vendredi 10 janvier 2014

Ekaterina Loushnikova : Le dernier prisonnier / The last prisoner



© Verdier, 2003

Le dernier prisonnier
par Ekaterina Loushnikova


[Pavel Galitsky a passé quinze ans dans les terribles camps de travaux forcés de la Kolyma, en Sibérie. Contre toute attente, ce dissident centenaire est encore en vie et utilise Skype, ayant survécu à ses contemporains comme à ses bourreaux. Il raconte toute l'horreur de son vécu à notre collaboratrice Ekaterina Loushnikova.]

Il est essentiel de se souvenir que le camp est une école de négation, du premier au dernier jour, pour chacun. Personne, du commandant du camp au condamné, ne doit le voir, mais une fois que tu l'as fait, tu dois raconter la vérité, aussi terrible puisse-t-elle être.
Varlam Chalamov (1)

La Kolyma est souvent comparée à Auschwitz, mais sans les fours ni les chambres à gaz. L'assassin est ici quelque chose d'autre : le froid, la faim et le travail harassant. Durant l'ère stalinienne, des millions de prisonniers ont purgé leur peine dans les camps de travaux forcés de la Kolyma. Rares furent ceux qui survécurent pour témoigner; et aujourd'hui, ils sont encore moins nombreux.    

Pavel Kalinkovitch Galitsky, un de ceux-là, vit à Saint-Pétersbourg. Journaliste de profession, Galitsky a passé 15 ans de travaux forcés à la Kolyma. Il a récemment célébré son 100ème anniversaire et j'avais envie de le voir.

Crache le morceau !

Je me tiens devant la porte assez longtemps. Je n'ai encore jamais rencontré de centenaire. "Il ne se souvient probablement de rien," me dis-je, dubitative, tandis que je sonne. La porte s'ouvre immédiatement et devant moi se tient un vieil homme mince, de grande taille, aux yeux brillants, juvéniles.

"Attendez un instant, pendant que j'éteins l'ordinateur," me dit-il. "Des gens essaient de m'appeler sur Skype."

Je suis abasourdie de voir un homme de cet âge sachant comment se servir d'un ordinateur et de Skype, tout le monde étant loin de le savoir en Russie, et pas seulement les personnes âgées. Je suis encore plus étonnée, lorsque nous commençons par un concert: en l'honneur de ma visite, Pavel Kalinkovitch se met à entonner cette vieille romance russe "Depuis longtemps les chrysanthèmes ont cessé de fleurir." Sa voix est si assourdissante que l'aiguille sur mon dictaphone vire au-dessus de la ligne rouge.

- "Chantiez-vous aussi dans le camp, Pavel Kalinkovitch ?"

- "Bien sûr ! Pendant deux semaines, j'ai fait partie de l'équipe chargée de la propagande, et puis j'ai été viré, parce qu'ils ont découvert que j'étais un "contra" - j'avais été envoyé en prison pour 'propagande et agitation antisoviétiques et contre-révolutionnaires' (article 58)."

- "Et vous avez réellement été agitateur ?"

Pavel Kalinkovitch éclate de rire. "J'ai éclaté de rire exactement de la même façon, quand l'interrogateur m'a dit ça. Il m'a aboyé : 'Debout, salopard !' Je me suis levé et je lui ai dit: 'Camarade Pozdyakov, pourquoi enfreins-tu la légalité socialiste ?' Et lui: 'Je suis pas ton camarade, fumier !' Il a appuyé sur un bouton pour faire venir le gardien. 'Emmène celui-là !'

"Ensuite ils m'ont jeté en prison. La cellule, un ancien cellier agricole, de 4 mètres de longueur sur 2 de largeur, contenait 32 personnes. On ne pouvait même pas s'asseoir. On devait rester debout et dormir à tour de rôle. A l'époque, arrêter quelqu'un était aussi facile que débiter un rondin."

