lundi 27 janvier 2014

Exposition - Voyage dans l'ancienne Russie : Sur les traces d'un pionnier de la photographie en couleurs, Sergueï Mikhaïlovitch Procoudine-Gorsky (1863-1944)





© Albin Michel, 2013

Voyage dans l'ancienne Russie
Sur les traces d'un pionnier de la photographie en couleurs, Sergueï Mikhaïlovitch Procoudine-Gorsky (1863-1944)
Musée Zadkine, Paris, 9 oct. 2013 - 13 avril 2014



La vérité, quelle qu'elle soit, est moins terrible que l'ignorance.
Anton Pavlovitch Tchekhov


L'on sait les liens qu'entretiennent très tôt photographie et géographie au 19ème siècle. Exploration d'un monde en proie à d'inédites mutations, tentation rémanente de l'encyclopédisme, émergence de sensibilités nouvelles. La Russie de Nicolas II ne fait pas exception à cette règle. L'épopée des 3 500 plaques de verre pionnières, œuvre de  Sergueï Mikhaïlovitch Procoudine-Gorsky, réalisées entre 1905 et 1916, compose le thème d'une passionnante exposition en cours, sous l'égide de Véronique Koehler, au Musée Zadkine, du 9 octobre 2013 au 13 avril 2014. Car il s'agit toujours d'un même dialogue entre forme et espace, mémoire et subjectivité, imaginaire et force du réel. Le photographe, comme le sculpteur, oppose à l'inertie le mouvement, à la banalité l'insolite, aux conventions l'intemporel. Le spectateur-voyageur oscille, tout au long de ce parcours russe s'il en est, entre regard et nostalgie, énergie et utopie, certitudes et doutes. Comment ne pas faire le lien entre l'odyssée zadkinienne, tout intérieure, et celle de son prédécesseur, épris d'inconnu, tout autant que soucieux d'inventorier une diversité humaine, proche d'un abîme insoupçonné ? Pari réussi, qui nous invite à un roman quasi initiatique. Fait de chiffres, de rites, d'évidences, mais aussi d'échappées, de menaces, de plénitudes.

Lorsque les horizons s'égarent. Ne plus savoir où la crête te conduit. Les horizons se succèdent. Mouvances des verts, des bruns. Songes des Pères du désert. Zigzags. Restes de moissons ou sables de l'ultime domaine. Minuscule coupole blanche. Monticule dérisoire. Bouton éclos de nuit. Tandis que les nuages zèbrent l'immensité.
[Janvier 1907] - Vue d'ensemble du mont Chapan-Ata, près de Samarkand.

Volume des frondaisons. Occupant le champ. Grossissant la vision. L'arbre qui dépasse tous les autres. Dont le tronc miel s'élève tel une lave. Le monde accompli. Il t'est permis de croire à l'éternité des choses. Quand l'ombre se veut familière. Les éléments tutélaires. Composant la mosaïque divine. Musique subtile de la couronne feuillue.
[Janvier 1907] - Orme sacré - karagach - près de Samarkand.

La mort bleuie. Ombres disjointes d'une porte entrebaillée. Confusion du mur et de la terre battue. Les éléments en gravitation. Le temps n'existe plus. Tout a toujours été là. Ombre féminine, plissée. Aveugle. Comme fixée à la paroi. Entrer, sortir. Tu es le passager d'un instant. Entre ouverture et fermeture. Esquisser ce qui sera sauvé.
[Janvier 1907] - Femme sarte à Samarkand.

La colonne rompue. Mosaïque disjointe. Encore liée à la muraille de briques. Prêtes à rompre. Dernier barrage contre le soleil. Les mille et un jours. Mousses et flaques sombres. Arêtes déchiquetées. L'histoire des empires. Ce que l'homme voue aux millénaires. Briques comme autant de livres. Déposés contre une menace invisible.
[Janvier 1907] - Colonne face à l'entrée de la nécropole de Chah-e-Zindeh à Samarkand.

Scène de western impromptu. Foule bariolée de cavaliers. Dévalant les dunes comme autant de points lumineux. Chevaux fleurs. Globules roses et verts. Nonchalance d'un été. Présence lancinante. Nuées grises et roses. Codes des temps anciens. Où les légendes métisses se donnent à voir. Répétition. Inconscience des marées futures.
[Janvier 1907] - Bayga aux environs de Samarkand.

