samedi 22 février 2014

Aydın Çetinbostanoğlu - Interview





© www.fotoalem.com


Photographier le patrimoine culturel de la Turquie : Aydın Çetinbostanoğlu
par Liana Aghajanian
Ianyan Mag, 01.02.2012


Né en 1954 à Izmir, en Turquie, le photographe Aydın Çetinbostanoğlu documente les communautés gitanes, alévies, juives, chrétiennes arabes et arméniennes de Turquie depuis plusieurs années, nouant des liens fondés sur la confiance, obtenant ainsi un accès exclusif à une complexité culturelle demeurée, en majeure partie, peu connue des étrangers.

Désireux de rompre les barrières culturelles, Çetinbostanoğlu s'efforce de faire connaître ces diverses cultures depuis près de quarante ans, utilisant la photographie comme outil, afin d'éduquer et de révéler à la Turquie ses trésors culturels.

"Je partage leur bonheur comme leur tristesse," écrit-il sur son site internet. "Ils m'observent en riant, en souriant, inquiets et en pleurs... Je me suis fait beaucoup d'amis. J'ai de la chance, non ?"   

Auteur d'expositions à travers la Turquie et l'Italie, en Allemagne et en ex-Yougoslavie, et lauréat de nombreux prix, Çetinbostanoğlu évoque pour nous l'art de la photographie, sa manière de nouer des relations avec ses sujets, son souhait de voyager en Arménie et ses impressions, lorsqu'il a photographié le dernier village chrétien arménien en Turquie.

- Ianyan Mag : Qu'est-ce qui t'a incité à devenir photographe ?
- Aydın Çetinbostanoğlu : Quand j'étais jeune, pour des raisons économiques, j'ai dû apprendre un métier et gagner de l'argent. Dans les années 1960, la seule façon d'apprendre un métier était de travailler avec un patron. J'ai dû choisir cette voie. Devenir photographe était pour moi une nécessité. En 1966-1967, j'ai passé mes vacances d'été à travailler dans un atelier de photographie. En 1970, j'ai pris ma première photographie avec un appareil emprunté à un ami. J'arrivais à gagner de l'argent en vendant des photos que j'avais prises. A part ça, j'ai commencé à réaliser des photos personnelles et je les ai montrées à mon professeur d'art. Il m'a demandé pourquoi je n'organiserais pas ma propre exposition de photographie et m'a adressé à un ami qui gérait une bibliothèque. Et j'ai inauguré ma première exposition, alors que j'étais lycéen en 1973.

- Ianyan Mag : Tu as pris un grand nombre de photos en te concentrant sur des cultures et des groupes ethniques minoritaires en Turquie, comme les Alévis et les Gitans, qui ne sont en général pas photographiés ou peu abordés dans la presse. Qu'est-ce qui t'intéresse dans le fait de documenter ces sous-groupes et pourquoi est-ce important de le faire, selon toi ?
-  Aydın Çetinbostanoğlu : Après mes études secondaires en 1973, j'ai voyagé en Anatolie avec l'argent que j'avais économisé. Ce fut ma première rencontre avec la population d'Anatolie et sa culture. J'ai ouvert une exposition avec mes premières photographies de voyage, à mon retour. Entre 1974 et 1978, j'ai étudié les sciences politiques à l'université d'Ankara. Ma formation antérieure et cette époque troublée par des événements économiques et sociaux ont influencé notre manière de voir les photos d'actualité.
J'ai été témoin de plusieurs événements historiques durant cette période, que j'ai photographiés. Le 1er mai 1977, alors que je prenais des photos, 37 personnes ont été tuées. J'ai vu et vécu leurs souffrances.
J'ai continué à voyager et à photographier l'Anatolie. J'ai partagé la vie des gens à de multiples reprises. J'acceptais les couleurs des différentes traditions culturelles qui font la richesse de l'Anatolie. Ces couleurs doivent être photographiées et documentées.  

- Ianyan Mag : Une grande part de ton activité photographique consiste aussi à documenter les Arméniens qui vivent en Turquie. Pourquoi as-tu choisi de le faire et qu'en as-tu appris ?
- Aydın Çetinbostanoğlu : Les Alévis, les Gitans et les Arabes sont présents dans mes photographies, ainsi que les Arméniens. En fait, je photographie les Gitans depuis 1999, et ce projet continue. La différence, quand je travaille avec des Arméniens, c'est qu'ils possèdent une expérience culturelle plus riche. Nous suivons ces "Maîtres du Grand Bazar," tout en assistant aux cérémonies et aux rites religieux. J'ai commencé à travailler avec les Maîtres du Grand Bazar en 2006, en nouant des amitiés au fil du temps, qui existent toujours.
En 2010, j'ai photographié un mariage religieux. J'avais oublié mon flash après la cérémonie. En rentrant chez moi, je m'en suis aperçu et, le lendemain, je suis revenu dans l'église, où des religieux me l'ont remis. J'ai été très touché par cette marque d'honnêteté.
Durant une cérémonie d'ordination d'un prêtre, que j'ai photographiée, l'officiant demanda à l'assemblée si quelque obstacle s'opposait au candidat. Si quelqu'un émet un avis négatif, la cérémonie peut être annulée. Même si cette attitude relève, elle aussi, d'un rituel de l'Eglise, elle m'intéresse car elle en montre le fonctionnement.
Mes projets sur les Arméniens s'accompagnent d'observations similaires.