Je me rappelle cette histoire que m'a raconta ma grand-mère, Valentina Nikolaevna. En 1937, elle travaillait comme agronome dans une ferme collective, rattachée à un institut d'agriculture qui étudiait la sélection des plantes. Durant la journée. Mais, la nuit venue, il y avait une autre "sélection" - celle des gens. Chaque nuit, l'immense couloir de l'appartement commun, où vivaient les spécialistes, résonnait de bruits de pas. Chaque nuit, chacun s'attendait à ce qu'on frappât à sa porte. Avant de se coucher, ils déposaient une petite valise avec l'essentiel, près du lit. Ma grand-mère vivait dans la chambre la plus éloignée. Elle a eu de la chance - ils ne sont jamais venus la chercher.

- "Les arrestations ne se déroulaient que la nuit, Pavel Kalinkovitch ?"

- "Jour et nuit ! Comme si ça les dérangeait ! Je travaillais au journal local, qui s'appelait Nouvelle Voie. Je vivais dans un grand immeuble collectif, où les employés du Conseil général, du Conseil municipal et mes collègues de la rédaction avaient leurs appartements. Tout le monde a été emmené. Ils avaient un plan et l'ont plus que dépassé. Des quotas étaient fixés par le Comité central du parti, précisant combien de gens devaient être liquidés, combien d'autres déportés sur 25 ans et d'autres encore sur 10. Les gens qu'ils attrapaient la nuit partaient principalement pour être interrogés. Staline travaillait la nuit, donc les enquêteurs du NKVD faisaient pareil." (2)     

- "J'ai été mis sur le "tapis roulant." Ce qui signifie que j'étais interrogé sans cesse: les enquêteurs travaillaient par roulement, mais moi j'étais debout tout le temps. Si je tombais, ils me relevaient, me frappaient et me remettaient sur pied. Une fois, je suis resté comme ça une semaine ! Quand je commençais à perdre conscience, ils me balançaient de l'eau et me jetaient dans la cellule. Et puis il y avait la chaise. Qui était à roulettes. J'avais les mains attachées; un enquêteur faisait tourner la chaise et un autre l'arrêtait, et puis ça recommençait. Le sang bat dans ta tête et tu ne comprends plus rien. Ils m'ont fourré un papier sous le nez: "Chante, fumier ! Donne-nous l'information qu'on veut... sur un plateau !" Ils m'ont planté des aiguilles sous les ongles, mais je n'ai rien signé. J'ai écopé d'une peine de 10 ans comme étant un contre-révolutionnaire trotskyste. Et puis ils m'ont rajouté 5 ans. Comme Outiossov chantait : 'Tout va très bien, Madame la Marquise !'" (3)

Pavel Kalinkovitch éclate de rire à nouveau, comme s'il me racontait quelque épisode amusant de sa vie, au lieu de me parler de tortures.

- "Pourquoi riez-vous ?"

- "Devrais-je pleurer ? Je n'ai plus de larmes, même si, en fait, je ne me souviens pas avoir pleuré à cette époque. En fait, je me disais: "Vous pouvez crever, sales bâtards ! Moi, je vivrai !"

Auschwitz sans les fours

Sans pitié je piétine les cadavres
De pierre est devenu mon cœur...
Cela se passe dans la neigeuse Kolyma,
Une planète affreuse et maudite,
Où mugit la tempête de neige  
Et où il n'est ni bien, ni bonheur.

Pavel Kalinkovitch a écrit ce poème bien des années après sa libération. Il était réveillé la nuit par ses propres cris, rêvant qu'on le ramenait dans le baraquement glacé du camp à la Kolyma, où des formes indistinctes, qui n'étaient plus de véritables humains, se blottissaient autour d'un poêle fumant, tentant de se réchauffer.

- "Kolyma c'est Auschwitz sans les fours. Les prisonniers voyageaient par convois de 1 500 personnes; en 3 mois, seules 450 personnes de notre convoi étaient encore en vie. Les gens mouraient de froid, de faim et à cause du travail harassant. On extrayait de l'or dans des mines et des carrières. La norme était de 150 chariots et si tu n'y arrivais pas, tu restais là avec l'équipe suivante pour faire ton quota. Ensuite tu devais pratiquer deux ou trois forages dans le permafrost. Et puis tu devais aller dans la forêt chercher du bois de chauffage pour le baraquement et pour la cuisine. On travaillait 16 heures par jour. Les hommes devenaient des animaux, du bétail. Tu ne pensais qu'à la nourriture, à avoir du rab de balanda [soupe légère]."

