mardi 14 janvier 2014

Université Columbia - Ce que survivre veut dire : après le génocide arménien, la Shoah et Hiroshima / Columbia University : Survivor Meaning: After the Armenian Genocide, the Holocaust, and Hiroshima






© Columbia University Press, 2012

Ce que survivre veut dire
Symposium à l'Université Columbia (New York), 4 déc. 2013
par Taleen Babayan


NEW YORK - Un symposium sur le sens lié au statut de survivant, qui réunissait d'éminents chercheurs dans ce domaine - Peter Balakian, Robert Jay Lifton et Marianne Hirsch, s'est tenu à l'université Columbia, mercredi 4 décembre dernier, dans le cadre d'une manifestation organisée par le Centre Arménien de cette même université.

Intitulée "Ce que survivre veut dire : après le génocide arménien, la Shoah et Hiroshima," cette table ronde s'est intéressée aux séquelles des survivants de ces catastrophes humaines, cherchant à comprendre leurs expériences tragiques.

Poète et auteur reconnu, lauréat de nombreux prix, Peter Balakian fut présenté par Marianne Hirsch, titulaire de la chaire William Peterfield de littérature anglaise et comparée à l'université Columbia, qui officiait en qualité de modératrice et qui a écrit plusieurs ouvrages importants sur le traumatisme, la mémoire et la Shoah.

P. Balakian présenta un récit personnel, héritage familial, à savoir celui de sa grand-mère, Nafina, survivante du génocide arménien, en guise d'"introduction au débat sur l'expérience de survivant."

Habitant à Diyarbakir à l'époque du génocide arménien, les habitations et les biens de sa famille furent pillés et confisqués, et elle fut témoin du massacre de sa famille et de sa communauté. Nafina survécut à une marche forcée, dans laquelle tous les membres de sa famille furent tués.

Arrivée à Alep à l'automne 1915, elle se met à compiler des déclarations sous serment, en vue d'un procès, au nom des droits de l'homme, contre le gouvernement turc pour toutes les pertes subies par sa famille. P. Balakian lut la demande d'indemnisation de sa grand-mère, extraite de ses Mémoires, Black Dog of Fate, distingués par le New York Times. La plainte, rappela-t-il, qu'elle déposa à son arrivée aux Etats-Unis, "contribua à la prise en compte d'un survivante au lendemain immédiat d'un choc à grande échelle avec le meurtre de masse, le viol, la malnutrition, la famine et la mort."

"Elle fut témoin de la vérité," souligna Peter Balakian, titulaire de la chaire Donald M. et Constance H. Rebar en sciences humaines à l'université Colgate (Hamilton, NY) et professeur associé d'études arméniennes (chaire Ordjanian) à l'université Columbia.

Chercheur, psychiatre et historien, Robert Jay Lifton, qui a écrit plus de vingt ouvrages sur le traumatisme, la survie et la violence, a défini ensuite le survivant comme quelqu'un qui a, en quelque sorte, rencontré la mort, en a été témoin, tout en restant en vie.

"Il y a une victoire dans le fait de survivre, puisque l'on demeure vivant," rappela l'intervenant, professeur émérite en 3ème cycle à la City University of NY et au John Jay College for Criminal Justice. "Il est nécessaire de donner du sens à ce genre de catastrophe, si l'on veut trouver un sens au reste de son existence."

Les survivants du bombardement d'Hiroshima, au Japon, après la Seconde Guerre mondiale, souligna-t-il, vécurent toute leur existence en proie à "une imagerie hantée par la mort," née de leur rencontre avec les conséquences de la tragédie qui furent transmises à la génération suivante.

"Du sens lié au statut de survivant naît une mission du survivant, que l'on entreprend, afin de faire valoir ce sens," nota R. J. Lifton, qui conclut son exposé en revenant au récit de Nafina. "Un combat héroïque fut mené par cette femme, qui chercha à s'opposer aux forces de destruction dans son existence. Je ne pense pas qu'il y ait un meilleur principe moral sur lequel nous puissions fonder notre monde."

Succédant aux interventions de P. Balakian et R. J. Lifton, Marianne Hirsch posa des questions complémentaires, se demandant, entre autres, pourquoi Nafina "fit le choix d'une plainte en justice, non pour demander réparations, mais pour exprimer l'injustice subie et commémorer les morts."

"Il s'agit d'un point d'appui contre le fait d'avoir été supprimé ou anéanti," précisa P. Balakian, qui releva que la plainte n'aboutit à rien et que le document resta dans le tiroir d'un buffet soixante ans durant, jusqu'à ce qu'il le retrouvât. "Dans les cas de meurtres de masse et de génocides, les survivants finissent par assumer un rôle moral et la famille est essentielle. Cette plainte revêt une dimension post-mortem."

Robert Jay Lifton rappela toute la série de témoins, puisque Nafina éprouve la catastrophe et raconte à nouveau son histoire à travers sa plainte en justice. "Ce qui n'aboutit pas au plan juridique inaugure les ramifications juridiques du témoignage, et il y a en cela quelque chose d'émouvant."

R. J. Lifton souligna que des désastres tels que la Shoah, Hiroshima et le génocide arménien détruisent le sens, ainsi que les existences et les structures humaines : "En tant qu'êtres humains, nous sommes des créatures assoiffées de sens. Voilà pourquoi la lutte pour le sens est si difficile, poignante et douloureuse - mais il en va toujours ainsi, car c'est tel est notre fonctionnement mental. Il nous faut recréer tout ce que nous percevons."

Son intervention fut suivie d'un débat animé, tandis que des échanges informels se poursuivirent en soirée, concluant un semestre mémorable de manifestations accueillies par le Centre Arménien de Columbia.   
  
Traduction : © Georges Festa - 01.2014