vendredi 31 janvier 2014

Basques et Arméniens partagent-ils un héritage commun ? / Do Basques and Armenians Share Common Heritage ?





Vue de l'Araxes, affluent de l'Oria, province de Guipuscoa (Pays Basque, Espagne)
© Miguel Durán, 2008 - http://commons.wikimedia.org


Basques et Arméniens partagent-ils un héritage commun ?


LONDRES - Les fondateurs de l'historiographie nationale basque, Esteban de Garibay, Andres de Posa et Baltasar de Echave, considèrent l'Arménie comme la patrie des Basques. L'origine arménienne des Basques a été défendue avec vigueur par plusieurs chercheurs, tels que Joseph Karst, Gaspar Eskolano, Edward Spencer Dodgson, et Bernardo Estornes Lasa.

A la fin du 19ème siècle, le linguiste anglais Edward Spencer Dodgson fit une intéressante découverte. Bascologue réputé, Dodgson étudia l'arménien dans une école privée à Paris, auprès du célèbre philologue Ogust Career. Le résultat fut des plus inattendu : au bout de deux mois, Dodgson remarqua que de nombreux mots arméniens et basques sont pratiquement identiques. Dodgson publia alors un article, "Les mots basques en arménien," dans le journal Euskera [Langue basque] en 1884. Cette liste recensait les parallèles entre plus d'une cinquantaine de mots. Ce fut comme un coup de tonnerre dans la communauté des scientifiques, qui avaient longtemps maintenu l'hypothèse d'une origine géorgienne des Basques.

A titre d'exemple (avec des transcriptions) :

BASQUE char "mauvais, mal" - ARM. char "mauvais, mal"
BASQUE anti "d'ici" - ARM. anti "d'ici"
BASQUE ais "vent" - ARM. ais "vent"
BASQUE zati "distinct" - ARM. zati "distinct"
BASQUE tegi "lieu" - ARM. tegh "lieu" ...

La seconde découverte importante sur ce thème intervint plus tard. Dans les années 1920, le philologue basque Bernardo Estornes Lasa recueillit des éléments du folklore basque dans la vallée de Rapcal, située à l'est de la province de Navarre. Dans le village d'Isaba, Estornes Lasa transcrivit une légende locale, selon laquelle ce village fut fondé par les Arméniens, premiers habitants de la Navarre et ancêtres du peuple basque.

Selon cette légende, le chef des Basques, appelé Haytor, arriva d'Arménie avec ses sept fils, en l'honneur desquels il fonda sept colonies en Navarre. La légende dit aussi que l'ancêtre des Basques connaissait le secret de travailler le métal. Plus tard, un manuscrit ancien fut découvert parmi les archives du village, une ancienne chronique historique, qui confirma les légendes orales. Il est à noter que, dans la langue basque, Isaba se traduit par "La trace des ancêtres." Même si cela peut sembler totalement incroyable, le fait est que ce village compte une voie appelée Erminia [Armenia], en l'honneur des premiers colonisateurs de la Navarre.

En langue basque, le nom de l'ancêtre Haytor signifie "Reçu de Haya," qui correspond au hay tor [petit-fils d'Arménien] arménien. Joseph Karst mentionne lui aussi ce fait. L'ancêtre des Arméniens, Haïk, avait en effet un petit-fils, nommé Pask (Bask, dans certains dialectes arméniens). La relation possible entre le prénom arménien Pask et l'appellation ethnique Basques fut indiquée, pour la première fois, par N. Marr. Relevons que le terme basque pour son équivalent d'origine haytoren seme signifie "le fils de Haytor."

Tous ces faits ne sont que la partie émergée de l'iceberg que constitue ce secret majeur de la civilisation européenne. La thèse de l'origine arménienne du plus ancien peuple d'Europe est profondément enracinée dans la mémoire historique collective des Basques et se reflète dans leurs sources écrites.

Dès les 16ème et 17ème siècles, les fondateurs de l'historiographie nationale basque - Garibay, Andres de Posa et Baltasar de Echave - considèrent l'Arménie comme la patrie antérieure (ou patrie d'origine) des Basques et tentent de le prouver en procédant à des parallèles toponymiques basco-arméniens... Araks (le nom d'un fleuve en Arménie et dans le Pays Basque), Apalar, la montagne au Pays Basque, et l'Ararat biblique, symbole des Arméniens. De Posa souligne, en outre, que les Basques sont originaires d'Arménie. Il relève que la ville de Taragona signifie "la commune des bergers," qu'il compare à l'arménien Taron, dont la forme ancienne est Tarawna.

Historien espagnol du 17ème siècle, Gaspar Eskolano écrit dans son ouvrage sur l'histoire de Valence (1610) qu'après le Déluge, le patriarche Tubal et son peuple débarquèrent sur la côte espagnole et qu'ils parlaient arménien.

Gaspar Eskolano décrit, par ailleurs, le lieu où, selon les légendes, les Arméniens - les premiers habitants de l'Espagne - furent enterrés. De nos jours, dans ces endroits, principalement dans la Catalogne moderne, l'on trouve des églises indiquant qu'elles sont considérées comme sacrées depuis des siècles.  

Toutes ces éléments furent mis en doute, le sujet n'étant ni débattu, ni analysé à l'aide de la langue arménienne. Lorsque le linguiste allemand Joseph Karst entreprit une étude détaillée des parallèles basco-arméniens, l'hypothèse d'une origine géorgienne des Basques était solidement ancrée. Les mots géorgiens en langue basque constituaient d'évidents emprunts à l'arménien, comme le soutenait l'académicien basque Bernard Estorence Lasa.