- "C'est quoi la balanda et ça consistait en quoi ?"

- "C'est une soupe à base de flet, qui provient directement du tonneau et qui est bouilli, les tripes et tout, avec du sel. Ensuite on ajoute du chou rouge et tu obtiens ton gruau - huileux et délicieux !"

- "Vraiment ?"

- "Bien sûr que non ! C'est incroyablement amer. Impossible de manger ça et pourtant c'est ce qu'on faisait, parce qu'il n'y avait rien d'autre. Chacun recevait une louche de ce breuvage. C'était servi par un prisonnier comme nous: s'il t'avait à la bonne, il farfouillait un peu pour que tu aies une soupe plus épaisse, sinon il recueillait en surface et ta ration était trop liquide. La cantine était froide et jonchée de glaçons au sol, il fallait se faire un chemin comme un alpiniste. Le temps que tu arrives à table, la soupe était froide. Le matin, tu avais du bouillon liquide, du thé, un morceau de sucre et entre 600 et 900 grammes de pain. Tu mélangeais le tout pour remplir ta tinette, et puis tu avalais ça, en ayant l'impression d'avoir l'estomac rempli, même si tu avais aussi faim qu'avant. Je ramassais des têtes de hareng et je les mangeais.

"Impossible de dormir, quand tu as aussi faim ! Alors tu dors une heure et tu dois courir aux toilettes. A savoir un trou dans la terre, entouré par des poteaux, voilà les toilettes. La saleté était indescriptible. Il y avait des monceaux de merde tout autour et, à l'extérieur du baraquement, c'étaient de véritables montagnes. Au printemps, les fins de droits étaient obligés de les découper."       

- "Mais où dormaient les prisonniers ? Aviez-vous une couverture ?"

- "Au début, on a dormi dans une tente, et puis on a construit une hutte. Les couchettes étaient à deux niveaux et fabriquées à partir de poteaux. Les matelas étaient rembourrés avec de la paille et le plafond recouvert de tourbe. S'il pleuvait, la tourbe était détrempée et commençait à dégouliner. Les poêles dégageaient de la fumée, on manquait d'air, l'humidité régnait et la puanteur était insupportable. On avait bien des couvertures, mais quand il faisait froid, on dormait tout habillés. Ils nous fournissaient des vêtements rembourrés : pantalons, blouson et un gilet. On avait même des manteaux de fourrure, mais à quoi bon quand il fait - 56 degrés ? Une fois, quelqu'un a perdu une oreille, mais on continue à vivre sans," plaisante Pavel Kalinkovitch. "Mais impossible de vivre sans..."

- "Sans quoi ?" je l'interromps, horrifiée.

- "Des bottes. Je me souviens d'un Juif, un ingénieur des chemins de fer. Il était d'une politesse incroyable. Un soir, on nous avait fourni des bottes, mais à son réveil, le matin suivant - plus de bottes ! Elles avaient été chapardées ! "Camarades ! Qui m'a pris mes bottes ? C'est pas drôle ! Rendez-les moi !" Naturellement, personne ne l'a fait et ça rigolait à qui mieux mieux dans la hutte. Ils l'ont envoyé travailler dehors pieds-nus, il a attrapé une gelure, perdu la volonté de vivre et puis il est mort.
Le pire, c'est que les gens éduqués, cultivés... renonçaient plus rapidement et mouraient. Les paysans, eux, savaient comment survivre, peu importe comment. Il y avait un Sibérien, un gars robuste - il avait fait son quota d'heures à la mine, pris son dîner et puis coupé du bois pour la cuisine. En échange, il avait reçu trois litres de balanda. Il les avale et part se coucher. A son réveil, il se met à réchauffer les restes. Il verse le tout dans un bol et puis... il en extrait une souris ! Une souris morte, affreuse, qu'il avait cuite avec la soupe. Et qu'a-t-il fait, à votre avis ? Il a repêché la souris et s'est mis à la manger, comme si de rien n'était. Vous en auriez été capable, vous ?"

