à une attaque haineuse de la part de forces turques et kurdes, appuyées par l'Etat. Le détail de leur préparation et de leur équipement ferait le bonheur de romanciers arméniens. Traversant d'impressionnantes chaînes de montagnes, enserrées par la neige, le récit parle de dévouement, de sacrifice personnel et de résistance. Pris parfois en embuscade par les troupes ottomanes, les maquisards, déjà à bout de forces et affamés, n'arrivent pas à ouvrir le feu, tant leurs doigts sont gelés.

Raconté non sans esprit et humour, le récit se focalise, de manière très éclairante, sur le rôle louable de certains monastères et prêtres de l'Eglise arménienne, contribuant à équilibrer un rôle autrement terrible de l'Eglise au sein du mouvement de libération nationale. Sur les chemins menant de la Perse à Van, et probablement ailleurs aussi, plus d'un monastère et ses habitants constituèrent des étapes vitales dans les voies de ravitaillement et le réseau logistique du mouvement de libération, fournissant un abri sûr, un lieu de repos et faisant office autant de dépôts d'armes que de sanctuaires pour des militants pourchassés par l'Etat ottoman (dont les informations sur les révolutionnaires arméniens, améliorées par des traîtres arméniens, étaient malheureusement d'une efficacité redoutable). Or, pour ce qui concerne l'Eglise, loin d'être progressiste de façon homogène, suite aux massacres de 1896, son aile réactionnaire releva la tête par un refus criminel d'aider les maquisards et une incapacité à prendre la défense des populations, refus qui confina quasiment à une collaboration.

Tout aussi éclairants pour mieux saisir la dynamique du mouvement arménien de libération nationale, les aperçus livrés sur la prise de conscience et la psychologie du paysan arménien. Etrangers venus du monde politisé, Vartan et ses camarades tentent de recruter et d'organiser parmi des Arméniens, dont le dialecte est totalement incompréhensible pour ces révolutionnaires et dont les préoccupations ne vont guère au-delà de leurs horizons immédiats. Ce provincialisme est révélateur de la profonde fragmentation de la société arménienne, fracture que le mouvement national s'évertuait à surmonter.

Les descriptions par Vartan du fatalisme, de l'arriération, de l'esprit de soumission, de lâcheté et de passivité du monde paysan, du moins dans les villages aux alentours de Van, sont à la fois choquantes et révélatrices. Les Arméniens abandonnent fréquemment leurs villages sans opposer la moindre résistance, lorsqu'ils sont confrontés à quelques Kurdes sans armes. (Alors même que Vartan relate l'attaque kurde contre des villages arméniens, il révèle une tendance de la communauté kurde à éprouver de la sympathie envers les Arméniens, signalant des villages et communautés kurdes, qui non seulement ne participent pas à cet assaut, mais protègent les Arméniens, sauvant un grand nombre d'une mort certaine.) L'évacuation dans la panique d'un seul village suscite une marée dans d'autres. Les efforts pour organiser une résistance sont souvent condamnés et les révolutionnaires tenus pour responsables de l'incendie des habitations arméniennes par les Kurdes.       

Les relations entre les révolutionnaires et la masse de la population ne sont néanmoins pas toujours distantes ou indifférentes. Dans la ville de Van, cadre politique et combattant armé sont bien accueillis, honorés et même conviés à arbitrer des litiges familiaux et locaux. Unis, les trois principaux partis politiques arméniens - Arménagans, sociaux-démocrates Hentchaks et Fédération Révolutionnaire Arménienne (F.R.A. - Dachnaks) - parviennent à s'assurer un soutien massif. La résistance populaire à Van, par son courage et son énergie, par son unité et sa détermination, ne peut être plus étrangère au comportement moutonnier, qui choque tellement Vartan dans les villages environnants.

La force de cette unité révolutionnaire s'avère suffisamment grande pour sauver la ville d'un carnage, lors des massacres généralisés des Arméniens dans l'empire ottoman, en 1896. Elle se révèle même dangereuse, au point de contraindre l'ambassade britannique locale, favorable aux Ottomans, à intervenir pour apporter son assistance à l'Etat ottoman. Ne parvenant pas à convaincre les Arméniens de se rendre, l'ambassadeur de Grande-Bretagne, fidèle à son inoxydable traîtrise et brutalité, conseille alors aux Ottomans de diriger leur artillerie contre les quartiers arméniens de Van.