- Ianyan Mag : Que penses-tu de la communauté arménienne de Turquie ?
- Aydın Çetinbostanoğlu : J'ai beaucoup appris de cette culture au cours de mon travail. L'amitié compte beaucoup pour les Arméniens. En 2011, j'ai participé aux cérémonies arméniennes de Pâques. Nous avons apporté une bouteille d'alcool et des œufs de Pâques avec des motifs peints, accompagnés de pelures d'oignons. Après la cérémonie, nous avons déposé nos œufs et l'alcool sur la table. Des membres de la communauté nous ont dit de ne pas casser nos œufs. Au lieu de cela, ils les emportent chez eux pour les conserver. Cette attitude se fonde indubitablement sur un respect du travail.

- Ianyan Mag : De nombreuses minorités que tu documentes luttent pour l'égalité des droits en Turquie. Grâce à tes échanges avec eux, qu'as-tu appris de leurs combats et quelle solution te paraît la meilleure pour régler ce problème ?
- Aydın Çetinbostanoğlu : La lutte pour la démocratie est une nécessité pour tout le monde et devrait être accordée à chacun. Auquel cas, il est alors possible de s'exprimer et de protéger sa culture.

- Ianyan Mag : Au cours de tes voyages, tu as visité le dernier village chrétien arménien de Turquie, Vakıflı. Tes impressions ?
- Aydın Çetinbostanoğlu : Avédis est le doyen du village de Vakıflı. C'est aussi un ami. Il est le père d'Artin. Lors des fêtes de l'Ascension [Asdvadzadzin] en 2009, j'ai été l'hôte de cette famille. Avédis est une histoire vivante. Il m'a appris l'histoire du village et m'a ramené au passé. Il compte des proches qui vivent à l'étranger. Nous formions une vaste communauté et nous avons participé aux festivités.
Vakıflı est le seul village arménien, près de la ville d'Antakya, située au sud de la Turquie. Chaque année, à la mi-août, des milliers d'Arméniens s'y rassemblent et célèbrent leur fête religieuse de l'Ascension. Le premier jour, le prêtre de l'église bénit le sel, première étape des célébrations. Les femmes et les hommes du village commencent alors à préparer le mets traditionnel, le "harissa" (appelé "keskek" en Anatolie). Les aliments cuisent dans sept grands chaudrons du soir au matin. Ces sept chaudrons symbolisent les sept villages qui composaient autrefois le Mont Musa.
Durant la nuit, les gens dansent et se divertissent avec de la musique et des chants arméniens traditionnels. Le deuxième jour, le prêtre bénit les raisins et organise une cérémonie religieuse dans le jardin de l'église. Après quoi, il bénit le "harissa," avant de le distribuer à la population. Puis les gens du village partagent la nourriture.
L'oncle d'Avédis m'apprit qu'une grande partie des Arméniens qui vivaient là, quittèrent leurs villages et gagnèrent le Liban, suite au retrait des Français. Une bien triste histoire. Si la population de ces sept villages était en vie, la région serait plus prospère. Aujourd'hui, ils s'occupent d'agriculture bio et alimentent le marché avec des produits agricoles à forte plus-value. Lors des festivités, la population atteint entre 2 500 et 3 000 personnes, invités compris, pour redescendre ensuite à une centaine.

- Ianyan Mag : Comment crées-tu un lien avec les gens que tu photographies ? Est-ce difficile ? Acceptent-ils que tu les photographies ou bien dois-tu les convaincre ? Comment les approches-tu ?
-  Aydın Çetinbostanoğlu : Un des fondateurs de l'agence Magnum, Robert Capa, avait une belle expression : "Ta photo n'est pas assez proche de son sujet, si elle n'est pas belle," disait-il. Ce qui signifie : "Fais partie du sujet." Une philosophie que je fais mienne. Je prends des photographies de gens et de cultures de l'Anatolie depuis pas mal de temps. C'est pourquoi je peux travailler avec eux plus facilement et entretenir de bons rapports aujourd'hui. Je partage leur vie et, avec le temps, les thèmes photographiques viennent à moi.

- Ianyan Mag : Quels sujets ou quelles personnes n'as-tu pas encore photographiés, bien que tu aimerais, et pourquoi ?
- Aydın Çetinbostanoğlu : Tout d'abord, j'aimerais visiter l'Arménie et prendre des photographies. Pour une raison essentielle : les combiner avec mes œuvres et créer tout un corpus arménien. Autre option, l'Inde, un grand pays, où de nombreuses cultures coexistent. J'aimerais me balader sur des périodes plus longues et réaliser une étude en couleurs. J'ai en projet les cultures anciennes du Mexique, de l'Egypte et d'Extrême-Orient.

- Ianyan Mag : Qu'espères-tu que les gens retirent de ta photographie ?
- Aydın Çetinbostanoğlu : J'aimerais que les gens qui suivent mon travail pensent un peu plus à ces cultures et les apprécient.           

____________

Traduction : © Georges Festa - 02.2014

site d'Aydin Çetinbostanoğlu : www.cetinbostanoglu.com