Mon centenaire m'observe avec curiosité.

"Sûrement ! Un homme qui a faim peut manger de tout," lui assuré-je.

Je me souviens d'un documentaire sur Auschwitz. Des squelettes en habits rayés observant de leurs yeux fiévreux l'objectif. Dans une telle situation on mangerait n'importe quoi. Mais Pavel Kalinkovitch ne me croit pas.

"Mais Katya, tu tomberais malade ! Vraiment ! Et puis tu t'y habituerais." La voix de Pavel Kalinkovitch, restée jusque là calme et même enjouée, devient stridente : "J'ai vu un homme recueillir des graines parmi ses excréments. C'était un ingénieur, un responsable des chemins de fer, quelqu'un de cultivé ! J'étais venu pisser, il était assis sur les cabinets, en train de ramasser ces graines et de les manger. Il m'a regardé et a éclaté en larmes : "Pavlik ! Je ne suis plus un être humain ! Non !"
Je n'arrive pas à comprendre pourquoi les gens supportent tout ça. Ne vaut-il pas mieux en finir ?
Il y a eu des cas de prisonniers marchant droit devant le soldat gardant le convoi, qui avait ordre de tirer sans sommation. Ces "auto-flingages," il y en a eu beaucoup. Dans les mines, on utilisait de l'explosif au nitrate. Certains s'arrangeaient pour en dégotter et se faisaient sauter. Si un prisonnier perdait un bras ou une jambe, il était bandé, traduit en justice et condamné à mort. Exactement ce qu'il voulait. En fait, il ne voulait plus vivre. Moi aussi, j'ai pensé au suicide..."

Une obscurité sans faille...

"C'était en 1941. On nous avait ramenés devant les portes du camp, après le travail, et ils commençaient à nous faire entrer. Tout d'un coup, j'ai entendu : "Galitsky, de l'autre côté !" J'ai été conduit au bloc des enquêteurs et, le lendemain matin, j'ai été convoqué par le "parrain" (l'officier du camp, en charge des affaires juridiques) et accusé au motif d'"agitation contre-révolutionnaire en temps de guerre, prenant pitié des ennemis du peuple." Mon ami Petya et moi on était sur la couchette du haut, allongés sous la couverture, en train de discuter. Je lui disais que l'Armée Rouge était en train de perdre face aux Allemands, car Staline avait fait fusiller tous les commandants militaires en tant qu'ennemis du peuple. Mon voisin nous a entendus et nous a dénoncés, ce salaud. Il voulait probablement du rab.

Le dossier monté contre moi prit un mois de préparation et, pendant tout ce temps, je me trouvais dans la cellule pour enquête. On était en mars, mais le printemps à la Kolyma, ça veut dire des températures de moins 35 degrés. Il y avait un poêle dans la cellule, mais qui ne fonctionnait pas, car il dégageait de la fumée - quelqu'un avait fourré un pull à l'intérieur. Les crevasses dans les murs avaient la grosseur d'un doigt. Tu t'allonges sur les planches et il gèle. Dans la nourriture chaude qu'on te file une fois toutes les 24 heures, les graines se courent après. Et tu n'as que 300 grammes de pain.

Je suis arrivé au point où je ne pouvais plus m'en sortir. J'ai retiré mon caleçon, ma chemise et je me suis fabriqué une corde pour me pendre avec. J'ai décidé d'attendre que les lumières soient éteintes, quand tout serait tranquille, et puis... tout d'un coup la porte s'est ouverte et le surveillant est entré. "Dehors, Pal !" J'ai passé les trois derniers jours dans la hutte. J'ignore s'il se doutait de quelque chose ou s'il avait juste pitié, mais il m'a sauvé. Il m'a sauvé..."

Pour la première fois dans notre entretien, la voix de Pavel Kalinkovitch est secouée par l'émotion. Du tiroir de la table, il sort une feuille de papier jaunie, où sont écrits des vers.

