jeudi 23 janvier 2014

Linda Aintablian : Retrouvailles avec l'histoire d'une famille lors d'un voyage à Sis / Coming Face to Face with Family History in Visit to Sis





© Editions Astrig, 2008

Retrouvailles avec l'histoire d'une famille lors d'un voyage à Sis
par Linda Aintablian


Du fait de mon intérêt pour une maison, située à Sis, l'actuelle Kozan en Turquie, je suis tombée sur l'histoire que je vais vous raconter, histoire qui est devenue le principal objectif de mon voyage en Turquie en juin 2010.

Lors de mon séjour à Sis en 2008, j'ai découvert cette superbe demeure, qui présentait les mêmes caractéristiques que celle de mon grand-père. Elle a été récemment restaurée et les voisins m'ont confirmé qu'elle avait appartenu autrefois à un Arménien, assassiné en 1918. J'appris que la municipalité de Kozan avait acheté et restauré l'édifice, sans que personne ne sût quels étaient ses projets à venir.

Durant un an et demi, j'ai poursuivi sans relâche mes recherches sur internet, convaincue que je finirais bien par trouver quelque chose sur cette maison.

Finalement, en février 2010, j'ai découvert des images de la maison sur le site d'un voyageur et photographe hollandais, Dick Osseman. Sur son site, Dick précisait que cette demeure proposait des chambres avec petit déjeuner et qu'elle avait pour nom "Yaverin Konagi,", ce qui signifie "Le Manoir de l'ami." J'ai trouvé ensuite le site de l'hôtel. A ma grande surprise, l'hôtel compte une partie historique sur son site, où il mentionne que cette habitation appartenait à Krikor Mkrjian, appelé aussi Yaver Effendi. L'hôtel fut ainsi baptisé du nom de son propriétaire arménien à l'origine.

Heureuse d'avoir découvert cette information, tout en étant quelque peu déçue, j'ai contacté par mail Dick Osseman, en lui demandant s'il connaissait quelqu'un à Sis, susceptible de m'aider à trouver la maison de mon grand-père.

Il me mit en relation avec Fatin Kara, un Turc né à Sis, mais qui vit dans l'Etat de Washington. Un de ses proches, Duru, est responsable de la restauration de la demeure de Krikor. Dans son premier mail, Fatin me demanda si j'avais entendu parler de la famille Tchamourdan de Sis. Il précisait qu'Hafiz Osman Tchamourdan, son arrière-grand-père, sauva en 1920 une famille arménienne, en la cachant dans sa maison.

Fatin m'envoya ensuite par mail une photo, prise en 1943, du fils de cette famille arménienne, Markarios, avec sa femme. Les familles avaient perdu mutuellement contact, après le décès des aînés de chacune d'elles. La famille, ajoutait-il, était partie à Chypre ou au Liban. Il n'avait pas d'autre information sur cette même famille, dont il ignorait le patronyme.

Fatin notait aussi que Duru projetait aussi de restaurer l'église arménienne de Sainte-Sophie à Sis, et me demanda si je pouvais l'aider à retrouver d'anciennes photos de l'église. Ajoutant que, dans les années 1940, sur les conseils des Allemands, l'église fut démolie et ses pierres utilisées pour construire une école. Son projet était de bâtir une nouvelle école et d'utiliser les pierres de l'église, afin de restaurer l'église arménienne.

Un soir, je parcourus les pages de Sis-Madian [Le Livre de Sis]. Un ouvrage publié en 1949 par Missak Kéléchian sur l'histoire et la population de Sis. A mon grand étonnement, je découvris un chapitre intitulé "L'affection de la famille Tchamourdan pour les Arméniens" et "L'histoire de la dernière famille arménienne qui quitta Sis." L'auteur était Markarios Faradjian, un des fils de la famille arménienne sauvée par Hafiz Osman Tchamourdan. Résultat, je savais enfin quel était son nom.

Ce qui suit est un bref résumé de l'article de Markarios Faradjian dans Sis-Madian :

Suite à l'accord passé entre les forces kémalistes et la France, le 31 mai 1920, les autorités turques de Sis annoncèrent que les Arméniens de Sis devaient évacuer la ville le 1er juin. Leur destination était Adana et ils devaient être assistés par les Français. Les Arméniens furent chassés de la ville le 1er juin, à dix heures du soir.