En 1928, Joseph Karst publia les résultats de ses recherches, qui firent un certain bruit dans le monde scientifique. Il présenta plus de 300 similitudes lexicales, phonétiques et grammaticales basco-arméniennes, comprenant un système commun de déclinaison, de conjugaison et autres. Karst en conclut que les langues basque et arménienne sont deux variantes d'un type linguistique unique, qu'il nomme alarodien. En outre, Karst prend en main l'ethnographie et l'anthropologie des Basques et des Arméniens; des données et des preuves qu'il éclaire d'un jour nouveau.

En 1993, l'Université d'Etat d'Erevan fonda Araks, une revue scientifique internationale arméno-basque.

Quelques exemples de similitudes arméno-basques :

BASQUE 'elki' (sortie) - ARM. 'elk' (sortie)
BASQUE 'ete' (si) - ARM. 'ete' (si)
BASQUE 'jaraunsi' (hériter) - ARM. 'jarangel' (hériter)
BASQUE 'muruncha' (grognement) - ARM. 'merentchots' (grognement)
BASQUE 'murtsa' (poing) - ARM. 'mourts' (poing)
BASQUE 'orma' (mur) - ARM. 'vorm' (mur)
BASQUE 'tegi' (lieu) - ARM. 'tegh' (lieu)
BASQUE 'toil' (faible) - ARM. 'touil' (faible)
BASQUE 'laino' (taille, largeur) - ARM. 'lain' (large)
BASQUE 'irurden' (troisième) - ARM. 'erord-n' (troisième)
BASQUE 'astadun' (lourd) - ARM. 'hastatoun' (fort, ferme)
BASQUE 'astatu' (prouver) - ARM. 'hastatel' (prouver)

Dans les hauts-plateaux d'Arménie, comme au Pays Basque, existe un très grand nombre de toponymes, qui confinent parfois à la répétition pure et simple, tels que :

Ashtarak (ville en Arménie) - Astarak (localité au sud de la France)
Goris (ville au sud-est de l'Arménie) - Goris (localité en Gascogne)
Deba (rivière au nord de l'Arménie) - Deba (nom d'une rivière en Gascogne)
Shubria (ancien nom de la province du Sassoun) - Shuberoa (nom de la province basque en France)
Araks (fleuve célèbre en Arménie) - Arakses (rivière célèbre en Gascogne)
Aran (terrain en Arménie) - Aran (toponyme très répandu dans la partie gascophone de la Catalogne)
Karkar (région en Arménie Occidentale) - Karkar (toponyme très connu en Gascogne), etc.

Les Basques se nomment "euskaldun(ak)," dérivé de la racine eusk, laquelle revêt différentes formes, selon les dialectes - eusk, usk, esku, asketic. Etymologiquement, ce mot est lié à l'arménien voski "or" avec plusieurs variantes : iski, veske, aske, ioski. L'arménien voski "or" constitue la racine du prénom Voskan, qui signifie "celui qui possède de l'or," et rappelle le nom ethnique des Basques "baskon", fixé dans certaines sources latines en "Vaskon." Dans le royaume arménien de l'Ararat ("royaume ourartien"), la rive sud-est du lac de Van, berceau du peuple arménien, était appelée Khouboushkia, qui signifie "vallée de l'ousks," autrement dit "vallée de l'or."

Dans les sources médiévales arméniennes, Khubushkia, "la vallée de l'ousks" ou "vallée de l'or", est rebaptisée Hayots dzor, ce qui signifie "vallée des Arméniens." D'autre part, les Monts Ouchkiani sont mentionnés dans des inscriptions ourartiennes sur la rive nord-est du lac d'Ourmia. A l'époque de Strabon, les Monts Ouchkiani sont déjà identifiés comme étant arméniens, mais dans les sources arméniennes ils sont nommés Voskean ou "d'or."

En conclusion, une étude génétique, menée dans différentes régions d'Arménie, a récemment détecté que le code génétique caractéristique, dominant parmi les Gallois, les Basques et les Irlandais, appelé l'haplotype modal atlantique, est aussi présent dans la population arménienne du Siounik et de l'Artsakh. Deux provinces arméniennes longtemps isolées dans les montagnes, qui ont prévenu un mélange génétique avec les groupes ethniques et les nations avoisinantes. L'haplotype modal arménien est aussi appelé haplotype modal R1b3.

Pour une étude plus poussée des liens de l'Europe avec les Arméniens, l'on peut se référer à cette enquête, réalisée en 2001 par Michael E. Weale, Rolf F. Jager et Neil Bradman, intitulée "Armenian Y chromosome haplotypes reveal strong regional structure within a single ethno-national group, revealing prevalent link between Welsh, Basques and Irish to the Armenian populace in Syunik and Karabakh." (1) Contact : Departments of Biology and Anthropology, University College London, University of London, Darwin Bdg, Gower St., London.         

NdT

1. Michael E. Weale, Levon Yepiskoposyan, Rolf F. Jager, Nelli Hovhannisyan, Armine Khudoyan, Oliver Burbage-Hall, Neil Bradman, Mark G. Thomas : "Armenian Y chromosome haplotypes reveal strong regional structure within a single ethno-national group," Human Genetics (2001), 109, p. 659-674 - http://www.ucl.ac.uk/tcga/tcgapdf/Weale-HG-01-Armenia.pdf
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Traduction : © Georges Festa - 01.2014