"J'ai écrit ça à cette époque... C'est tout ce qu'il me reste de la Kolyma..."

Je saisis précautionneusement ce morceau de papier, comme s'il s'agissait d'un objet sacré.

Mes amis, j'ai maintenant 30 ans,
Ma jeunesse est passée et mon heure est proche,
Les malheurs ont défilé, déferlé même, devant moi
Telles les minutes, tels les rêves des jours passés.
Je me languis de tendresse et de gentillesse,
Tel un conte de fées raconté à des petits enfants.
Sans cesse mon cœur me demande où trouverai-je l'amour.
Je suis las de vivre, je ne vois nulle percée dans les nuages.
Ne vaudrait-il pas mieux en finir une bonne fois
Lorsque l'aube vient ?
Une seule minute et puis l'oubli, à jamais...

La mine du désir

Pavel Kalinkovitch remarque ma fatigue et me propose un peu de soupe pour reprendre mes esprits. Je me souviens de la souris dans la soupe au camp, ça me rend malade et je lui oppose un non catégorique. Mais j'ai réellement besoin de boire et nous partageons un verre de cognac.

"A la Kolyma aussi, il y avait de l'alcool. Si on travaillait bien, on nous permettait de recevoir des paquets. A cette époque, j'étais déjà un chef de bande. Les paquets contenaient toujours de l'alcool - et du champagne pour le chef de bande. Mais pas de vin, car il aurait gelé."

"Et pour ce qui est des femmes, Pavel Kalinkovitch ?"

"La première femme que j'ai vue c'est en 1939. Devant la mine. Un véritable événement pour tous les prisonniers. Chacun quittait son chariot et accourait pour voir, en s'écriant : "Regardez ! Regardez ! Une femme !" C'était l'épouse d'un des chefs du camp. Elle avait de longs cheveux et était très belle. Imaginez la situation ! Sur un million de prisonniers, 999 000 n'avaient probablement pas vu de femme durant tout leur séjour à la Kolyma, si bien que, lorsqu'ils ont ouvert la mine appelée 'Zhelanny' [Désir] qui ne comptait que des femmes, tous les détenus ont gravité autour. Ils arrivaient avec de l'argent, de l'alcool pur et des miches de pain. L'alcool, c'était l'argent réservé aux gardiens, en échange de quoi ils te permettaient de rencontrer une femme. Certains ne rentraient pas de ces badinages: il y avait des criminelles parmi les détenues, qui liquidaient tous ceux qui faisaient la cour. Lorsque 'Zhelanny' fut fermé, tous les puits étaient encombrés de cadavres.

A la Kolyma, il y avait aussi des femmes tire-au-flanc au travail. Staline avait décrété que si tu avais 15 minutes de retard au travail, tu prenais 15 ans de camp. Ces femmes survivaient en vendant leur corps - pour une miche de pain, par exemple. J'avais un pote, un gars costaud, qui m'a raconté un jour être allé au 'Zhelanny.' Il demande au gardien de lui trouver une belle fille et le gardien lui en ramène une, qui avait l'air d'avoir 15 ans. "Elle et moi nous allons dans les broussailles et elle me lance: 'Vous auriez du pain, Monsieur ?' Pendant que je faisais mon affaire, elle s'est contentée de manger du pain. C'était marrant !' Je n'aime pas les histoires de ce genre, parce que ma fille avait cet âge-là..."

- "Vous est-il arrivé de tomber amoureux dans les camps ?"

- "Oui. Juste une fois. A l'époque, je n'avais plus à partir en convoi. Notre surveillant de section s'appelait Morozov, un alcoolo. J'avais une liaison avec sa femme, Klavdia Ivanovna. On se retrouvait en pleine taïga, mais des rumeurs sur notre relation couraient dans toute la mine. Elle a été convoquée par le parti et fichue dehors. Ensuite elle a été virée de l'institution pour avoir eu une aventure avec un prisonnier. Elle et son mari sont partis peu après, mais avant son départ, elle m'a dit qu'elle ne regrettait rien."

