mercredi 22 janvier 2014

Vahe H. Apelian : Les Justes turcs d'Erayli / Righteous Turks from Erayli






Détail d'un bas-relief hittite, Ivriz (district d'Ereğli, Turquie)
© Klaus-Peter Simon, 2001 / http://en.wikipedia.org

Les Justes turcs d'Erayli
par Vahe H. Apelian


Erayli est le nom d'une ville dans la province de Konya, qu'évoquait souvent mon beau-père, aujourd'hui décédé. C'est là qu'il naquit en 1915. Grâce à des Turcs amis et associés en affaires, la famille continua de vivre là, jusqu'à la mort inopinée de son père, au début des années 1920.

Chaque fois qu'il faisait revivre son enfance et nous parlait d'Erayli, je me demandais si une population aussi humaine existait en Turquie en 1915, qui plus est, dans cette ville. Néanmoins, même quand je transcrivais le son de son nom en caractères occidentaux, je n'arrivais pas à découvrir la moindre référence à une ville en Turquie, qui pouvait s'en rapprocher. Un moment, j'ai pensé à écrire à un consulat de Turquie pour m'aider à localiser cette ville. Je ne me souviens plus à quelle occasion je fis appel aux lecteurs de Keghart.com, via un commentaire, pour savoir s'ils avaient connaissance de cette ville. C'est alors que j'obtins une réponse. Le nom s'avéra être Ereğli, dans la province de Konya, comme disait mon beau-père. D'après Wikipedia, Ereğli (anciennement Erekli) est un toponyme turc, dérivé du grec ancien ράκλεια (Herakleia), en latin Heraclea ou Heraclia.

Je ne lis, ni n'écris, ni ne parle le turc. Il se peut qu'Ereğli se prononce Erayli, mais je continue à me demander si mon beau-père n'avait pas oublié la prononciation du nom de sa ville natale. Quoi qu'il en soit, mes doutes se sont dissipés, lorsque j'ai lu récemment les Mémoires de Vahan-Israël Hovhannès Pilikian, où il mentionne le nom d'une ville en caractères arméniens, qui correspond tout-à-fait à la façon avec laquelle mon beau-père prononçait Erayli dans la province de Konya, en Turquie, deux lieux qu'il associait presque toujours. Un nom que je n'ai entendu personne d'autre prononcer en arménien, ni lu ailleurs dans la littérature arménienne.

Vahan-Israël raconte que la famille Pilikian découvrit le père sain et sauf à Erayli et se rassembla ainsi à nouveau, après avoir été séparée de force en 1915 sur sa route vers le Golgotha.

C'est une découverte qui non seulement me confirma que mon beau-père prononçait correctement ce toponyme, mais aussi tout le bien qu'il disait des Turcs associés en affaires avec son père, dans cette même ville.

Je n'utilise pas à la légère le mot découverte, car ces quelques lignes des Mémoires de Vahan-Israël Pilikian furent, de fait, une véritable révélation pour moi. Cela se passait à bord d'un avion, tandis que nous partions fêter dernièrement Thanksgiving avec notre fils et sa famille. Pour tuer le temps, je lisais les Mémoires que j'avais téléchargé sur mon ordinateur à partir d'un dossier format pdf, que m'avait communiqué Dikran Abrahamian, de Keghart.com. J'ai immédiatement signalé ces quelques lignes à mon épouse. Après les avoir lues, elle me répondit : "Lals yegav" [en arménien : J'en ai les larmes aux yeux].

Mon beau-père est décédé il y a vingt ans et pourtant ce qu'il a vécu nous a laissé une impression indélébile. Je pense que notre réaction instinctive, en entendant parler de son lieu de naissance par un autre survivant arménien, arrive souvent aux descendants des survivants du génocide des Arméniens.

Voilà ce que nous savons sur mon beau-père. Son père se prénommait Hovsep, sa mère Hripsimé. Ils prénommèrent leurs enfants Boghos, Mehran - mon beau-père - et Takouhie, leur fille. Mes yeux s'emplissent de larmes, je ne peux m'en empêcher, tandis que j'écris ces prénoms, tout comme lorsque je lis la notice nécrologique de mon beau-père à Clifton, au New Jersey, où il décéda et où il est enterré, loin d'Erayli. Des prénoms on ne peut plus arméniens pour ce qui devait être une famille arménienne traditionnelle, vivant sur ses terres ancestrales depuis des générations et menant son existence en vaquant à ses affaires, pourvoyant à ses besoins, s'efforçant de profiter de la vie, si possible; et s'assurant une position honorable au sein de la société où elle vivait.

A la mort de son père et après avoir continué à vivre quelque temps dans cette ville, sa mère - constatant que ses enfants grandissaient isolés du reste des Arméniens et ne parlant que le turc - s'installa à Lattaquié, en Syrie, au début ou au milieu des années 1920. Sa sœur y épousa un pharmacien arménien, du nom de Margossian. Ses associés en affaires aidèrent la jeune mère et ses trois enfants, en accompagnant la famille jusqu'à Istanbul et en les embarquant sur un bateau jusqu'à leur destination.

Le nom de leur famille était Altebarmakian. En Syrie, ils se firent enregistrer sous le patronyme Hovsépian, d'après le prénom de leur père. Jugeant apparemment difficile d'écrire Altebarmakian, l'employé chargé du registre décida de reprendre le prénom de leur père, rompant ainsi tout lien officiel avec leur passé. Apparemment, le grand écrivain arménien Armen Anouch se prit ensuite d'amitié pour ce beau garçon aux yeux noisette, qui ne parlait que le turc. M. Anouch se chargea de lui enseigner l'arménien et sa prononciation correcte, rappelait mon beau-père.

Des années plus tard, mon beau-père nous racontait encore qu'ils accueillirent des invités inattendus en la personne des Turcs associés et amis de son père. Il s'avéra que les amis turcs de la famille, ayant perdu contact avec eux, avaient entrepris un voyage pour les retrouver. Cherchant à rassembler les familles au nom du bon vieux temps. Voilà pourquoi je tiens en affection une ville nommée Erayli, dans la province de Konya, en Turquie.            

__________

Article publié en décembre 2013.
Traduction : © Georges Festa - 01.2014.