L'homme à la hache. Découpant le bois. Blancheur immaculée des troncs, des copeaux. De son pied tenir l'élément végétal. Auquel on applique le sacrifice. Ramure de l'arbre proche. Défilement des murs blancs. Qui s'étagent sur la droite. Les gestes du quotidien. Ou la mise à mort ordinaire. L'homme au turban rose. Marche des siècles.
[Janvier 1907] - Charpentier à Samarkand.

Brûlure ocre et azur. Désagrégation lente. Murs épousant à nouveau la terre. Retrouvant l'anonyme, l'invisible. Surrection de la coupole. Tendue vers l'infini. Epousailles de la mort et du rêve. Broussailles. Silhouette agenouillée. Sinuosités noires. Colonnes chandelles. Ultime apparat. Le seuil sombre. Jonché d'épines.
[Janvier 1907] - Tombe dans la nécropole de Chah-e-Zindeh à Samarkand.

Le corps sauvage. Vision d'envahissement. Omniprésence de la forêt. Contaminant la vision. Rien ne lui échappe. Ondulation de l'arête pierreuse. Tachetée de marron et de jaune. Façade d'opérette au loin. Comme suspendue dans le vide. La forteresse des empires oubliés. Ou des marches précaires. Ce que l'homme oppose à sa disparition.
[Printemps 1904] - Forteresse vue depuis le palais de Likansky.

A flanc ouvert. Droit vers l'abîme. Coulée noire du fleuve. Eventrements blancs de la montagne. Lignes et blocs. Autres routes. L'absence de noms. Les planètes invisibles. Chargées de combats. Tout est ici affaire de précipices. Ebauches hélicoïdales. Au tournant t'attend le midi. En passer par là. S'étourdir. Coupe-gorge.
[Printemps 1904] - Dans les montagnes du Daghestan.

Balustrade en fer forgé. Le mausolée oriental. Surmonté de sa sphère immobile. Etagements rectilignes d'ornements blancs. Comme autant de bougies ou d'oiseaux. Les quatre môles. Ombres noires, rougies, gagnant la scène. Prêtes à engloutir. Là furent les rites d'un autre temps. Là s'accomplira l'irrémédiable. Résurrection.
[Eté 1910] - L'emplacement de l'autel d'une ancienne église provisoire sous tente du régiment des mousquetaires, à Ekaterinbourg.

Royaume de la machine. Avec ses rouages, ses empilements. L'ordre nouveau qui se met en place. O.L.P. Fleck Söhne Berlin-Reinickendorf. Evaluer, chiffrer. Le capital et les hommes. Baies inondées de jour. L'atelier un instant immobile. Rugissant de toute son exactitude. Ou le geste humain se mesure à la rente. La guerre.
[Eté 1910] - Atelier d'assemblage de fourreaux pour sabres et épées, au sein de la fabrique de Zlatoust.

Ruelle terreuse. Coupole et toitures vertes. Dômes des collines avoisinantes. Blottie sur la droite, une famille. Anonyme, dans l'ombre. Qui sait les arrachements, les dominations. Le prix de chaque pain. Les maladies, survivre. Amas de planches au bord. Les sérénités fragiles. Ce que chaque maison recèle. Volcans en puissance.
[Eté 1910] - Rue de Zlatoust.

Le nouvel Ulysse. Accompagné de ses fidèles. Endymion botté, casque relevé sur le front. Fusil au pied. Combats à venir des générations. Passion des inventaires. Impatientes espérances. En attendant, cette halte entre blocs et troncs. Ce que détruire signifie. Deux univers se font face. Sans le savoir. Articuler le temps.
[Mai-juin 1912] - Procoudine-Gorsky en bivouac sur la rive de la Tchoussovaïa.     

Comme un sourire métallique. Le pont grillagé ou les triomphes industriels. Sur la gauche, la falaise sombre. Exhibant ses déchirures. S'avançant tel un promontoire. Dune de graviers à droite. Jonchée de buissons. Le théâtre de Prométhée. Contraignant la nature. Petite guérite de surveillance. Bientôt passeront d'autres trains. D'autres camps.
[Eté 1910] - Pont au-dessus de la Iurezan.

Le cheval fourbu. La paysanne assise à terre. Seaux, pelles. Ouvriers en tuniques rouges, presque roses. Etagements de la mine à ciel ouvert. Vagues grises, où se lisent comme des visages, des regards. La foule de ceux qui ont creusé. Souffrent. Continuent à mourir. Epuiser la terre. L'instant arraché aux ordres, au désespoir.
[Eté 1910] - Le travail à la mine de Bakalsk.