La famille Faradjian, qui se composait de Garabed et Hripsimé, et de leur quatre enfants - Abraham, Markarios, Sevkul et Siranouch - vivait dans le quartier turc d'Arslan Pacha, à Sis, et retinrent par erreur la date du 2 juin.

Le 2 juin au matin, en ouvrant la porte pour quitter sa maison et rejoindre le convoi des Arméniens, la famille Faradjian fut ainsi témoin du chaos qui régnait dans la ville. La populace turque hurlait que les infidèles avaient quitté Sis, faisant irruption dans les magasins et les demeures des Arméniens, pillant leurs biens et tuant ceux qui étaient restés. Un ami turc conseilla à la famille de voir Hafiz Osman Tchamourdan, la plus haute autorité musulmane de la ville. Hafiz signifie celui qui connaît par cœur le Coran, se souvient de chaque phrase et de chaque vers et en connaît la signification. Il avait aussi enseigné à l'université d'Edirne. C'était donc aussi un professeur, un hodja.         

Lorsque la famille vint le voir, Hafiz Osman Tchamourdan décida de cacher ces six personnes dans l'une de ses propriétés avoisinant sa résidence. Naturellement, les Turcs découvrirent ensuite qu'il dissimulait une famille arménienne et tentèrent plusieurs fois de pénétrer dans la maison pour tuer la famille, mais Hafiz Osman Tchamourdan réussit à la protéger, trois ans et demi durant.

En 1923, réalisant que la famille ne pouvait plus rester clandestine, Hafiz Osman Tchamourdan écrivit une lettre à Mustapha Kemal Ataturk, en lui demandant l'autorisation de les faire sortir, en toute sécurité, de la Turquie. Kemal Ataturk lui accorda sa permission et, le 17 décembre 1923, les Faradjian furent escortés hors de Sis, en direction d'Iskenderoun tout d'abord, puis Tripoli, au Liban. Lorsqu'ils quittèrent Sis, Hafiz Osman Tchamourdan remit à la famille 30 pièces d'or.

Dans l'ouvrage Sis-Madian, Markarios note que la famille Tchamourdan était d'origine arménienne, mais s'était convertie à l'islam, quelques générations auparavant. Historiquement, la famille Tchamourdan se montra très attentionnée envers les Arméniens de Sis. Une église, près de Sis, portait même son nom. Lorsque j'appris cela à Fatin, il me précisa que, même s'il y avait eu des mariages mixtes dans la famille, les Tchamourdan n'avaient pas une origine arménienne. Quant à l'église en question, il s'agissait, selon lui, d'un refuge, et non d'une église.

Excursion à Antélias, au Liban

Encouragée par cette rencontre avec Fatin, je décide de revenir en Turquie pour visiter à nouveau Sis et réaliser mon rêve consistant à faire l'ascension des châteaux de la Cilicie arménienne. Fatin s'arrangea pour que j'entre en contact avec Duru Ciftji, auquel il est apparenté, membre de la Fondation Kozvak, en charge de la restauration de la maison de Krikor Mkrjian. Je devais aussi faire la connaissance d'Abdurrahman Kutuk, qui lit l'ottoman, spécialiste de l'histoire de Sis et éditeur de Kozan Sevdasi, un magazine trimestriel. Il pouvait m'aider à retrouver la maison de mon grand-père grâce à nos titres de propriété. Il s'agissait là d'une opportunité que je ne voulais pas manquer.

Je me rendis tout d'abord à Chypre voir ma famille. Ma mère et mon cousin m'accompagnaient. A Chypre, je décidai de visiter Antélias, au Liban, pour avoir plus d'informations, concernant la restauration de l'église arménienne de Sainte-Sophie à Sis. Avant de partir pour Antélias, j'appelai le Père Krikor, le prêtre qu'on m'avait dit de voir à Antélias, pour prendre rendez-vous. Juste avant de raccrocher le téléphone, je décide de lui parler de mes rapports avec cette famille turque, son histoire, et je lui demande s'il sait quelque chose sur les Faradjian au Liban. J'en tombe presque de ma chaise, quand il m'apprend que Markarios Faradjian était son grand-père.

Le 31 mai, 90 ans jour pour jour après la date de l'ordre donné aux Arméniens d'évacuer Sis, je rencontre le Père Krikor à Antélias. Il me fait visiter le musée de la ville et me montre tous les trésors sauvés du monastère de Sis en 1915. Puis il me conduit chez sa mère, afin de rencontrer Diramayr Chouchan Tchiftjian. C'est la fille de Markarios Faradjian. A mon entrée dans la maison, elle brise une assiette à mes pieds, suivant une tradition de Sis, lors d'une visite toute particulière. Les Faradjian sont toujours restés très reconnaissants envers la famille Tchamourdan pour les avoir sauvés.

