mercredi 22 janvier 2014

Wolfgang Gust - Interview





© Berghahn Books, 2013

Wolfgang Gust estime que cette traduction atteindra davantage de chercheurs
par Muriel Mirak-Weissbach


HAMBOURG - Qui fut responsable du génocide arménien ? La réponse tout indiquée est le gouvernement Jeune-Turc et elle s'impose. Mais l'histoire ne s'arrête pas là. Le génocide eut lieu dans le contexte de la Première Guerre mondiale, dont le centenaire est commémoré cette année, une guerre qui vit la Turquie ottomane alliée à l'Allemagne impériale. Il va sans dire qu'un matériau documentaire émanant de sources officielles allemandes est susceptible d'éclairer d'un jour particulier cette campagne de déportations et de massacres de masse, car, en tant qu'alliés, les Allemands étaient au courant d'une information, dont d'autres ne disposaient pas.

Le source la plus riche d'information est à trouver dans les archives du ministère allemand des Affaires Etrangères, durant la guerre. Chercheur et historien allemand, Wolfgang Gust a compilé une édition très importante de documents clé en allemand en 2005, travail de recherche hors pair qui a été traduit en plusieurs langues et qui est maintenant disponible en anglais. J'ai eu l'opportunité de m'entretenir avec W. Gust sur son nouveau livre et d'en apprendre davantage sur le contexte et la pertinence particulière qu'il revêt aujourd'hui.

W. Gust a travaillé durant de nombreuses années pour le grand hebdomadaire allemand Der Spiegel, dont sept comme rédacteur en chef au siège parisien, puis comme éditeur des ouvrages publiés sous l'égide du Spiegel. C'est lors de son séjour à Paris qu'il découvrit le génocide arménien dans un livre de Jacques von Alexanian, Le ciel était noir sur l'Euphrate, et qu'il entama des recherches sur le sujet. A la suite d'une série d'articles dans le Spiegel en 1991 sur le Karabagh, il publia son premier livre sur ce thème (1993), qui reprenait en grande partie la recherche existante dans les sources françaises, allemandes et autres. Les travaux originaux en allemand étant alors relativement rares, il réalisa un travail pionnier, consultant les sources gouvernementales allemandes et publiant en 2005 une sélection de 240 documents parmi les plus importants. C'est ce volume qui est maintenant disponible aux Etats-Unis.

Le fait qu'il soit en anglais est "très important," me précise-t-il, "car l'anglais est la langue internationale," que la plupart des chercheurs peuvent lire. Et, ironise-t-il, même si les historiens américains et anglais ont une très bonne réputation, ils ne sont pas réputés pour leurs aptitudes en langues étrangères... Quant au contenu du livre, son importance réside dans les documents eux-mêmes, "qui sont les documents non turcs les plus importants, puisque l'Allemagne était l'une des grandes puissances engagées dans la guerre." Le personnel diplomatique, tant l'ambassadeur que les divers consuls en Turquie, ainsi que les membres des nombreuses missions chrétiennes, font longuement état de ce qu'elles peuvent observer sur le terrain. Même si, remarque-t-il, les Américains et les Anglais ont pu obtenir davantage d'informations sur le Comité Union et Progrès, ils ne disposaient pas de données factuelles au sujet des massacres. Ou, si tel était le cas - par exemple, les rapports de l'ambassadeur Morgenthau - ils n'avaient pas le même accès aux circuits sûrs, codés, de communication que les Allemands possédaient, en tant qu'alliés.

Que savaient donc les Allemands ? Et qu'ont-ils fait ? Furent-ils coresponsables ? Ou furent-ils même, comme l'ont proposé certains chercheurs turcs et autres, les initiateurs du génocide ? Le "militarisme allemand" est-il le coupable ? Gust explore en profondeur cet aspect et conclut qu'il y eut plusieurs niveaux de connaissance et différents modes de réponse. Il souligne, par exemple, que les officiers subalternes sur le terrain avaient davantage connaissance des déportations et des massacres que l'Etat-major, au niveau plus élevé. Certains étaient au courant des massacres et les soutenaient, note Gust : "tel le lieutenant Böttrich, qui était l'officier allemand en charge des chemins de fer ottomans, et donc des Arméniens qui travaillaient sur le projet du Bagdad. Il signa personnellement des ordres de déportation, qui furent autant d'arrêts de mort." Ou encore Eberhard Graf Wolffskeel von Reichenberg, artilleur allemand et officier de l'Etat-major, qui non seulement fut témoin des massacres à Zeitoun et Ourfa, "mais participa aussi aux tueries." Parallèlement, il y eut quelques officiers allemands, qui protégèrent des Arméniens, lesquels, grâce à leur intervention, ne furent pas déportés en masse depuis Smyrne et Constantinople. Quant aux diplomates, les consuls, ceux-ci "étaient du côté des Arméniens, non des Turcs," relève Gust, "mais, représentant officiellement l'Allemagne, ils devaient être prudents quant à leurs déclarations." Néanmoins, "dans leurs rapports internes, ils évoquent ouvertement les massacres; le vice-consul Hermann Hoffmann-Völkersamb, d'Alexandrette, par exemple, et Max Erwin von Scheubner-Richter, d'Erzeroum," qui firent des comptes rendus détaillés.