Même si Van l'Arménienne réussit à éviter la destruction, presque toute l'armée des combattants pour la libération, qui avait assuré la sécurité de la population, est massacrée, après avoir été prise en embuscade, lors de sa retraite. Racontant cette histoire, Vartan laisse entendre, dans une déclaration exigeant de plus amples recherches, que la responsabilité doit en être imputée à la décision du parti Arménagan de retirer d'Arménie l'ensemble des combattants arméniens en direction de la Perse. Davantage avisés, la F.R.A. et les Hentchaks plaident pour leur dispersion dans les villages aux alentours. Malgré les oppositions, les Arménagans l'emportent et plus de 600 hommes sont pris au piège et massacrés dans les gorges montagneuses. Les tueries à l'échelle de toute une nation et le meurtre de combattants, parmi les plus dévoués et expérimentés, provoquent une terrible démoralisation dans les rangs du mouvement et de la population. Or, fait remarquable, les révolutionnaires résistent et reprennent presque immédiatement leurs efforts en vue d'une réorganisation et d'une reprise.

Vartan saisit une part de l'histoire tendue des relations entre les forces à l'œuvre au sein du mouvement de libération. Bien que sans présentation du contexte, n'entrant guère dans les détails ou une approche d'ensemble, le récit présente les Arménagans comme implantés au niveau local et en concurrence avec une F.R.A. s'efforçant d'élargir son influence et s'appuyant pour ce faire sur la jeune génération politisée. Or ces soi-disant nouveaux-venus sont, au dire même de Vartan, accueillis par les habitants, certains passant des Arménagans à cette force nouvelle et, d'évidence, plus dynamique. D'autres passages font allusion à des affrontements entre F.R.A. et Hentchaks quant aux droits territoriaux et au contrôle des armes, Vartan voulant souligner ici ou là que leurs rapports ne sont pas seulement sectaires, mais aussi sordides.

Riche en récits exaltants, cet exposé, écrit en 1901, s'achève juste avant l'expédition célèbre de Khannassor sur un village kurde, qui fit de nombreuses victimes - hommes, femmes et enfants innocents (1). Cette expédition, commandée par Khannassor, ajoute une page déshonorante à l'histoire du combat arménien de libération nationale, lequel nécessiterait un examen et une évaluation à part.

II

Une dénonciation arménienne de l'industrie humanitaire, au début du 20ème siècle


Il n'est pas de pire destin pour un écrivain que de voir son et ses ouvrages s'entasser sur des étagères et estampillés "secondaires" ou "mineurs," comme une invitation au pilon. La négligence de la critique, qui accompagne ce genre d'étiquette, peut être préjudiciable, au plan littéraire, social et historique. C'est en particulier le cas d'un certain nombre d'écrivains arméniens, parmi lesquels Souren Bartévian, dont l'héritage mérite à coup sûr d'être réévalué et reconnu, d'un point de vue artistique et historique.

Né en 1876, Bartévian fut une figure éminente dans la vie publique arménienne, en particulier au sein de la communauté arménienne d'Istanbul. Editeur et journaliste, il fut aussi nouvelliste, avec deux minces recueils à son actif - Désintégration (1910) et L'Arménienne (1911) -, auteur aussi de La Tragédie de la Cilicie (1909). Les écrits de Bartévian consignent et réagissent aux multiples aspects des massacres ottomans, en 1895-96, de quelque 300 000 Arméniens, qui portèrent un coup dévastateur à la renaissance de la nation arménienne. Ses textes les meilleurs présentent des personnages, issus de la diaspora arménienne, pris dans la crasse, la misère et la déchéance du Londres de la fin du 19ème siècle, dont la réalité tapageuse est admirablement rendue.

Même si les qualités artistiques des deux recueils de Bartévian peuvent prêter à discussion, le meilleur peut être lu, aujourd'hui encore, avec un réel plaisir. Ses récits sont, en outre, une mine de vérités sociales et historiques inestimables, qui gardent aussi toute leur résonance. Ce fut un écrivain engagé, qui combattit sciemment les phénomènes sociaux arriérés et réactionnaires. Son œuvre la plus puissante cible les entreprises caritatives européennes et, en premier lieu, l'Armée anglaise du Salut, pour qui les souffrances des Arméniens sont, comme il l'écrit, "un capital" en vue d'"une exploitation et opération lucrative," du genre: "Oh ! Quel capital, quelle mine d'or inépuisable que les souffrances sans bornes de ces Arméniens ! [...]" Quant aux déclarations des missionnaires humanitaires chrétiens :

"Ne soyez pas dupes de leurs apparences célestes. La plupart ne sont que des profiteurs et des égoïstes. Et vous verrez que, derrière son faux masque religieux et humaniste, l'Armée du Salut n'est qu'une vaste et impitoyable entreprise d'exploitation de la souffrance humaine."