Assomption. Les advenues. Découpe d'une falaise polychrome. Qui jette ses derniers feux. L'eau du fleuve. Basculement. Où le minéral et le liquide ne font qu'un. Soudain la forêt cesse. Comme happée par le vide. Hiéroglyphes d'avant l'homme. Qui disent les cataclysmes, les catastrophes. Passées. A venir.
[Mai - Juin 1912] - Le rocher Omutnoï bordant la rive de la Tchoussovaïa.

Matins d'Eden. Cimes d'arbres qui se fondent avec la nuée. Courbures de la terre. Ce qui a toujours peuplé l'horizon. L'inépuisable. Dédale des ramures. Royaume animal. Les peurs ancestrales. Magnifier ce qui te dépasse. Te constitue. Ta part fauve. Les instincts premiers. Ce qui nous précède. Nous succèdera.
[Eté 1910] - Au pied du mont Aleksandrovsky.

Les quatre coupoles blanc acier. Dominant les végétations urbaines. Marqueterie ocre, orange, jaune pâle. Toits et fenêtres. Ces milliers d'existences invisibles. Que pétrissent passions, drames, disparitions. Crimes et pesanteurs de province. Ce que les murs cachent au regard. Nuages lourds. Attentes.
[Eté 1912] - La cathédrale de l'Assomption à Smolensk, vue depuis le mont Kazan.

Triptyque. Troncs blancs, squelettiques. Comme autant de témoins. Bases des troncs sciés. Alignement de silhouettes courbées, tête penchée. Pensives, regardant l'objectif. Tenant un seau. Car il s'agit de semailles. Contraste de la vie à naître et des ombres menaçantes. parcourant les mottes. Telle une peste insoupçonnée.
[Printemps 1910] - Moines plantant des pommes de terre au monastère de Gethsémani.

Embouchures. Lorsque l'horizon t'ouvre les bras. Gagner un semblant de large. L'économie et ses mirages. Les promesses de l'empire. Plages virginales. Barges paresseuses. L'industrie des hommes. Domestiquer, mesurer. Part de ciel. Espaces encore ouverts. Il t'est permis de passer. Bientôt d'autres barrages. D'autres canaux. De sueur et de sang.
[Printemps 1910] - La Volga vue depuis l'ancien site de fondation de Staritsa.

La hutte. Comme voguant au gré du courant. Arrimée à l'aube. Union de tourbe et de vase. La terre incertaine. Naissance des eaux. Printemps premier. Aborder aux origines. Les secrets. Baptême. Force inépuisable, nourricière. Qui irriguent tes veines. L'héritage fastueux, tragique. Royaume de l'histoire. Avec ses emportements. Ses mirages.
[Printemps 1910] - La Volga à sa source.

La foule des oubliés. Croix blanches et brunes. Serties de bulbes, traversées. En attendant les prochaines. Empilement de bûches sur la droite. Mottes de terre sablonneuse. Arcades et pilastres. Les cloches que l'on découvre. Petite coupole bleue, étoilée d'or. Refuge des damnés et des élus. La porte grande ouverte. Sur la nuit.
[Printemps 1910] - Cimetière de l'église de l'Exaltation-de-la-Croix, à Ostachkov.

Au bord. Devant toi. Au pied de ces bouleaux si familiers. Equilibres éphémères. Feuillages en suspens, repus de terre et d'eau. Balançant leurs corolles violettes. Dessinant d'imperceptibles incendies. Tiges enfiévrées. Comme autant d'existences pressées d'en finir. S'abreuvant au miracle de la vie. Danses.
[1910] - Jacinthes sauvages.

Bras grands ouverts. D'ivoire et de chair. Où tout sera accordé. Pardonné. La porte sertie de fleurs et de psaumes. Christ aux icônes et aux lanternes. Sous le portique de charité. Combien de calvaires. Combien d'ordalies. Il t'est donné de gravir ces quelques marches de pierre. Miséricorde des humbles. Joie première.
[Juillet - Août 1909] - Croix de l'ancien temps, dans l'enceinte du monastère de l'Assomption, à Staraïa Ladoga.

Assis. Face à l'objectif. Ou dos tourné. Pause dans une journée de labeur. Regards interrogateurs, fuyants. Absents. La machine encore rudimentaire. Promesses terrestres. Sérénité apparente. Ce que les corps tapis ne disent pas. Les bouches fermées. Rêves et discours. Nous sommes bien là. De nous seuls connus.
[Juillet - Août 1909] - Paysans se reposant après les fenaisons.

© georges festa - 01.2014