De nombreux historiens ont souligné le rôle du militarisme allemand, parmi lesquels Sean McMeekin. Dans son livre, The Berlin-Baghdad Express, il éclaire le rôle du baron Max von Oppenheim et de sa propagande nationaliste. "Or, explique Gust, Oppenheim n'était qu'un propagandiste, non un représentant de la politique allemande." Aux yeux de Gust, le militarisme allemand "a certainement joué un rôle, les militaires étant ceux que les Turcs voulaient comme alliés. Et la politique allemande était sous l'influence des militaires." Mais ce n'est pas ce qui a motivé le génocide. Gust fait aussi valoir que, contrairement à une idée reçue chez certains historiens, ce ne sont pas les Allemands qui ont contraint les Jeunes-Turcs à une alliance. Au contraire, comme le montrent les archives, "la Turquie désirait l'Allemagne en tant qu'alliée, car elle était convaincue que l'Allemagne gagnerait la guerre et elle projetait de conquérir le Caucase." Elle insista même pour avoir des garanties qu'en cas de victoire, elle eût une frontière avec un Etat musulman.

Un argument fréquemment avancé, en particulier par ceux qui nient le génocide, voudrait que les Arméniens constituaient une menace militaire pour la Turquie et que celle-ci dut mettre en œuvre les déportations, durant lesquelles périrent les Arméniens. Lors de recherches ultérieures, menées ces deux dernières années, Gust a mis au jour la preuve permettant de réfuter cette idée et l'a publiée sur www.armenocide.net. Il s'est focalisé sur des archives militaires ayant subsisté au siège de l'Etat-major, des documents émanant de représentants du ministère des Affaires Etrangères, qui relatent sans cesse ce qu'ils apprennent des militaires. "Je n'ai rien trouvé - rien, " répète-t-il, "qui se réfère aux Arméniens en tant que 'danger' ou 'préparant une révolte.' Sur 1 000 documents, allant jusqu'à la fin de l'année 1916, il n'y a pas la moindre référence de cet ordre."

Quelques militaires allemands à Constantinople, dit-il, ont pu être influencés par ce genre d'allégations turques, mais l'absence de toute référence dans ces documents "est importante, car les militaires dominaient en Allemagne : si la question arménienne n'existait pas pour les militaires allemands," argumente-t-il, "elle ne faisait donc pas partie de la politique allemande." Comme le confirment ces nouvelles recherches, les objectifs militaires de l'Allemagne visaient le canal de Suez, non le Moyen-Orient. Pour l'Allemagne, la France et la Belgique étaient importantes, et pour des motifs économiques. La Russie était importante, "et ils espéraient donc utiliser la Turquie lors d'une guerre contre la Russie, afin d'ouvrir un second front." Les militaires allemands à Berlin étaient pour la guerre, mais n'étaient ni pour, ni contre les Arméniens.

Dans toute recherche historique sérieuse, ce sont les sources primaires qui comptent, et non les enseignements idéologiques ou l'opportunisme politique. Cette première édition anglaise d'archives allemandes en temps de guerre éclairera d'un jour nouveau le sort que subirent les Arméniens dans ce conflit.

D'après Gust, ce sont surtout les Arméniens qui s'intéresseront à l'ouvrage, non seulement les spécialistes, mais aussi les étudiants en turcologie et les études sur le génocide. Le plus important, pour ceux qui s'impliquent dans les études sur le génocide, ce sont "les citations en direct, de la part des dirigeants Jeunes-Turcs Enver et Talaat, qui montrent qu'ils ont programmé le génocide."                

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Traduction : © Georges Festa - 01.2014