- "Et l'or ? Pouviez-vous le cacher et puis le vendre ?"

- "On pouvait se cacher des grains d'or dans les joues. Puis faire un échange avec des civils employés dans le camp et obtenir du tabac. 10 grammes d'or valaient un paquet de tabac, qui pouvait servir à rouler 10 papirosy [cigarette russe munie d'embout], et chaque gramme valait 300 grammes de pain. On pouvait aussi obtenir plus de nourriture. Il fallait aussi en donner au gardien-chef, pour qu'il écrive de bons rapports sur ton travail. Tous ceux qui pouvaient prendre l'or, y compris le commandant du camp. Plus tard, quand j'étais déjà un chef de bande, je transportais 4 kilos d'or à travers la taïga, d'un filon à l'autre. Un prisonnier en train de transporter une fortune valant des millions - imaginez seulement !"

- "Vous n'auriez pas pu vous enfuir avec une telle fortune ?"

- "C'est arrivé une fois. Deux détenus ont collecté 2 kilos et demi d'or, qu'ils ont remis à des pilotes, lesquels l'ont caché dans le cockpit de leur avion et l'ont emmené sur le continent. Ils ont été attrapés et condamnés, sont devenus eux aussi des prisonniers, mais ceux qui étaient partis avec eux dans l'avion n'ont jamais été pris."

- "J'ai lu quelque part que, durant la guerre, le vice-président américain a visité la Kolyma." (4)

- "Oui. J'étais là-bas à cette époque. Tout le camp a été enfermé dans les huttes, personne n'avait le droit de sortir et ils avaient supprimé les sentinelles des miradors. Le travail était réalisé par l'équipe des civils du camp, habillés en bleus de travail pour ressembler à des prisonniers. Trois jours avant, on avait lavé de l'or, sans le nettoyer, pour montrer aux Américains à quel point on en possédait. Les Américains ramassaient des pépites et les prenaient en photo. Ils étaient ravis. Après leur visite, le camp a disposé de farine blanche et de bouillie de flocons d'avoine, qu'on a mangé pendant toute la guerre."

- "Souvent les gens qui sont torturés et qui subissent de mauvais traitements se révoltent et tuent leurs bourreaux."

- "Une révolte a éclaté à la mine de 'Serpantinka.' Vous savez comment elle a été matée ? La mine était exploitée uniquement par des soldats, qui avaient été au front. Ils tuèrent pratiquement tous les gardiens et prirent le contrôle de la mine. Ils avaient prévu de rallier le village le plus proche, où se trouvait une radio, et d'annoncer au monde entier que la Kolyma s'était soulevée et demandait au monde libre de l'aide et l'asile politique. Mais ils firent une seule erreur : ils n'avaient pas tué tous les gardiens. L'un d'eux s'échappa et pénétra dans le centre de communications du camp. L'alerte fut lancée, le régiment de la Kolyma fut mobilisé et des renforts aériens furent même appelés. Ils bombardèrent le camp lors d'une opération militaire. Tous les rebelles furent liquidés."

- "Etiez-vous habitués à la mort ? Le pouviez-vous ? Quand ce ne sont pas des gens âgés qui meurent, mais des gens qui, en temps normal, auraient pu mener une vie complète et heureuse..."

- "Quand ils enterraient les morts, ils leur attachaient simplement des étiquettes aux jambes. En 1939, tout un convoi d'Estoniens, de Lettons et de Lituaniens est arrivé. Ils étaient totalement incapables de s'adapter au froid, à la faim et aux quotas inhumains de travail, et ils sont tous morts en l'espace d'un mois. C'est moi qui les ai enterrés. C'était près de la mine 'Svetliy' [Radieuse]. On a creusé une tranchée longue de 20 mètres et profonde de 3 mètres environ, avec une pelleteuse. Durant la nuit, les cadavres étaient acheminés par un tracteur et jetés dans la tranchée comme du bois de chauffage. Le tracteur a fait deux ou trois trajets, cette nuit-là. Et puis un bulldozer a aplati le tout. Je pense toujours à eux, quand la télévision montre une star ou un politicien enterré en grande pompe et avec les honneurs."

