mardi 14 janvier 2014

Çiğdem Aslan, la nouvelle reine du rébétiko / Çiğdem Aslan, la nuova regina del rebetiko





© Asphalt Tango Records, 2013

Çiğdem Aslan, la nouvelle reine du rébétiko
par Gianluca Grossi


[Née en Turquie, à Istanbul, installée à Salonique, maintes cultures, maints modes de vie et de pensée irriguent ses veines. Ecouter aujourd'hui Çiğdem Aslan revient à méditer sur un monde disparu.]

Il y a peu encore, le mot "rébétiko," du moins en Italie, était inconnu. Jusqu'à ce que Vinicio Capossela le reprenne dans son dernier album, Rebetiko Gymnastas, et que l'on en sache un peu plus. Toutefois, les néophytes, qui ne sont pas musiciens de profession, tâtonnent encore à l'aveuglette.

Mortissa

Le rébétiko, en deux mots, est un mouvement, une philosophie de la vie, un paradigme existentiel et musical, qui renvoie à un moment précis de l'histoire moderne : celui qui suivit de près la fin de la Première Guerre mondiale, avec l'exode en masse des Grecs de Smyrne. Ce fut une véritable catastrophe humanitaire pour tous ceux qui se retrouvèrent dans la soi-disant patrie d'origine, totalement incapables de se réadapter à la nouvelle réalité sociale, avec un dialecte difficilement compréhensible et des us et coutumes différents de ceux des autochtones.

Une existence des plus difficile; beaucoup moururent du fait des privations et de la drogue; beaucoup d'autres cherchèrent précisément dans la musique un stratagème pour fuir une apocalypse soudaine. Parmi eux se trouvaient des hommes, des femmes, des gens âgés, des jeunes et des enfants, comme Mortissa, figure emblématique du monde hellénique moderne, femme de tête, énergique, influente, aux antipodes d'une quelconque acceptation du nouveau monde; une vraie rebelle qui ne dédaignait pas les plaisirs de la vie, la boisson, le tabac, le sexe, à l'encontre de tout esprit pragmatique. Et c'est précisément à cette figure incroyable - exaltée par une autre benjamine du public grec, Rosa Eskenazi - qu'est dédié le tout dernier album de Çiğdem Aslan, véritable révélation d'un monde musical centré sur le dynamisme d'une portée qui, bon gré, mal gré, lie Athènes et Istanbul, par des fantaisies qui renvoient tout droit à l'Arménie et une partie des territoires du Caucase.  

Métissage

Née en Turquie, à Istanbul, installée à Salonique, maintes cultures, maints styles de vie et de pensée irriguent ses veines. Ce n'est pas un hasard si elle chante avec désinvolture dans quatre ou cinq langues différentes. Bien sûr, le turc, le grec, le bulgare... Ecouter aujourd'hui Çiğdem Aslan revient à méditer sur un monde disparu, et pouvoir compter sur un témoin sérieux et compétent, apte à redonner tout leur lustre à d'anciennes chansons et mélodies.

De nombreux morceaux de rébétiko circulent aussi en ligne, sur Youtube, par exemple, mais Çiğdem a su les réadapter au goût du jour, leur conférant le vernis idéal pour les rendre crédibles et agréables à écouter; non plus de simples caprices pour ethnomusicologues, mais des chansons très actuelles, auxquelles on se réfère, comme on le fait avec ce que la radio propose habituellement. "Ce sont des chansons essentielles, qui contiennent des histoires importantes à raconter et à diffuser," déclare Çiğdem. "Mes racines musicales et culturelles, du reste, me permettent d'y puiser facilement, en m'offrant l'opportunité de réélaborer des histoires autres, comme je voudrais que mon public le soit." Autrefois, on les chantait surtout dans les prisons grecques, puis elles sont passées dans le domaine public, quittant les bas-fonds d'Athènes et de Salonique pour les télévisions nationales.

Les tavernes d'Istanbul

"La production d'Aslan est neuve, brillante; ses spectacles sont uniques, grâce aussi à sa voix superbe," déclare Simon Broughton, de Songlines Magazine. Cerys Matthews, de la BBC Radio, voit en elle une artiste "prenante" et "incroyable." Sa pratique musicale va de pair avec ses études d'anglais, qu'elle mène à l'université d'Istanbul, se produisant avec son "blues grec" dans les bars et les tavernes. En 2003, elle s'envole pour Londres, où elle rencontre les membres du Dunav Balkan Group, actif depuis les années 60, avec qui elle se lie pour divers projets artistiques. Elle se produit sur des scènes importantes, dont le Royal Albert Hall de Londres et le Pergamon Museum à Paris. En 2009, elle entreprend une carrière de soliste avec son album Song of Smyrna. L'accompagnent Pavlos Melas à la guitare et Pavlos Carvalho au bouzouki. Tout aussi important, son travail avec She'koyokh, un ensemble de musique juive, associé de même à sa dernière création.

Le nouveau disque produit par Asphalt Tango, de Berlin (le même label que celui du Balanescu Quartet et de la Fanfare Ciocarlia, dont nous avons parlé il y a quelques mois) est donc un kaléidoscope de sons et de couleurs et, si nous étions tous dotés de synesthésie, nous pourrions probablement percevoir aussi des senteurs piquantes et enivrantes, typiques de ces épices utilisées, une fois passées les portes qui ouvrent sur le monde balkanique.

Il débute par le célébrissime "Aman Katerina Mou" [Las, ma Catherine], un air légendaire de rébétiko, composée par Panaglotis Toundas et traduit en turc par Cengiz Onural; où la référence au cosmopolitisme musical méditerranéen et à l'histoire qui l'a contredit au cours du siècle dernier est évidente. La mélodie évoque autant l'Orient que l'Occident, avec cette pointe traditionnelle d'amertume, typique des morceaux qui relatent des événements historiques dans lesquels la catastrophe et les crimes contre l'humanité ont eu le dessus. "Vale Me Stin Agalia Sou" [Prends-moi dans tes bras] est un morceau du compositeur et parolier Vangelis Papazoglou, né dans les environs de Smyrne en 1896, avec des renvois à la musique populaire ottomane. Très intéressant aussi, le neuvième titre, "Cakici." Il s'agit d'un air traditionnel, évoquant l'épopée de Çakıcı Mehmet Efe, qui s'enfuit dans les montagnes après l'assassinat de son père. Devenant ici un florilège à la Robin des Bois. Aujourd'hui encore, sa légende est liée à la lutte contre les injustices subies par les miséreux.           

Traduction de l'italien : © Georges Festa - 01.2014.