Le Père Krikor décide alors d'organiser une rencontre entre lui, sa famille et nous à Sis, la semaine suivante. Je contacte Fatin, je l'informe que j'ai retrouvé la famille Faradjian et qu'ils nous retrouvent à Sis, le 8 juin. Inutile de dire que Fatin prend alors des dispositions pour une belle réunion à Sis.  

Brève histoire de Sis

Suite aux incursions dévastatrices des Seldjoukides, des milliers d'Arméniens gagnèrent la Cilicie. En 1080, le prince Roupen, considéré comme descendant des dynasties bagratide et arsacide, affirma son autorité sur les seigneurs arméniens et grecs de la région. Il devint le fondateur de la nouvelle et glorieuse Maison royale des Roupénides, qui régna sur la Cilicie durant plus de trois siècles.    

En 1292 après J.-C., suite à la prise de la forteresse de Hromgla par les Mamelouks égyptiens, Sis devint la résidence du catholicos de tous les Arméniens jusqu'en 1441. De 1441 à 1920, Sis fut le siège du catholicossat de la Grande Maison de Cilicie. Le 1er juin 1920, tandis que les forces françaises évacuaient la ville, la population arménienne fut, elle aussi, contrainte de partir. Le catholicossat de Sis fut pillé et vandalisé par les Turcs. Avant 1920, Sis comptait vingt-huit églises arméniennes, dont pas une ne subsiste aujourd'hui !

Le catholicos Sahag II suivit ses fidèles en exil. Après diverses pérégrinations en Syrie et au Liban, il établit en 1930 le catholicossat de la Grande Maison de Cilicie à Antélias, au Liban.

Réunion à Sis

Le 8 juin, tandis que nous arrivons, ma mère, mon cousin et moi, au "Yaverin Konagi" à Sis, où nous devons passer les trois jours suivants, le Père Krikor, Diramayr Chouchan et son plus jeune fils, Ishkhan, originaire d'Allemagne, accompagnés d'un couple allemand, sont déjà là et nous attendent. En fin de matinée, Duru et son épouse Nihan, la mère de Fatin, Nihal, et son frère Kemal arrivent d'Adana pour nous accueillir au "Yaverin Konagi."

Nous y sommes les hôtes de Duru pour un déjeuner. Après quoi, nous partons voir l'ancienne résidence d'Hafiz Osman Tchamourdan, ainsi que l'endroit où la famille Faradjian se cacha, trois ans et demi durant. Cet édifice a été démoli. Puis nous nous rendons chez une vieille dame de 97 ans, dont le père était le gendre d'Hafiz Osman Tchamourdan, celui-là même qui conseilla en 1920 à Garabed Faradjian d'aller voir Hafiz Osman Tchamourdan, lorsqu'il réalisa que lui et sa famille avaient manqué le convoi des Arméniens vers l'exode et qu'ils se trouvaient donc en danger. Après quoi, nous allons au cimetière turc présenter nos respects à ce courageux Turc.

Durant l'après-midi, Duru m'emmène faire un tour dans la vieille ville de Sis. La plupart des Arméniens vivaient dans le quartier du "Tash" [Pierre], autour du monastère arménien. Il me montre certaines maisons, qui appartenaient autrefois à de riches Arméniens. Ces demeures, jadis élégantes, sont dans un état déplorable, du fait de la négligence et du vandalisme des chercheurs d'or. Duru nourrit une passion pour ces édifices et tente, grâce à une Fondation municipale, Kozvak, à but non lucratif, d'en racheter certaines, afin de les restaurer. Néanmoins, me dit-il, dès que l'on prend contact avec le propriétaire actuel pour voir s'il vend, celui-ci suppute immédiatement la raison pour laquelle on veut l'acheter, au motif que le propriétaire arménien d'origine a enterré de l'or quelque part dans la propriété, et refuse ainsi de la vendre. Ces édifices, dans un état légèrement meilleur, sont actuellement occupés par des réfugiés originaires des Balkans.

Nous visitons aussi l'église arménienne de Sainte-Sophie, dont il ne subsiste, en tout et pour tout, qu'un petit pan de mur.