- "A votre avis, combien de gens sont enterrés là-bas ?"

- "Des millions ! Ils sont des millions !"

- "Croyez-vous en Dieu ?"

- "Non ! Mon père était prêtre, comme mon grand-père et mon arrière-grand-père, mais je ne crois pas en Dieu. Comment Dieu peut-il permettre que ce genre de saloperies arrive, pardonnez-moi cette expression, dans la Russie notre Mère ? Comment de telles choses peuvent-elles arriver ? Vous vous rendez compte ?"

- " Ce serait quoi rencontrer celui qui vous a interrogé, maintenant ?"

- "Je lui cracherais au visage, voilà tout ! Je suis sûr que tous ces bâtards ont clamsé depuis longtemps. J'ai 100 ans, mais eux ont tous clamsé. Pour sûr !"   

Pavel Kalinkovitch éclate de rire à nouveau. Il est la preuve vivante de ce fameux adage : rira bien qui rira le dernier. Pavel Kalinkovitch est le dernier. Il a survécu à tous ses bourreaux et quasiment tous ses contemporains : dans sa génération, dans les cellules des prisons ou les huttes des camps. Il a survécu à ses deux épouses et à ses deux filles. Il vit maintenant dans un petit appartement à Saint-Pétersbourg et passe la plupart de son temps sur internet.

"J'appuie sur le bouton et j'ai accès à internet. Je possède mon blog. Hier j'ai été voir et j'ai constaté que 190 personnes me veulent pour ami. J'utilise Skype pour parler avec mes petites-filles et mes arrière-petites-filles. Natacha a travaillé aux Philippines pendant un an et on se parlait chaque soir."

Récemment, cet ancien prisonnier de la Kolyma a voyagé à l'étranger pour la première fois. Il est allé en Egypte, où il a navigué sur la Mer Rouge et s'est baladé, monté sur un chameau. Quand ses papiers d'identité ont été contrôlés à la douane, l'officier de service a appelé son supérieur, n'arrivant pas à croire qu'il avait en face de lui un touriste centenaire.

"Personne ne le croit. Quand j'ai enregistré mon blog sur internet et que j'ai écrit 1911 dans le cadre réservé à l'année de naissance, la machine m'a répondu que je faisais erreur. J'ai dû mentir sur mon âge et écrire une année ultérieure, alors j'ai mis 1920, ce qui ne me fait que 80 ans !"

- "Vous en faites à peine 70," lui répondis-je. Ce qui est la pure vérité.

Nous nous embrassons et nous disons au revoir. Des embrassades que je n'appellerais pas celles d'un vieil homme gâteux.    
  
Notes

1. Varlam Chalamov, Récits de la Kolyma, traduit du russe par Catherine Fournier, Sophie Benech et Luba Jurgenson, Lagrasse (11220): Verdier, 2003, 1 760 p. (1ère éd. Librairie Générale Française, 1990). (NdT)
2. De 1920 à 1953, d'après les chiffres officiels, près de 10 millions de personnes ont été envoyées dans les camps de travail soviétiques. Les données non officielles situent ce chiffre à plus de 40 millions. D'après l'historien V.P. Pavlov, "entre 1923 et 1953, un membre sur 3 de la société russe a été condamné." En 1937, Staline en personne autorisa le recours à la torture comme méthode d'interrogatoire. (Note d'Ekaterina Loushnikova)
3. Léonid Ossipovitch Outiossov [Lazare Iossifovitch Weissbein] (1895-1982), chanteur de jazz et acteur soviétique de cinéma - http://fr.wikipedia.org/wiki/L%C3%A9onid_Outiossov
4. Allusion à Henry A. Wallace (1888-1965), vice-président démocrate (1941-1945), auprès de Franklin D. Roosevelt. L'anecdote est rapportée par Stanislaw J. Kowalski dans son récit en ligne Kolyma : The Land of Gold and Death -  http://www.aerobiologicalengineering.com/wxk116/sjk/kolyma.html

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Article publié le 28.04.2011
Traduction : © Georges Festa - 12.2013