lundi 9 décembre 2013

Voix lointaines : une radio émet depuis le Nagorno Karabagh en langue talysh / Voci lontane : Una radio trasmette dal Nagorno Karabagh in lingua talysh





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Voix lointaines :
une radio émet depuis le Nagorno Karabagh en langue talysh
Akhtamar on line (Rome), n° 160, 1.06.2013


L'affaire a éclaté au grand jour en avril dernier. Une petite station radio, installée à Chouchi (deuxième ville en importance de la république du Nagorno Karabagh), a commencé à émettre ses programmes en langue talysh, à compter du 20 mars.
En l'espace de quelques jours, la polémique fut déclenchée, évidemment de la part de l'Azerbaïdjan.
Et vu que la question touche de près le second Etat arménien, il convient de tenter d'analyser plus en profondeur le sujet et de comprendre quels sont les termes du litige.
Avant tout, il est utile de rappeler que la communauté talysh, à l'instar des autres communautés ethniques en Azerbaïdjan, est victime de persécutions et de la censure.
Ce n'est donc pas un hasard si ces critiques émanent de Bakou, ulcérée du fait que, de l'intérieur du territoire de l'Artsakh, ce nouveau signal radio puisse parvenir à la communauté.
La station en question - La Voix des Talysh - est la première à s'adresser spécifiquement à cette population; et il est significatif que ce message de culture, mais aussi et surtout d'espoir, émane d'une autre communauté, celle arménienne de l'Artsakh, qui a longtemps vécu dans sa chair la répression azérie.
Un pont lancé vers des cultures différentes, mais aussi un exercice de démocratie et de pluralisme qui, évidemment, déplaît en Azerbaïdjan.
Après avoir accusé les Arméniens de "propagande" et de "provocation," les Azéris s'en sont pris à l'Iran, lequel a toutefois démenti être impliqué dans cette action par un communiqué du 28 mars [2013], émis depuis son ambassade à Bakou.
L'initiative est, de fait, partie du Centre pour les Sciences Sociales "Modus vivendi", animé par Ara Papyan (juriste, historien, homme politique, ancien ambassadeur d'Arménie au Canada) et l'Institut d'Etudes Iraniennes, près l'université d'Erevan.
Le tout suffisant à crier au scandale : d'autant qu'en 2011, Novruzali Mamedov, l'éditeur du journal indépendant Talysh, par ailleurs en charge du Centre culturel national, fut arrêté "pour crimes graves" par les autorités azéries, pour avoir publié des articles dans lesquels il présentait comme talysh le poète persan Nezami et l'historien iranien Khoramdyn.
Tolyshistoni Sado [La Voix des Talysh] émet six heures par jour, soit en talysh, soit en azéri.
Le temps d'antenne est pour moitié consacré à la musique populaire, la partie restante à des approfondissements d'ordre culturel.
"Un contenu radiophonique totalement pacifique," souligne A. Papyan, même s'il est évident que le message adressé à la communauté talysh est très clair et lui montre la différence existant entre le respect des minorités et la répression du régime d'Aliyev.
De fait, en Azerbaïdjan, la culture talysh, comme celles des autres minorités, est fortement entravée au nom de la turcité azérie. La diffusion de la langue et de la culture talysh est interdite, à l'instar de celles des autres groupes ethniques.
La question n'est pas nouvelle. On en parlait déjà en 2008 et, à cet égard, signalons un intéressant article de Liz Fuller pour Radio Liberty, repris ensuite par le portail italien Osservatorio Balcani e Caucaso. Sous les projecteurs figuraient (et continuent de figurer) les communautés des Avars, des Lezguiens, des Tsakuris, qui vivent principalement au nord du pays, à la frontière avec le Daghestan et qui, durant des décennies, ont subi vexations de toutes sortes, émigrations forcées, conscriptions obligatoires, détentions illégales, dans le cadre d'une tentative d'anéantissement des identités nationales, privées des outils les plus élémentaires pour préserver leur culture et leur spécificité. Depuis Bakou l'on crie au séparatisme; mais il s'agit du même refrain que nous entendons là aussi sur la question du Karabagh...
La répression est donc toujours plus forte, alimentant la colère des populations victimes. Mais l'Histoire nous enseigne des fins heureuses...

Un peuple frontalier

Combien les Talysh sont-ils en Azerbaïdjan ? Répondre précisément à cette question serait déjà un succès.
Selon les données d'un recensement officiel de 2009, le groupe compterait environ 112 000 membres, un chiffre en augmentation, par rapport au relevé antérieur de dix ans, alors que la communauté était estimée à un peu plus de 76 000 personnes, un chiffre assez proche de celui d'un recensement réalisé en 1926. A l'époque, les autorités de la république falsifiaient les données réelles, afin de réduire la représentativité de la réalité communautaire.
Or, selon les organisations talysh, les habitants concernés seraient beaucoup plus, leur nombre oscillerait entre 500 et 600 000. Données non vérifiables concrètement et dans lesquelles sont probablement intégrés de nombreux "assimilés."
Il est certain que la population est concentrée dans le sud de l'Azerbaïdjan, principalement sur la bande côtière sur la mer Caspienne. Implantée notamment dans la région de Lenkoran, Astarin et en partie dans celles de Ierik et Massarin.
Les Talysh parlent la langue homonyme, qui appartient au groupe iranien des langues indo-européennes; il n'existe pas d'alphabet écrit.
Population probablement originaire du Caucase et de la région caspienne, elle vit ses terres occupées par les tribus turques entre le 11ème et le 13ème siècles.
Elle se développa dans les régions situées entre le nord actuel de l'Iran et le sud de l'Azerbaïdjan. A la fin du 18ème siècle fut fondé un khanat talysh.
Les Talysh sont de religion musulmane (en majorité chiites, certains étant sunnites); bien que farouchement attachés à leurs traditions, il est évident que leur culture et leur mode de vie a été fortement influencé par les Azéris.
Entre juin et août 1993, la république autonome de Talysh-Moghan connut une existence éphémère, s'installant précisément dans la région où se trouvent actuellement les Talysh et où se forma le khanat. Il ne faut pas la confondre avec la république soviétique du Moghan qui connut, elle aussi, une brève existence (mars-juin 1919).
La république autonome fut un feu de paille, qui s'éteint immédiatement : il s'alluma au beau milieu de la crise politique (et militaire) qui frappa l'Azerbaïdjan avec les luttes de pouvoir internes, qui entraînèrent entre autres la défaite militaire dans l'Artsakh.
Dans ce contexte, les Talysh tentèrent eux aussi de faire valoir leurs droits à l'autodétermination; mais ils n'avaient pas la force de résister et la tentative du colonel Alikram Hummatov échoua, après que Heidar Aliyev se soit emparé du pouvoir à Bakou.
Depuis lors, le droit des Talysh à leur culture demeure un rêve.    
       
Traduction de l'italien : © Georges Festa - 12.2013