Le même soir, nous sommes les invités à dîner de Duru au restaurant Fermanoglu. Il s'agit d'un de ces anciens moulins de Sis, qui appartenaient à la famille Fermanian. Duru a acquis ce moulin, l'a rénové et transformé en restaurant. Près de ce moulin se trouvait la demeure familiale des Fermanian, détruite il y a quelques années. Duru me montre une image de cette maison et m'apprend qu'il a essayé de l'acheter, mais que le propriétaire décida, au lieu de cela, de la démolir.

Lors de notre dernier jour à Sis, nous visitons la forteresse, l'une des 112 forteresses arméniennes qui existaient durant le royaume arménien de Cilicie.

Sis est l'un de ces lieux, comme Van, où l'on ressent véritablement la souffrance d'avoir perdu notre patrie arménienne. Le panorama à partir du "Yaverin Konagi," du monastère arménien et de la forteresse, en particulier, est spectaculaire.

Sous le règne du roi Levon Ier (1198-1219), la capitale du royaume arménien de Cilicie fut transférée de Tarse à Sis. D'après certaines sources, le roi Levon Ier fut enterré à l'église Sourp Asdvadzadzin à Sis. Sa fille, la reine Zabel, qui épousa Hétoum Ier (1226-1270), bâtit un hôpital dans la forteresse, dont les vestiges subsistent toujours.

Suite au déclin du royaume arménien de Cilicie, Sis fut conquise par le sultanat mamelouk d'Egypte.

Le dernier roi arménien de la Cilicie arménienne, Levon V (1374-1375), fut arrêté dans la forteresse de Sis en 1375 après J.-C. et emmené en Egypte. En 1379, il fut remis en liberté et partit à Paris, où il mourut en 1393. Sa tombe se montre dans la basilique de Saint-Denis, près de Paris.

Au 16ème siècle, la Cilicie fut conquise par les Turcs ottomans et est demeurée sous occupation turque jusqu'à nos jours.

La fin d'une grande histoire

Notre séjour au "Yaverin Konagi" fut chargé d'émotion, sachant que cette demeure appartenait à un Arménien qui fut assassiné. Abdurrahman m'apprit que Krikor Mkrjian fut tué, parce qu'il s'apprêtait à révéler la corruption régnant au sein de la municipalité. L'ouvrage Sis-Madian précise qu'un Turc assassina froidement Krikor, alors qu'il entrait dans la demeure des Yanikian, qui furent déportés, pour une réunion le 31 mars 1918. L'ouvrage note aussi qu'il était prévu de tuer aussi Garabed Nalbandian, mais qu'à ce moment-là, il se trouvait à Adana pour affaires. Garabed épousa la soeur de mon arrière-grand-mère. Son frère, Matheos Nalbandian, fut Président du Parlement et ses liens d'amitié avec Talaat Pacha lui permirent d'éviter la déportation et les massacres à 40 familles arméniennes de Sis en 1915, dont celle de mon grand-père.

Sachant cette histoire, je me montrais réservée à l'idée de séjourner au "Yaverin Konagi," mais Fatin me convainquit de rester là, car, disait-il, c'était la seule manière pour moi de ressentir comment mes grands-parents vécurent. Il avait raison !

En 2011, j'ai retrouvé par hasard Vahé Tachdjian, l'arrière-petit-fils de Krikor Mkrjian, à Berlin. Ayant appris d'Ishkhan la restauration de la demeure de son arrière-grand-père, il avait écrit un article à ce sujet en arménien et en turc, qu'il me fit partager. Aujourd'hui encore, les descendants de Krikor souffrent de son assassinat par ses "amis" turcs, restés impunis. Vahé me confirma que Krikor fut tué, du fait de son intention de traduire en justice les politiciens turcs corrompus de Sis.

Finalement, je n'ai pas retrouvé la maison de mon grand-père, bien que j'aie découvert qu'elle se trouvait dans le quartier de Mah Mutlu, à Sis, non loin de la demeure d'Hafiz Osman Tchamourdan. Je suis sûre que ma famille connaissait les Faradjian et les Tchamourdan et que c'est le destin qui nous a réunis, 90 ans plus tard.

Je me sens honorée d'être celle qui a permis à ces deux familles de se retrouver. S'il n'y avait pas les photos, je croirais qu'il s'agit là d'un rêve.                     

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Traduction : © Georges Festa - 01.2014