Mû par une colère sans merci, mais salutaire, Bartévian dénonce ces missionnaires étrangers, cherchant à tirer profit de la catastrophe de 1895-96 :

"Nous sommes à l'automne 1896, la période des réunions et des rassemblements bruyants, suscités par le martyre des Arméniens, lorsque et où les représentants des innombrables sectes anglaises s'empressent, avec un enthousiasme inconditionnel, de nous prendre en pitié et de vendre à l'encan nos souffrances dans leurs négoces de la miséricorde chrétienne."        

Avec un regard humaniste, tout aussi bienvenu, il note et vilipende de même la quête globale de ces mercenaires, qui font commerce de la pitié :

"Le malheur des Arméniens, tout comme le malheur des hommes à travers le monde, est devenu objet d'exploitation pour les représentants officiels et attitrés de la pitié. Combien nombreux sont ces vaillants défenseurs étrangers, qui ont fait fortune sur le dos de nos souffrances !"

Le mépris qu'éprouvent ces chrétiens européens envers le peuple arménien, le christianisme arménien et la culture arménienne, se fait jour dans toute son impériale arrogance. Ces agents du pouvoir impérial, aux atours religieux, considèrent leur mission ou leur "chasse aux âmes," pour reprendre ses mots, comme s'il s'agissait d'un projet visant à sauver les Arméniens de leur propre barbarie. Lors d'un épisode parlant, les Arméniens apparaissent tels des moutons égarés, sans défense et misérables, des spécimens ignares, sans culture, affreux à voir, attendant leur salut des Européens cultivés :

"Seigneur, Seigneur, Seigneur ! [...] Ce soir, nous avons parmi nous un de ces égarés, un Arménien... Seigneur ! Il est frère de ceux que Tu as frappés de ta terreur... Révèle-toi à lui, Seigneur ! Sauve-le... Fasse que son peuple rejoigne Ton enclos, afin que les coups qui le frappent s'achèvent, afin qu'il commence, comme les enfants que Tu as sauvés, à jouir de tes bontés célestes et terrestres !"   

Même s'il se focalise sur une lucrative entreprise européenne de bienfaisance, qui a tant de traits en commun avec la bienfaisance à l'échelle industrielle de nos jours, c'est un Bartévian indigné qui s'en prend aux élites marchandes et religieuses de la diaspora arménienne :

"Je ne veux pas, je ne peux pas croire que des vautours arméniens, que le clergé arménien puissent être capables de rivaliser avec leurs frères étrangers dans cet affreux commerce consistant à exploiter notre martyre."

Les Arméniens affairistes, révèle-t-il, profitent eux aussi des souffrances des gens ordinaires, faisant souvent alliance avec les institutions charitables européennes et affichant une même indifférence.

Les dires de Bartévian sont suffisamment cinglants pour ouvrir la boîte de Pandore qu'est l'industrie humanitaire de nos jours, à l'intérieur comme à l'extérieur de la sphère arménienne. Jusqu'au trafic d'enfants par des humanitaires "chrétiens" en Haïti ! A l'instar de leurs homologues d'Europe, les élites modernes de la diaspora arménienne ont, d'évidence, hérité des traits les plus déplaisants de leurs aïeux, lesquels vivent aujourd'hui dans les deux volumes de nouvelles de Souren Bartévian.   

NdT

1. L'expédition de Khanassor, le 25 juillet 1897, épargna, en fait, sur ordre du commandement arménien, les femmes, les enfants et les vieillards de la tribu du chef kurde Charaf - voir Hratch Dasnabedian, Histoire de la Fédération Révolutionnaire Arménienne Dachnaktsoutioun, 1890-1924, OEMME Edizioni, 1988 (extrait) http://www.fra-france.com/print_article.php?id=30 (consulté 20.12.2013).  

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Source : http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20100309.html
Traduction : © Georges Festa - 12.2013
Avec l'aimable autorisation d'Eddie Arnavoudian.