jeudi 30 janvier 2014

John H. Lee - Interview





© Taewon Entertainment - UBU Film - H Plus Communication, 2010


Un baptême du feu : entretien avec John H. Lee
par Andy H.


[Nous évoquons avec le réalisateur John H. Lee son passage du drame romantique aux films d'action avec son impressionnant récit de guerre 71 - Into The Fire...]

- Andy H. : 71 - Into The Fire est basé sur l'histoire réelle d'étudiants soldats, défendant un collège de jeunes filles à Pohang contre l'armée nord-coréenne. Quand en as-tu entendu parler pour la première fois ? Et comment t'es-tu impliqué en tant que réalisateur ?
- John H. Lee : Je savais que beaucoup de civils, dont de jeunes étudiants, s'étaient portés volontaires dans cette guerre. Mais j'ignorais la bataille de Pohang jusqu'à ce qu'on me propose un projet basé sur cet événement déchirant. J'ai toujours eu envie de faire des films de guerre, car je pense que les histoires de guerre sont les plus dramatiques. Si bien que, lorsque je me suis documenté sur la bataille de Pohang, j'ai immédiatement fait le lien avec ce thème, comme un coup de foudre, paradoxalement.

- Andy H. : Pourquoi était-ce important de montrer de façon aussi précise le conflit et les étudiants ? Est-il vrai que tu as parlé à des survivants de ce conflit ?
-  John H. Lee : Disons que j'avais envie de rendre la vérité "émotionnelle" de la guerre. J'avais deux heures pour raconter cette histoire, j'ai donc dû prendre pas mal de libertés artistiques. Mais je n'ai pas négligé les faits. Voilà pourquoi j'ai parlé avec les survivants. Je l'ai fait de façon sélective, m'abstenant de parler à ceux qui ont fui la bataille pour "vivre." Je voulais mettre l'accent sur le courage et le sacrifice. Je n'avais pas le temps d'évoquer les lâches qui décampent, dans ce film à part.

- Andy H. : 71 - Into The Fire a un style plutôt rentre-dedans, tu ne recules pas devant la réalité de l'horreur de la guerre. C'était important de ne pas embellir le conflit ?  
- John H. Lee : Je ne vois pas de séduction dans la violence, mais je vois de la beauté et de la laideur dans tout ce qui est humain. L'énergie pure, consistant à saisir l'horreur de la guerre, représentait pour moi cette ambivalence. Je n'ai reculé devant rien. Mais je ne pardonne pas la violence. J'ai été choqué que le film soit autorisé en Corée aux plus de 12 ans (comme l'interdiction aux moins de 13 ans par la MPAA) (1). Leur explication était que les enfants doivent voir l'horreur de la guerre et qu'ils ont aimé la façon avec laquelle "l'horreur" était présentée dans ce film.

- Andy H. : Il y a eu plusieurs films sur la guerre de Corée. En quoi ton film est différent, à ton avis ?
- John H. Lee : Je pense que le point de vue est différent. Du genre "Tous les coups sont permis"... J'ai essayé de dépasser la politique et l'idéologie. De voir les êtres humains sous les uniformes, qu'ils soient du Nord ou du Sud. Je voulais sonder les cœurs. Avoir une vision équilibrée des deux côtés. Faire un film relax au plan intellectuel et brûlant au plan émotionnel...

- Andy H. : Quels sont les films de guerre qui t'ont le plus impressionné ? Ton approche du film a-t-elle été influencée ?
- John H. Lee : Il y a tellement de films de guerre que j'admire ! Mais aucun en particulier n'a servi de modèle pour ce film.

- Andy H. : Tu es probablement plus connu pour des mélodrames, en particulier le très populaire A Moment To Remember (2), pas pour des films d'action. Et les films de guerre sont les plus compliqués à orchestrer - c'était comme, excuse-moi du jeu de mots, un baptême du feu ?
-  John H. Lee : J'adore l'expression "baptême du feu" ! Ce film évolue à sa manière vers un "bain de sang" à la fin. Il y a tant de choses à orchestrer pour créer ce baptême du feu... Tant de choses à prendre en compte. Mais le plus important pour moi était de voir comment toute cette violence s'enregistrait au plan émotionnel en moi et chez le spectateur... Une des choses qui m'étonne encore le plus, après la sortie du film, c'est que la violence présentée dans le film trouve un écho incroyable dans le public féminin en Corée. Ce qui en dit long, à mon avis, sur son impact émotionnel.

- Andy H. : As-tu rencontré des difficultés dans le tournage ?  
- John H. Lee : Il y a eu d'innombrables difficultés. L'histoire se situe au mois d'août, il fait chaud et humide, mais à cause de la date prévue de sortie, j'ai dû tourner tout le film en hiver. Et ça été l'hiver le plus froid depuis plus de 70 ans !

- Andy H. : De quel moment du film es-tu le plus fier ?
- John H. Lee : Les scènes de bataille au début et les longues scènes de bataille à la fin. Pas de film sans les deux. Certaines des meilleures répliques sont de moi.

- Andy H. : Comment as-tu choisi la distribution ? Des stars comme Kwon Sang-woo ont une grande expérience, tandis que d'autres, en particulier Choi Seung-hyeon, sont relativement nouvelles. Ça t'a posé un problème d'engager une pop-star dans le rôle principal, même s'il fait partie d'un des plus grands groupes de Corée du Sud ? Quelle impression t'a donné son interprétation, au final ?
- John H. Lee : J'aime travailler avec des stars, comme un chef d'orchestre qui veut un virtuose de la scène pour un spectacle. Je vois un peu les choses comme ça, quand je pense à une distribution pour un film. Avoir un bon équilibre est très important dans une distribution. Engager une pop star dans le rôle titre ne m'a jamais perturbé. Mais c'était un peu un acte de foi. Il n'avait pas vraiment de formation ou assez d'expérience dans le jeu d'acteur. Mais j'ai toujours pensé qu'il pouvait être un grand acteur. Il a la sensibilité d'un poète et le côté explosif d'un rappeur. J'ai été heureux de voir le public bluffé par son interprétation. C'est une icône pour plein d'ados en Asie; c'était donc plus facile pour un public plus jeune d'aller le voir dans ce film, qui aurait pu être laissé de côté, du fait de son sujet. De nos jours, les jeunes sont facilement ennuyés par l'histoire. Le rôle de Choi fait plus qu'incarner un personnage dans un film. Il devait parler au cœur d'un public plus jeune, qui se fichait pas mal d'une guerre qui a eu lieu, il y près de soixante ans.    

- Andy H. : Le film a reçu un très bon accueil, en Corée du Sud et à l'étranger. Pourquoi a-t-il eu autant de succès, selon toi ?
- John H. Lee : Parce qu'il s'adresse au cœur, comme tous mes films précédents...

- Andy H. : Sur quoi travailles-tu actuellement ?
- John H. Lee : Sur The Killer [hé oui ! un remake du classique de John Woo !] (3) et pas mal de projets pan-asiatiques. Des superproductions aussi... J'arrête pas de bosser...

[Nos remerciements à John H. Lee pour nous avoir accordé son temps et à Louise, de Showbox/Cine Asia, pour avoir organisé cet entretien.]

NdT

1. Motion Picture Association of America (MPAA).
2. A Moment To Remember, réal. Lee Jae-han, 2004 - http://en.wikipedia.org/wiki/A_Moment_to_Remember
3.  The Killer (Die xue shuang xiong), réal. John Woo, 1989 -  http://fr.wikipedia.org/wiki/The_Killer_%28film,_1989%29

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Article publié le 21.03.2011
Traduction : © Georges Festa - 01.2014